L’islamisme reconditionné ou comment l’Occident naïf fabrique les nouveaux modérés.
De Joulani le terroriste à al-Sharaa : comment un ancien chef d’Al-Qaïda est devenu fréquentable aux yeux de l’Occident, sans avoir besoin de démontrer qu’il avait réellement changé. De Joulani à Ahmed al-Sharaa, la transformation d’un ancien chef d’Al-Qaïda en interlocuteur fréquentable révèle autant la stratégie des islamistes que l’aveuglement des chancelleries occidentales. Cet article est tiré de ma conférence donnée à Montpellier, le 18 octobre 2026, à l’invitation de France-Israël 34 et du CCJ Simone Veil.
En 2008, je dénonçais l’invitation de Bachar al-Assad aux cérémonies du 14 Juillet par Nicolas Sarkozy. En 2025, je dénonçais l’accueil réservé à Ahmed al-Sharaa par Emmanuel Macron.
Deux hommes différents. Deux régimes différents. Deux contextes historiques différents. Mais une même question : pourquoi la France semble-t-elle si pressée de reconnaître les maîtres de Damas avant d’avoir obtenu des garanties suffisantes sur leurs intentions et leurs actes ?
Je ne regrette évidemment pas la chute d’Assad. Comment le pourrais-je ? Mon propre neveu, le fils unique de ma sœur, a été exécuté à seulement 28 ans par ce régime sanguinaire. J’ai vu tant des miens jetés en prison. J’ai dénoncé cette dictature dès ma jeunesse syrienne alors que j’étais encore communiste, comme je dénonçais déjà les islamistes. Et pourtant, lorsque le régime Assad s’est effondré, le 8 décembre 2024, j’ai refusé d’applaudir aveuglément son remplacement par un djihadiste issu d’Al-Qaïda.
On m’a alors accusé de soutenir le dictateur. Moi ! Quelle insulte ! Comme si dénoncer un nouveau danger revenait à regretter l’ancien.
C’est précisément cet aveuglement que j’ai voulu analyser dans mon livre L’Islamisme reconditionné.
De Joulani à al-Sharaa : une transformation spectaculaire
Pour comprendre Ahmed al-Sharaa, il faut revenir à Abou Mohammad al-Joulani. Et pour comprendre Joulani, il faut remonter à l’Irak de 2003. Le jeune Syrien rejoint alors l’univers du djihadisme irakien, marqué par Al-Qaïda, l’insurrection contre les Américains et les violences confessionnelles. Lorsque la révolte syrienne éclate en 2011, il participe à l’implantation du Front al-Nosra, qui devient l’une des principales organisations djihadistes combattant le régime Assad. En 2013, son organisation affirme publiquement son allégeance à Al-Qaïda.
Puis viennent les rivalités avec Abou Bakr al-Baghdadi et l’organisation qui deviendra Daech.
Mais il faut comprendre la nature de ces rivalités. Elles opposent des stratégies, des ambitions et des conceptions du pouvoir. Elles ne constituent pas des matrices idéologiques différentes. Loin de là.
Joulani comprend progressivement une chose essentielle : il ne pourra pas construire durablement son pouvoir en restant simplement une branche identifiable d’Al-Qaïda. Il lui faut une autre stratégie. En 2016, il annonce une rupture organisationnelle. En 2017, Hayat Tahrir al-Sham, le HTS, devient le principal instrument de son pouvoir. À Idlib, il développe une administration, contrôle un territoire et expérimente une nouvelle manière de gouverner.
Mais surtout, il apprend à parler à l’Occident. Le changement est spectaculaire.
Le chef djihadiste abandonne progressivement les codes visuels de son passé. Il apparaît en costume, accorde des entretiens aux médias occidentaux, parle de stabilité, de reconstruction, de souveraineté et de sécurité. En 2021, son entretien avec la télévision américaine, dans le cadre du programme FRONTLINE, illustre cette transformation. Voici un homme formé dans un univers profondément hostile à l’Occident, dont la tête avait été mise à prix pour dix millions de dollars par les États-Unis, et qui cherche désormais à devenir un interlocuteur acceptable pour ces mêmes puissances.
Mais changer de costume, de vocabulaire et d’interlocuteurs signifie-t-il changer de doctrine ?
