58 ans après Mai 68, la jeunesse et le grand frisson de la révolte…

Il suffit que la jeunesse descende dans la rue pour que les souvenirs remontent. Les images se superposent, les slogans ressurgissent et, presque malgré nous, nous regardons vers Mai 68. Comme si chaque génération, au moment de prendre la parole, devait nécessairement se mesurer à celle qui l’a précédée.

Mais une question mérite d’être posée : les jeunes qui manifestent aujourd’hui cherchent-ils à renverser l’ordre établi ou éprouvent-ils, plus profondément, le besoin de retrouver cette ivresse particulière qui saisit une génération lorsqu’elle découvre qu’elle peut agir sur le monde ?
La question n’est pas de savoir si Mai 68 va recommencer. L’histoire ne repasse jamais exactement les mêmes plats. Il s’agit plutôt de comprendre ce qui pousse des individus, à un moment de leur vie, à quitter le confort — ou l’inconfort — de leur existence ordinaire pour se retrouver dans la rue, au milieu d’inconnus, avec la conviction que quelque chose doit changer. Car derrière la révolte politique se cache peut-être une interrogation plus intime : que cherchons-nous lorsque nous voulons changer le monde ?

Mai 68 : contester l’ordre, changer la vie
En mai 1968, la France connaît une crise d’une ampleur exceptionnelle. Le mouvement étudiant, né notamment de tensions dans les universités, débouche sur une contestation politique et sociale, tandis qu’une grève générale paralyse le pays. Des millions de salariés cessent le travail. L’autorité du pouvoir est ébranlée, et la société française se découvre moins docile qu’elle ne le croyait.
Réduire cet événement à une révolte de jeunes serait une erreur. Les revendications ouvrières, les conflits sociaux et les enjeux politiques ont leur histoire propre. Mais la contestation étudiante porte également une aspiration qui dépasse les questions matérielles : celle de ne plus accepter comme naturelles des règles imposées par la tradition, la hiérarchie ou l’habitude.

Il ne s’agit plus seulement de demander une amélioration des conditions d’existence. Il s’agit aussi de s’interroger sur la manière de vivre.
Pourquoi faudrait-il obéir sans discuter ? Pourquoi les adultes auraient-ils toujours raison ? Pourquoi l’avenir devrait-il reproduire le présent ? Pourquoi accepter un monde dont les règles semblent avoir été fixées avant même que l’on ait pu donner son avis ?
Ces questions ne résument pas Mai 68, mais elles en éclairent une dimension essentielle. La contestation politique rencontre alors une aspiration individuelle : devenir acteur de sa propre existence.

La révolte devient ainsi, pour certains, une promesse de transformation. Changer la société, c’est aussi espérer changer sa vie.
Et c’est peut-être là que se trouve une part de l’héritage de Mai 68 : non pas dans ses slogans, dont certains ont vieilli, mais dans cette conviction que l’ordre existant n’est pas nécessairement l’ordre souhaitable.

Que reste-t-il à conquérir lorsque le monde a déjà changé ?
Cinquante-huit ans ont passé. La société française n’est plus celle de 1968. Les rapports entre les générations ont évolué, les libertés individuelles se sont étendues et de nombreuses conventions autrefois considérées comme intangibles ont été remises en question.
Les jeunes d’aujourd’hui ne se heurtent donc pas exactement aux mêmes obstacles que leurs aînés. Ils ont grandi dans un autre univers, avec d’autres références et d’autres moyens de communiquer. Ils disposent de libertés que les générations précédentes ont parfois dû conquérir de haute lutte.
Cela ne signifie pas que tout va bien, ni que les inégalités, les injustices et les contraintes ont disparu. Cela signifie simplement que la révolte ne peut plus être interprétée à partir des seules causes de 1968.

