Une archive n’est pas un auteur
France info boucle pendant des heures sur le sujet, l’affaire est entendue : Mediapart aurait produit « les preuves ». Meta aurait authentifié les messages. Un commissaire de justice aurait constaté l’archive. Le débat serait donc clos.
Non.
Car derrière les mots impressionnants — « Meta », « extraction », « huissier », « authentification » — demeure une question d’une simplicité désarmante :
Qui a réellement écrit ces messages ?
Et cette question, contrairement à ce que la mise en scène médiatique de l’affaire pourrait laisser croire, est loin d’avoir une réponse définitive.
Une archive authentifiée n’est pas un auteur authentifié
Mediapart dit avoir obtenu, par l’intermédiaire de sources, des archives de conversations Messenger et avoir ensuite sollicité Meta afin d’en authentifier certains éléments. Le média affirme que l’extraction permet notamment de dater la conversation, de constater qu’elle n’a pas été modifiée a posteriori (ah bon, et comment le prouver ?? Aux États-Unis, la droite conservatrice et les Républicains accusent régulièrement Meta de pencher à gauche et d’être « woke ») et d’établir que l’interlocuteur était référencé par Meta sous le nom « Jordan Bardella ». (Le Monde.fr)
Très bien.
Mais arrêtons-nous une seconde sur les mots.
« Référencé sous le nom Jordan Bardella ».
Ce n’est pas :
« Meta a identifié physiquement Jordan Bardella comme l’utilisateur qui écrivait à cet instant ».
Ce n’est pas :
« Meta a fourni une adresse IP appartenant personnellement à Jordan Bardella ».
Ce n’est pas :
« Un expert indépendant a relié l’appareil utilisé en 2013 à Jordan Bardella ».
Et ce n’est pas davantage :
« Un commissaire de justice a constaté Jordan Bardella en train d’utiliser ce compte ».
Il s’agit d’une chose beaucoup plus limitée : une donnée issue de Meta associe une conversation à un compte portant un certain nom.
Compte ≠ personne.
C’est précisément cette distinction que l’emballage médiatique tend à faire disparaître.
L’huissier n’était pas là en 2013
Voici le point qu’il faut comprendre.
Le commissaire de justice n’a pas assisté à la conversation.
Il n’a pas vu Jordan Bardella écrire.
Il n’a pas vu son téléphone.
Il n’a pas constaté son adresse IP.
Il n’a pas procédé à une identification biométrique.
Il n’a pas interrogé le serveur de Facebook en 2013.
Il intervient des années plus tard sur des données extraites et présentées dans le cadre de l’enquête.
Alors ne lui faisons pas dire davantage que ce qu’il a réellement constaté.
Un constat d’huissier peut authentifier l’existence et le contenu d’un fichier qui lui est présenté, mais ne peut en aucun cas certifier que ce fichier était sur les serveurs de Meta ou encore que ce fichier n’ait pas été modifié entre temps !
Par conséquent cette authentification ne vaut rien !
D’autant que, en 2013, n’importe qui pouvait créer un compte avec un prénom et un nom farfelu.
En 2013, l’inscription d’un nom sur Facebook n’était pas l’équivalent de la vérification d’identité par pièce officielle qui existe aujourd’hui.
Par conséquent, le fait que Meta retrouve aujourd’hui dans ses archives un compte identifié sous le nom “Jordan Bardella” ne constitue aucunement, une authentification rétrospective de la personne physique qui en détenait le contrôle en 2013 !
Et maintenant, parlons sérieusement de l’intégrité de l’archive
C’est ici que le vocabulaire devient particulièrement trompeur.
On nous dit : « L’archive n’a pas été modifiée. » Merci de l’information… Il faut donc les croire sur parole ?
Très bien.
À quel moment ?
Si l’extraction a été obtenue auprès de Meta en 2026 et constatée ultérieurement par un commissaire de justice, il faut distinguer au moins trois questions :
- Le fichier présenté au commissaire de justice est-il identique au fichier téléchargé auprès de Meta ?
- Le fichier téléchargé auprès de Meta correspond-il exactement aux données que Meta conservait historiquement ?
- Quelles garanties techniques permettent d’établir que les données elles-mêmes n’ont subi aucune altération ou transformation avant leur exportation ?