C’est toute la question.
Les « arabisants de salon » et la fabrication du modéré
Ce qui m’a particulièrement frappé dans cette histoire, ce n’est pas uniquement l’intelligence stratégique de Joulani. Je ne l’ai jamais sous-estimée. C’est la facilité avec laquelle certains milieux occidentaux ont accompagné sa transformation. Pendant des années, des chercheurs, des journalistes et des spécialistes se sont intéressés à la gouvernance d’Idlib.
Certains décrivaient les institutions mises en place, les évolutions du discours et les signes d’un pragmatisme nouveau. D’autres semblaient presque émerveillés par la capacité de cet ancien chef djihadiste à administrer un territoire. J’en ai connu, de ces spécialistes que j’appelle les « arabisants de salon ». Certains ne maîtrisaient même pas la langue arabe.
Ils commentaient les structures administratives, les déclarations officielles et les supposées transformations du pouvoir djihadiste. Mais étaient-ils capables de comprendre la profondeur des références idéologiques de ces mouvements, leur rapport à la religion, à l’Occident, à Israël et aux minorités ?
Je ne conteste pas la nécessité d’étudier ces organisations. Bien au contraire. Ce que je conteste, c’est le glissement qui consiste à confondre l’observation d’une adaptation stratégique avec la preuve d’une transformation idéologique. À force de décrire le pragmatisme de Joulani, certains ont contribué, volontairement ou non, à fabriquer son image de modéré. Une image ensuite reprise par les médias et les chancelleries.
Et cette transformation ne s’est pas déroulée dans un vide géopolitique.
Le Qatar et la Turquie ont joué des rôles importants dans les équilibres politiques et militaires de la région, notamment dans les relations avec différents mouvements islamistes. Leurs stratégies ne sont pas identiques, mais elles illustrent une réalité : l’islamisme politique a appris à évoluer dans les rapports de force internationaux, à utiliser les instruments diplomatiques et à présenter ses ambitions dans un langage acceptable.
Il faut produire un récit. Maîtriser les médias. Rassurer les interlocuteurs. Parler de stabilité plutôt que de conquête… Et surtout, apparaître comme la solution à un problème. C’est là que Joulani a démontré ses qualités de stratège. Il n’a pas seulement cherché à faire oublier son passé. Il a cherché à convaincre que, sans lui, la situation pourrait être pire.
Emmanuel Macron et la diplomatie de la reconnaissance
Le 7 mai 2025, Emmanuel Macron reçoit Ahmed al-Sharaa au palais de l’Élysée. Cinq mois après la chute d’Assad. Cinq mois après l’arrivée au pouvoir d’un homme que le monde connaissait sous le nom de Joulani. Et quelques semaines seulement après les massacres de civils alaouites sur la côte syrienne, en mars 2025. Je ne suis pas opposé au dialogue diplomatique. Il faut parler à ses adversaires, à des régimes autoritaires, à des dirigeants dont on ne partage ni les convictions ni les méthodes. Mais dialoguer exige-t-il de reconnaître aussi rapidement, au plus haut niveau, un pouvoir dont les engagements restent à démontrer ?
Car la diplomatie n’est pas seulement une succession de communiqués.
Un ancien chef djihadiste reçu à l’Élysée ne repart pas uniquement avec le souvenir d’une conversation. Il repart avec une reconnaissance. Avec une légitimité qu’il pourra présenter à son pays, à ses alliés et au monde. Quelques jours plus tard, Donald Trump rencontre à son tour Ahmed al-Sharaa à Riyad… La normalisation internationale s’accélère. Et nous assistons à un renversement spectaculaire : l’homme issu d’une mouvance combattue pendant des décennies par l’Occident devient progressivement un partenaire de cet Occident.
Le problème n’est pas de lui parler. Le problème est de savoir ce que nous obtenons en échange. Quelles garanties pour les minorités ? Quelles libertés pour les Syriens ? Quelle place pour les femmes ? Quelle indépendance pour la justice ?…Et surtout, quelle évolution réelle de la doctrine politique du nouveau pouvoir ?