Alors, contre quoi se révolte-t-on lorsque certaines des anciennes autorités ont perdu leur emprise, lorsque la liberté de parole est devenue une valeur centrale et lorsque les individus sont davantage invités à choisir leur propre chemin ?
La question est moins paradoxale qu’il n’y paraît.
On peut disposer de libertés sans savoir quoi en faire. On peut avoir le droit de s’exprimer sans avoir le sentiment d’être entendu. On peut être invité à construire son avenir tout en redoutant de ne pas trouver sa place. Et l’on peut vivre dans une société qui multiplie les possibilités individuelles sans parvenir à offrir à chacun une perspective collective convaincante.
La liberté ouvre des portes. Elle ne dit pas toujours où elles conduisent.
C’est dans cet espace incertain que se pose la question de la jeunesse. Non parce que les jeunes seraient par nature plus révoltés que les autres, mais parce que cette période de la vie confronte chacun à une tâche redoutable : devenir soi-même dans un monde que l’on n’a pas choisi.

Le besoin de se sentir vivant
Essayons maintenant de regarder au-delà des revendications.
Un jeune descend dans la rue parce qu’il conteste une décision, refuse une injustice, défend une cause ou s’inquiète de son avenir. Ses raisons peuvent être précises, réfléchies, parfois contradictoires. Nous ne pouvons pas les réduire à un désir de révolte pour la révolte.
Mais la mobilisation collective produit parfois quelque chose qui dépasse son objectif immédiat.
L’individu qui se croyait seul découvre que d’autres partagent son inquiétude. Une colère personnelle devient une parole commune. Une impuissance ressentie dans le silence se transforme en action visible. On ne se contente plus de subir une situation : on tente de peser sur elle.

Il y a dans cette expérience une force particulière. On rencontre des inconnus, on partage une émotion, on éprouve la solidarité et l’on découvre que l’on peut prendre part à une histoire qui ne dépend pas entièrement de soi.
Pendant quelques heures, parfois davantage, l’existence ordinaire semble suspendue. Les préoccupations individuelles s’inscrivent dans un mouvement plus vaste. Ce que l’on croyait insignifiant prend une dimension collective.
Est-ce cela, le grand frisson de la révolte ?
Peut-être, pour certains. Mais prenons garde à ne pas confondre une possibilité avec une explication générale. La plupart des manifestants ne cherchent pas nécessairement une émotion : ils veulent obtenir des résultats. Et une mobilisation peut être grave, douloureuse, épuisante, très éloignée de toute ivresse.

Il reste que la révolte peut offrir une expérience rare : celle de sentir que sa présence compte, que sa parole rejoint celle des autres et que l’avenir n’est pas entièrement écrit.
Cette expérience touche à quelque chose de profondément humain. Nous ne voulons pas seulement vivre ; nous voulons aussi sentir que notre existence a une portée, qu’elle s’inscrit dans un monde auquel nous appartenons et sur lequel nous pouvons agir.
La rue peut devenir l’un des lieux où cette aspiration prend forme.

L’héritage paradoxal de Mai 68
Voici le paradoxe qui mérite, à mes yeux, toute notre attention.
Les générations issues de Mai 68 ont contribué à transformer la société dans laquelle leurs enfants et leurs petits-enfants ont grandi. Elles leur ont transmis des libertés nouvelles, une plus grande méfiance envers les autorités incontestées et l’idée que les traditions ne sont pas nécessairement des vérités.
Mais elles leur ont aussi transmis un monde où les anciennes certitudes ont perdu une partie de leur force, sans que de nouvelles certitudes communes les remplacent nécessairement.

Il ne faudrait pas attribuer à Mai 68 tous les changements survenus depuis lors. Les transformations économiques, politiques, culturelles et technologiques ont des causes multiples. Et la société d’aujourd’hui ne résulte pas d’un projet unique imaginé par les acteurs de 1968.
Cependant, une question demeure : que transmet-on à une génération lorsqu’on lui apprend à contester les règles, mais qu’on ne parvient pas à lui proposer une perspective collective à la hauteur de ses attentes ?