Ce sont trois questions différentes.
La première ne peut être traitée que par l’huissier qui doit télécharger lui-même l’archive.
A condition qu’ils soit épaulé par des experts informatiques qui puissent vérifier que le lien de téléchargement est authentique (4 lignes de javascript peuvent vous faire croire qu’un lien pointe sur un site alors qu’en réalité il va vers un autre) et le site cible bien réel.
La deuxième relève de la chaîne de conservation.
La troisième relève de l’architecture et des garanties techniques de Meta.
Et aucune de ces questions ne doit être confondue avec l’identité de l’utilisateur.
Une question simple : Quelles garanties techniques permettent d’exclure cette hypothèse, et lesquelles de ces garanties ont été effectivement constatées par le commissaire de justice ?
Si la réponse est solide, qu’on la produise.
Si Meta peut démontrer la chaîne cryptographique et les journaux d’intégrité, qu’on les examine.
Si un expert indépendant peut vérifier l’intégralité du processus, qu’il le fasse.
La meilleure manière de faire disparaître le doute n’est pas de dénoncer ceux qui posent les questions. C’est de fournir les données qui permettent d’y répondre.
Où est l’identification personnelle ?
C’est probablement la question la plus embarrassante pour la version la plus catégorique de cette affaire. Où est la donnée qui dit :« À telle date, à telle heure, ce compte a été utilisé depuis telle adresse IP, correspondant à tel accès Internet attribué à Jordan Bardella » ?
N’oublions pas que Mediapart a déjà été condamné à plusieurs reprises pour diffamation. C’est-à-dire en soutenant des allégations fausses !
Quid de l’adresse IP ?
Mediapart ne fournit pas, dans sa démonstration publique actuelle, d’adresse IP permettant d’identifier Bardella.
Au contraire, un article technique de Numerama (https://www.numerama.com/tech/2345369-messages-antisemites-de-jordan-bardella-comment-mediapart-a-recupere-des-donnees-supprimees-aupres-de-facebook.html) consacré précisément à la méthode de Mediapart dit explicitement que les données extraites « ne contiennent aucune information susceptible d’authentifier l’utilisateur » : il s’agit essentiellement des copies des messages. Il ajoute que seule la justice pourrait éventuellement contraindre Meta à communiquer des informations sur l’adresse IP, et qu’il n’est pas certain qu’elles permettraient elles-mêmes d’établir l’identité.
C’est encore plus clair dans 01net (https://www.01net.com/actualites/voici-comment-des-conversations-messenger-attribuees-a-jordan-bardella-ont-ete-recuperees.html) , qui écrit que « l’identité de la personne derrière le compte “Jordan Bardella” reste impossible à établir » à partir des éléments obtenus par Mediapart, et indique que la justice pourrait demander à Meta les adresses IP associées au compte.
Donc, à ce stade, la chaîne est :
Meta → archive de la source → conversation avec un compte nommé « Jordan Bardella » → messages authentiques/datables
mais pas :
Meta → adresse IP de 2013 → connexion attribuée à Bardella → identification technique de Bardella.
Concernant les informations biographiques voici un autre point sur lequel la prudence est indispensable.
Mediapart explique que certains éléments biographiques contenus dans les conversations correspondent à Jordan Bardella et utilise ces correspondances pour attribuer le compte à celui-ci. (Le Monde.fr)
Mais quel est le raisonnement ?
« La personne derrière le compte connaît des éléments concernant Jordan Bardella. »
Puis : « Ces éléments correspondent à Jordan Bardella. »
Puis :« Donc cette personne est Jordan Bardella. »
Ben voyons !
La vraie question est :
Ces informations étaient-elles exclusivement connues de Jordan Bardella ?
Si elles étaient publiques, semi-publiques ou accessibles à son entourage politique, leur valeur d’identification est évidemment différente.
En 2013, Jordan Bardella n’était pas un inconnu vivant hors du monde numérique. Il militait, utilisait les réseaux sociaux et évoluait dans des cercles politiques où son parcours pouvait être connu.
Une information biographique n’est une signature que si elle possède un caractère suffisamment privé et discriminant.
Connaître le parcours public d’une personnalité n’est pas posséder sa clé cryptographique.