En 2008, j’avais mis en garde contre une reconnaissance trop complaisante du régime Assad. En 2026, je pose la même question à propos d’un pouvoir pourtant radicalement différent. Sommes-nous en train d’aider la Syrie à se reconstruire ou de contribuer à consolider un nouveau régime sans en avoir suffisamment examiné la nature ?
Israël, le véritable test de la transformation
La question israélienne constitue, à mes yeux, l’un des révélateurs les plus importants. Pendant des décennies, la haine d’Israël a servi d’instrument de légitimation politique dans le monde arabe. Les dictatures l’ont utilisée. Les nationalistes l’ont utilisée. Les islamistes l’ont utilisée…. Et même des mouvements qui se réclamaient de la gauche et du progrès.
Je connais cette mécanique. J’ai grandi avec elle. Dans mon livre Un Syrien en Israël, j’ai raconté le chemin qui m’a conduit à dépasser les préjugés que l’on m’avait enseignés, jusqu’à découvrir les Israéliens réels derrière les caricatures de mon enfance. C’est pourquoi je ne confonds pas une absence momentanée de confrontation militaire avec une véritable volonté de paix. Ahmed al-Sharaa peut avoir intérêt à éviter une guerre avec Israël. Il peut chercher un accord de sécurité. Il peut vouloir rassurer les puissances occidentales.
Mais est-il disposé à reconnaître durablement la légitimité de l’existence d’Israël ? À empêcher que le territoire syrien serve de base à des organisations djihadistes ? À renoncer à l’instrumentalisation politique de la haine des Juifs ? À permettre aux nouvelles générations syriennes de grandir sans apprendre qu’Israël est un ennemi éternel ?
Voilà des questions concrètes.
Je souhaite profondément qu’un jour la Syrie et Israël puissent vivre en paix. Mais je refuse que cet espoir repose sur une illusion.
Le véritable danger de l’islamisme reconditionné
Que faut-il finalement penser d’Ahmed al-Sharaa ? Trois hypothèses sont possibles.
La première : il a réellement changé. L’ancien djihadiste aurait progressivement abandonné ses convictions et accepté les exigences de la responsabilité politique. La deuxième : il est devenu pragmatique. Il conserve une partie de ses références idéologiques, mais adapte ses méthodes aux contraintes du pouvoir. La troisième : il s’est reconditionné. Son langage, son apparence et ses alliances ont changé, mais le noyau de sa conception politique demeure largement inchangé.
C’est cette troisième hypothèse que j’explore dans mon livre (2). Je ne demande pas qu’on la considère comme une vérité indiscutable. Je demande qu’on cesse de prendre les apparences pour des preuves. Car le véritable danger ne réside pas uniquement dans la stratégie de ceux qui pratiquent cet islamisme reconditionné.
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Il réside aussi dans l’empressement de ceux qui veulent croire à leur transformation. Je ne demande pas à la France ni à l’Occident de tourner le dos à la Syrie. Je leur demande de ne pas confondre l’aide au peuple syrien avec la consolidation d’un pouvoir dont les engagements restent à vérifier. Je leur demande de regarder ce qui se passe dans les écoles, les institutions, les prisons et les rues. Je leur demande de juger ce régime sur sa capacité à protéger les minorités, à garantir les libertés et à renoncer à la haine d’Israël et des Juifs.
Car la paix ne se construit pas avec des photographies officielles, des accolades ou des chèques. Elle se construit avec des actes.
En 2008, je mettais en garde contre l’aveuglement face à la dictature syrienne.
Aujourd’hui, je mets en garde contre un autre aveuglement : celui qui consiste à prendre le reconditionnement d’un ancien chef djihadiste pour une véritable transformation politique.
Je voudrais sincèrement me tromper. Mais je refuse de fermer les yeux.
Car le véritable succès de l’islamisme reconditionné ne sera pas d’avoir trompé l’Occident. Ce sera d’avoir obtenu de lui sa reconnaissance, son soutien et ses financements sans avoir eu à démontrer qu’il avait réellement changé !
(2) https://www.amazon.fr/LISLAMISME-RECONDITIONN%C3%89-fabrication-destination-laboratoire/dp/B0GHNDPPM7 source Juvénal de Lyon
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Alexandre Rifaï, un mec qui les connaît de l’intérieur et nous met en garde….