Les peuples et leurs fantômes…
J’ai atteint cet âge où les hommes voient moins les événements qu’ils n’entendent le bruissement des siècles qui les portent. Les faits passent ; les passions demeurent. Les générations croient inventer leurs querelles ; elles ne font souvent que revêtir de noms nouveaux des haines beaucoup plus anciennes qu’elles-mêmes. L’histoire ressemble à ces fleuves qui semblent changer de cours tandis qu’ils poursuivent inlassablement leur chemin vers la même mer.
Je regarde le tumulte qui entoure aujourd’hui Israël avec cette tristesse que donnent moins les spectacles de la violence que ceux de l’intelligence lorsqu’elle abdique devant la passion. Il ne m’appartient pas de dire qu’un gouvernement est exempt d’erreurs ; aucun pouvoir humain ne l’est. Les royaumes les plus glorieux ont connu leurs fautes ; les républiques les plus généreuses ont parfois laissé la justice s’égarer dans les intérêts ou la peur. La politique est une science imparfaite parce qu’elle est faite par des hommes imparfaits.
Mais ce qui retient mon attention est d’un autre ordre.
Il semble qu’une partie du monde ait cessé de juger les actes pour juger une essence. Chaque décision prise par Israël paraît interprétée, dans certains discours, comme la manifestation nécessaire d’une volonté mauvaise. Si l’on frappe, c’est par cruauté ; si l’on hésite, c’est par calcul ; si l’on négocie, c’est pour tromper ; si l’on se défend, c’est pour mieux dominer ; si l’on pleure ses morts, c’est encore une stratégie. Ainsi tout devient signe d’une même culpabilité originelle.
Nous ne sommes plus alors dans le domaine de l’histoire. Nous avons franchi cette frontière invisible où les nations cessent d’être des réalités humaines pour devenir les personnages d’une légende morale.
Les anciens peuples peuplaient leurs forêts de démons et leurs montagnes de divinités. Les peuples modernes, qui se croient délivrés des superstitions, transportent ces mêmes figures dans la politique. Ils ne parlent plus de Satan ; ils fabriquent des États sataniques. Ils ne reconnaissent plus les saints ; ils imaginent des peuples dont l’innocence serait entière. La théologie quitte les autels pour s’installer dans les consciences ; elle change de vocabulaire sans renoncer à ses absolus.
Il est des mots qui, une fois prononcés, ferment les portes de toute réflexion. Ils ne cherchent pas à éclairer ; ils condamnent. Ils ne décrivent pas ; ils excommunient.
Lorsqu’un adversaire est placé hors de l’humanité commune, lorsqu’il devient la figure même du mal, la discussion n’a plus d’objet. On ne dialogue pas avec le démon ; on l’anathématise.
Je songe souvent, en voyant ces emportements, à cette étrange faiblesse de notre espèce qui consiste à préférer la simplicité des passions à la complexité du réel. L’homme supporte difficilement les tragédies où plusieurs vérités s’affrontent. Il lui faut des innocents sans ombre et des coupables sans visage. La réalité lui paraît toujours trop nuancée ; il la corrige par le rêve.
Depuis longtemps, je me suis efforcé de comprendre les chemins par lesquels certaines représentations survivent à leur propre époque. Les siècles changent ; les images demeurent. Elles s’effacent un instant pour renaître sous d’autres traits, comme ces vieilles cités ensevelies dont les fondations soutiennent encore les palais nouveaux. Ce ne sont plus les mêmes discours, ce ne sont plus les mêmes langages ; mais il arrive que les mêmes mécanismes de pensée réapparaissent, transformés par les préoccupations du temps, adaptés à la sensibilité d’une génération qui ignore parfois l’ancienneté des récits dont elle hérite.
Je n’ai cessé d’écrire, de relire l’histoire, d’interroger les mémoires, dans l’espoir peut-être naïf que la connaissance finirait par désarmer la passion. Je découvre aujourd’hui combien cette espérance appartenait elle-même à une civilisation qui croyait encore que la raison pouvait gouverner les hommes. Les faits ont une force limitée lorsque les imaginations ont déjà choisi leur vérité. Les preuves deviennent suspectes ; les nuances paraissent des trahisons ; le doute passe pour une complicité. L’esprit critique, jadis célébré comme une conquête, est désormais accueilli avec méfiance lorsqu’il contrarie les certitudes morales.
Les grandes passions collectives ressemblent aux tempêtes qui parcourent les océans. Celui qui les observe depuis le rivage distingue leur violence ; celui qu’elles emportent croit obéir à sa propre volonté. Elles donnent aux foules le sentiment exaltant de servir une cause plus haute qu’elles-mêmes, alors qu’elles les soumettent souvent à des forces obscures dont elles ne soupçonnent pas l’origine.
Je ne sais combien de temps dureront ces fièvres. L’histoire enseigne qu’aucune n’est éternelle. Les enthousiasmes les plus ardents finissent toujours par laisser derrière eux un silence où les hommes s’étonnent d’avoir tant crié. Mais lorsque le calme revient, les blessures demeurent ; les réputations détruites ne ressuscitent pas avec la facilité des slogans qui les avaient condamnées ; les haines semées dans les consciences continuent longtemps de produire leurs fruits amers.
Le plus grand péril n’est peut-être pas l’erreur. Les civilisations survivent à bien des erreurs. Elles meurent davantage lorsqu’elles perdent le goût de cette vertu discrète qui consiste à suspendre son jugement, à reconnaître la part irréductible de tragique dans les affaires humaines et à résister à la tentation d’expliquer le monde par la seule opposition du bien absolu et du mal absolu.
Car le jour où une société ne voit plus dans une nation qu’un symbole, où elle oublie que derrière les drapeaux vivent des hommes, avec leurs peurs, leurs fautes, leurs deuils et leurs espérances, elle cesse d’habiter l’histoire pour entrer dans le royaume des fantômes. Et les fantômes, contrairement aux hommes, ne connaissent ni la justice, ni le pardon, ni cette miséricorde sans laquelle aucune civilisation n’a jamais longtemps survécu.
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