Que doit-on aux Français, du moins à beaucoup d’entre eux ? Poser cette question n’est pas un simple exercice de style, c’est l’accomplissement d’un devoir. Un devoir aussi légitime qu’émotionnel. Celui de nommer, enfin, les visages et les esprits qui ont façonné notre humanité, protégé notre santé et bercé nos rêves les plus profonds.
Notre dette morale commence là où bat le cœur de notre civilisation :
– Nous devons la vie à Louis Pasteur. Chaque fois que la médecine moderne recule devant la maladie, c’est l’écho de son combat qui résonne. Il a offert au monde la lumière de la guérison.
– Nous devons la justice à Victor Hugo (« L’art est un morceau d’éternité »), à Emile Zola (« J’accuse – L’affaire Dreyfus »). Ils ont pris la plume pour les opprimés, transformant la littérature en un miroir tendu à nos propres misères, exigeant de nous plus de compassion.
– Nous devons la sagesse à Jean de La Fontaine. Dès nos premiers pas, ses fables nous ont appris à décoder la nature humaine, dissimulant sous la poésie des animaux les plus grandes leçons de vérité.
Et enfin : Le Boléro : de l’écho de l’enfance au choc de la gratitude
Puis, il y a ces mystères de la mémoire qui touchent au plus intime de notre être. Depuis mon enfance, un air m’accompagne. Sans que je sache pourquoi ni comment il est entré dans ma vie, je le fredonnais machinalement. Ce rythme obsédant, cette caisse claire imperturbable et ce crescendo envoûtant ont rythmé mes jeux, mes mélancolies et mes élans d’énergie. Cette musique faisait partie de moi, comme un battement de cœur familier, une bande-originale anonyme gravée dans mon âme.
Et voilà qu’aujourd’hui seulement, le voile se lève. Je viens à peine d’apprendre son origine et de découvrir son créateur : Maurice Ravel.
Le choc est immense, l’émotion bouleversante. Mettre enfin le nom de Ravel sur ce chef-d’œuvre qu’est le Boléro, c’est ressentir une gratitude tardive mais d’une puissance infinie. Découvrir que cet air universel, que je croyais mien, est le fruit du génie d’un homme et d’une culture me remplit d’humilité. Cette révélation transforme une simple habitude d’enfance en un pont vibrant qui me lie à l’histoire d’un peuple.
Le flambeau de la transmission : Reconnaître ce que nous devons à ces grands esprits est une exigence de l’âme. Ce n’est pas de la nostalgie, c’est de l’admiration pure. Ils nous ont légué la beauté, le courage de chercher et la liberté de ressentir.
L’asile de la mémoire face au tumulte du présent : Pour quelques minutes au moins, faisons taire le bruit du monde. Oublions ce qu’est devenue la France à l’heure actuelle. Oublions ses déboires, ses fractures et ses mauvaises décisions qui, trop souvent, ternissent son éclat.
Le plus douloureux n’est pas sa crise présente, mais son amnésie : ce fâcheux oubli de ne plus voir en ceux qui l’ont aimée et qui l’aiment encore par-delà ses frontières, ses plus fidèles gardiens du temps. La France contemporaine semble parfois détourner le regard de sa propre lumière. Elle néglige l’immense affection que le monde lui porte pour ce qu’elle a été, et pour ce qu’elle doit demeurer.
Devenir le gardien du feu sacré.
Mais le génie n’appartient plus seulement à la terre qui l’a vu naître ; il appartient à ceux qui le font vivre. En découvrant tardivement Ravel, en continuant de fredonner son œuvre avec amour, je repousse cette amnésie. Je m’installe à mon humble niveau, comme l’un de ces gardiens du temps.
Si la France oublie parfois l’universalité de sa mission, c’est à nous qu’incombe le devoir de la lui rappeler. En protégeant cet héritage, nous devenons les dépositaires d’une France idéale, celle qui n’appartient à aucun gouvernement, mais à l’éternité de l’art. Célébrer ce génie est notre promesse d’avenir : tant que nous serons là pour nous souvenir, la lumière de la culture universelle ne pourra jamais s’éteindre. Car au fond, comme l’écrivait si bien Jean d’Ormesson : « Il y a dans l’esprit français quelque chose de si universel qu’il appartient un peu à tout le monde ».
Et au-delà même des frontières d’une seule nation, parmi les gardiens de notre vie et de notre conscience, nous ne devons jamais omettre le legs éternel des Hébreux, Moïse et ses Dix Commandements, ni même celui des musulmans qui ont perpétué dans leur récit la fameuse tente ouverte aux quatre points cardinaux d’Abraham…
Piliers indestructibles de notre commune humanité.
Thérèse Zrihen-Dvir
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