L’émancipation individuelle est une conquête. Elle ne suffit pas toujours à répondre au besoin d’appartenance.
La possibilité de choisir sa vie est précieuse. Elle peut aussi devenir une responsabilité écrasante lorsque les chemins paraissent incertains et que l’échec semble relever de la seule responsabilité de l’individu.
Quant à la liberté de parole, elle ne garantit ni l’écoute ni la reconnaissance.
Nous touchons ici à une distinction fondamentale : la liberté de construire son existence n’est pas la certitude de lui trouver un sens.
C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles la mobilisation collective conserve son pouvoir d’attraction. Elle rassemble momentanément ce que la vie quotidienne disperse. Elle donne un visage à une inquiétude, un langage à une colère, une direction à une énergie.
Cela ne signifie pas que les jeunes d’aujourd’hui rêvent de reproduire Mai 68. Ils n’ont aucune obligation de se reconnaître dans les combats de leurs aînés. Ils ont leurs propres questions, leurs propres causes et leur propre histoire à écrire.
Mais ils peuvent retrouver, dans l’action collective, une expérience comparable : la découverte qu’ils ne sont pas condamnés à recevoir passivement le monde.
Ce qu’ils cherchent n’est peut-être pas à revivre la révolution de leurs grands-parents. C’est à vivre la leur, si tant est qu’une révolution soit réellement ce qu’ils souhaitent.

Après la rue, que reste-t-il ?
C’est ici que notre réflexion doit se garder de toute complaisance.
La révolte peut libérer une parole, faire apparaître une injustice et contraindre les responsables à répondre. Elle peut également donner naissance à des idées, à des engagements durables et à des transformations profondes.
Mais elle n’est pas une garantie de changement.
Une foule peut se disperser sans avoir obtenu satisfaction. Une revendication juste peut échouer. Une colère légitime peut se perdre dans des affrontements stériles. Et l’émotion collective, si puissante soit-elle, ne dispense jamais de penser aux conséquences de ses actes.
Le grand frisson ne fait pas une politique. L’intensité d’un mouvement ne prouve pas la justesse de toutes ses revendications. Le courage de contester ne garantit pas la capacité de construire.

Il faut donc poser une autre question : que devient l’énergie de la révolte lorsqu’il faut revenir à la vie ordinaire, négocier, organiser, décider, accepter des compromis ou affronter les résistances du réel ?
C’est là que se mesure une part de sa portée.
Une société démocratique doit savoir entendre la contestation sans considérer chaque manifestation comme une vérité absolue. Elle doit pouvoir répondre aux revendications sans renoncer à ses règles, et reconnaître la légitimité du désaccord sans transformer le conflit en horizon permanent.
La jeunesse, de son côté, n’a pas à s’excuser de vouloir changer les choses. Mais elle doit pouvoir découvrir que l’action collective ne s’achève pas au moment où la foule se disperse.
Entre la résignation et la rupture, il existe un espace difficile : celui de la construction. Il demande du temps, de la patience et la capacité de transformer une aspiration en projet.
La révolte peut ouvrir cet espace. Elle ne peut pas, à elle seule, le remplir.

Une génération a-t-elle besoin de sa propre révolution ?
Revenons à Mai 68, non pour en faire un modèle, mais pour mieux comprendre ce qui nous en sépare.
Chaque génération reçoit un monde qu’elle n’a pas construit. Elle en découvre les possibilités, mais aussi les limites. Elle hérite de conquêtes dont elle ne mesure pas toujours le prix et de problèmes dont elle n’est pas responsable, mais auxquels elle doit faire face.
Vient alors le moment où elle cherche à distinguer ce qu’elle accepte de ce qu’elle refuse, ce qu’elle veut conserver de ce qu’elle veut transformer.
Ce passage n’implique pas nécessairement une révolte. Il ne conduit pas toujours à la rue. Et toutes les jeunesses ne partagent ni les mêmes aspirations ni les mêmes convictions.
Mais le désir de participer à son époque, de ne pas subir entièrement les décisions des autres et de croire qu’un avenir différent reste possible ne se laisse pas enfermer dans une période historique.