Le raisonnement circulaire
Il existe ici un risque méthodologique qu’il faut absolument éviter.
Si l’on part du principe que le compte est celui de Jordan Bardella, alors les éléments biographiques contenus dans les conversations deviennent des « confirmations ».
Mais si précisément l’identité du compte est la question à démontrer, ces mêmes éléments ne peuvent pas être utilisés comme une preuve indépendante sans examiner leur caractère privé et leur provenance.
Autrement dit :
On ne peut pas prouver l’identité d’un compte par des informations dont on suppose déjà qu’elles permettent d’identifier le titulaire du compte.
Il faut une source indépendante.
C’est toute la différence entre confirmation et identification.
Deux interlocuteurs, dix-huit témoins : très bien. Mais qui écrivait ?
Mediapart parle de 18 personnes interrogées, de dizaines de courriels et de deux conversations Messenger récupérées auprès de Meta. Ils se souviennent donc de conversations qui auraient été tenus il y a plus de 13 ans …Quelle mémoire ! Plusieurs témoins peuvent confirmer la même prémisse sans résoudre le problème de l’attribution.
Le véritable test doit maintenant être judiciaire
Jordan Bardella a engagé une procédure en diffamation contre Mediapart, tout en contestant catégoriquement être l’auteur des messages. (Reuters)
C’est donc devant la justice que la valeur respective des éléments pourra être examinée contradictoirement.
La défense devra demander, notamment :
À Meta :
- quelles données originales existent encore ;
- quelle est la chaîne de conservation ;
- quels logs historiques sont disponibles ;
- quelles données d’identification du compte existaient en 2013 ;
- quelles informations permettent d’établir l’utilisateur réel ;
- quelles garanties d’intégrité accompagnent l’export.
À Mediapart :
- quand chaque fichier a été reçu ;
- sous quelle forme ;
- qui en a eu possession ;
- quelles transformations ont été effectuées ;
- pourquoi le fichier a-t-il été transmis à l’huissier plus d’un mois après
- quels éléments proviennent directement de Meta et lesquels proviennent des sources.
À l’expert technique :
- peut-on reproduire l’export ?
- peut-on vérifier son intégrité ?
- peut-on distinguer les données historiques natives des données reconstruites ou présentées par l’interface ?
- peut-on établir une attribution personnelle indépendante du nom associé au compte ?
Il existe une différence fondamentale entre :
« Nous avons beaucoup d’indices concordants » et « Nous avons démontré techniquement l’identité de l’auteur. »
Il existe une manière très simple de résumer toute cette affaire.
Imaginez qu’un document apparaisse aujourd’hui dans une archive numérique.
Le document porte votre nom. Il contient votre biographie.Il rapporte des conversations que vous auriez eues.Une société informatique confirme que le document correspond à un compte portant votre nom.Un commissaire de justice constate ensuite que le fichier existe et contient ces informations.
Est-ce la même chose que démontrer scientifiquement que vous êtes la personne qui a écrit chaque ligne ?
Non.
En conclusion : ne pas confondre le support avec son auteur.
Une archive n’est pas une personne. Un compte n’est pas une personne. Un nom d’utilisateur n’est pas une personne.
Une conversation authentique n’est pas automatiquement une conversation écrite par celui dont le nom apparaît sur l’écran.
Et un constat de commissaire de justice ne peut constater que ce qui lui est effectivement soumis.
Si Mediapart dispose de la preuve technique permettant d’établir que Jordan Bardella était personnellement derrière ce compte en 2013, qu’elle soit produite.
Si Meta possède les journaux permettant de retracer les connexions, qu’ils soient examinés.
Si des éléments privés, impossibles à connaître par un tiers, établissent l’identité, qu’ils soient confrontés contradictoirement.
Si une expertise indépendante permet de fermer définitivement toutes les autres hypothèses, qu’elle soit réalisée.
Mais tant que l’on ne franchit pas cette étape, il faut résister à une confusion particulièrement dangereuse :
L’authenticité d’un document n’est pas l’authenticité de son auteur.
C’est une distinction élémentaire, surtout quand on connait les orientations politiques de Mediapart et la proximité des prochaines élections présidentielles.
DiogeN
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