C’est pourquoi la comparaison avec Mai 68 doit rester ouverte. Elle ne nous autorise pas à déclarer que l’histoire recommence. Elle nous invite à interroger ce qui, dans l’être humain, demeure sensible au besoin de rupture, de reconnaissance et d’espérance.
Nous pouvons condamner les excès d’une mobilisation sans mépriser ceux qui y prennent part. Nous pouvons reconnaître les conquêtes de nos aînés sans prétendre qu’elles ont résolu toutes les questions. Nous pouvons même nous demander si une société qui ne saurait plus susciter l’adhésion, l’engagement ou l’espoir ne finirait pas par produire sa propre forme de désenchantement.
Car le véritable danger n’est peut-être pas que la jeunesse se révolte. Il serait plutôt qu’elle ne voie plus aucune raison de le faire, parce qu’elle aurait renoncé à croire que le monde peut être transformé.
Encore faut-il ne pas confondre l’espoir et l’illusion. Tout ne peut pas être changé, tout ne doit pas l’être et aucune génération ne repart de zéro. Mais une société vivante doit pouvoir entendre ceux qui lui demandent de tenir ses promesses et de corriger ses injustices.
La révolte n’est ni une vertu en soi ni une maladie dont il faudrait guérir la jeunesse. Elle est une possibilité humaine, dont il faut examiner les causes, les exigences et les conséquences.

Ce que nous demandons à la jeunesse, ce que nous lui offrons
Au fond, notre interrogation se retourne peut-être contre nous-mêmes.
Nous demandons aux jeunes d’être responsables, de préparer leur avenir, de respecter les règles et de trouver leur place. Mais leur donnons-nous toujours les moyens de comprendre le monde dans lequel ils entrent ? Leur permettons-nous de participer aux décisions qui les concernent ? Leur offrons-nous des raisons suffisantes de croire que l’effort, l’engagement et la parole peuvent encore produire des effets ?
Il ne s’agit pas de rendre les adultes responsables de toutes les frustrations de la jeunesse, ni d’accorder à celle-ci un privilège d’infaillibilité. Il s’agit de reconnaître que la transmission entre les générations ne consiste pas seulement à léguer des institutions, des libertés et des règles. Elle consiste aussi à transmettre la possibilité de se projeter dans l’avenir.

Mai 68 appartient à l’histoire. Nous n’avons aucune raison de souhaiter son retour à l’identique. Ses contradictions, ses limites et ses conséquences doivent être examinées avec la même exigence que ses aspirations.
Mais son souvenir nous rappelle qu’une société ne se réduit pas à ses institutions et que les individus ne se satisfont pas toujours de la place qui leur est assignée.
La jeunesse qui descend dans la rue ne cherche pas nécessairement à revivre l’épopée de ses aînés. Elle peut vouloir défendre une revendication précise, dénoncer une injustice ou réclamer des changements concrets. Elle peut aussi découvrir, dans l’action collective, le sentiment de ne plus être seule face à son avenir.

Ne lui prêtons donc pas des intentions que nous ne connaissons pas. Écoutons ce qu’elle dit, examinons ce qu’elle demande et regardons ce que ses mobilisations révèlent de notre société.
Puis posons-nous la question que nous avons trop souvent tendance à réserver aux autres.
Avons-nous seulement besoin que le monde change, ou avons-nous aussi besoin de croire que nous pouvons prendre part à ce changement ?
Car si la jeunesse cherche parfois le grand frisson de la révolte, il reste à comprendre ce qui, dans notre monde commun, rend ce frisson nécessaire — et ce que nous pourrions construire pour qu’il ne soit pas le seul moyen de se sentir vivant.

Raphaël Delpard

Ripostelaique.com

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