Iran : la grande illusion du « scénario allemand » et du bombardement massif pour renverser les mollahs

Le vrai nœud du problème iranien : On ne renverse pas le régime des mollahs à coup de missiles.

L’argument de ceux qui reprochent à Trump de ne pas avoir continué à bombarder l’Iran est que les frappes américaines et israéliennes ont détruit les infrastructures iraniennes ; les stocks de missiles ont été décimés ; la chaîne de commandement du CGRI a été mise sous pression, et la population ou l’appareil politique auraient fini par se retourner contre le régime

Donc, selon eux, s’arrêter a permis au régime de survivre et de reconstruire. Continuer les combats et les pressions sur le détroit d’Ormuz aurait permis d’évincer le régime.

Sauf que les faits connus tendent à dire le contraire.

Les commandements régionaux du CGRI et les forces par procuration de la force Quds peuvent agir avec une grande autonomie, ce qui rend la « décapitation » pure du régime par les bombardements assez peu plausible, et bien moins évidente que face à des hiérarchies centralisées (par exemple, l’Irak de Saddam). Les pertes au sein du commandement ont entraîné des perturbations et un « choc opérationnel », mais le système, qui a été conçu de longue date pour les absorber, a continué à fonctionner. Ca, c’est un fait, pas une hypothèse.

Ainsi, la Force Qods1 n’est pas simplement le bras opérationnel du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). C’est une organisation multidimensionnelle opérant par le biais de corps régionaux, d’unités spécialisées et d’un appareil stratégique de renforcement des capacités, permettant à la République islamique d’Iran de consolider et d’étendre son réseau de mandataires à travers le Moyen-Orient et au-delà. Il s’agit d’un mécanisme mondial dédié au renforcement des capacités militaires, au terrorisme, à la contrebande et à la projection d’influence.Autrement dit, à force d’entendre des voix affirmer que la seule façon de se débarrasser des mollahs est de s’attaquer à la tête de la pieuvre, et non à ses bras (Hamas, Hezbollah, Houthis…), ils ont créé une organisation qui survit si la tête est coupée, et nous avons vu que ça a fonctionné, et que ça fonctionne encore. Encore un fait.

Malgré les revers subis ces dernières années, notamment l’élimination de commandants de haut rang, les frappes contre des infrastructures critiques et les sanctions, la Force Qods a constamment continué de faire preuve d’une grande capacité d’adaptation opérationnelle (développement de routes de contrebande alternatives pour livrer le Hezbollah et renforcement de sa coopération avec les réseaux criminels musulmans européens), d’une capacité de rétablissement rapide et d’une aptitude à s’adapter aux changements stratégiques.

Une guerre prolongée n’entraîne pas la chute d’un régime

L’exemple de l’Allemagne nazie m’est régulièrement présenté comme le contre-exemple utilisé par ceux qui pensent qu’une pression militaire prolongée aurait provoqué l’effondrement du régime iranien. En réalité, comparaison n’est pas raison : ce n’est pas parce que les deux systèmes partagent l’extrémisme et le fanatisme que l’analogie colle à la situation. La victoire contre l’Allemagne nazie est difficilement transposable à l’Iran.

1. L’Allemagne nazie n’est pas tombée simplement à cause des bombardements

Le régime nazi s’est effondré en 1945 parce qu’il y a eu une défaite militaire totale :

  • invasion terrestre par plusieurs armées alliées ;
  • occupation du territoire allemand ;
  • destruction de l’appareil militaire ;
  • encerclement de Berlin ;
  • capture ou suicide des dirigeants.

Les bombardements alliés ont contribué à affaiblir l’économie et les infrastructures, mais ce n’est pas le bombardement en lui-même qui a fait tomber Hitler. C’est la combinaison de la défaite militaire + la perte du territoire + la disparition de la capacité de résistance + la capture du centre politique.


2. Le régime peut survivre à des frappes très sévères, car il conserve son appareil coercitif

Le régime reste debout malgré les frappes, car l’armée lui est restée loyale ; les services de sécurité et de répression fonctionnent pleinement partout dans le pays ; l’élite dirigeante n’a rien à gagner à se rendre, et l’opposition intérieure n’a pas de structure capable de prendre le pouvoir.

C’est ce qui explique pourquoi le régime des mollahs, même lorsqu’il a été extrêmement affaibli, n’a montré aucun signe de faiblesse.


3. Les opposants à l’accord avec l’Iran diraient que l’Iran ressemble davantage à l’Allemagne de 1944 qu’à l’Irak de 1991

L’argument que j’entends :

« L’Iran n’est pas un petit État isolé comme la Corée du Nord. C’est un régime idéologique qui repose sur une architecture militaire et sécuritaire. Si cette architecture est suffisamment frappée, le régime se fissure et tombe. »

C’est vrai que le régime est secoué par les divisions internes. C’est vrai que les difficultés économiques sont immenses. C’est vrai que la contestation populaire peut exploser à tout moment malgré les massacres de décembre et janvier 2026. Et c’est vrai que les alliés régionaux sont affaiblis.

A partir de là, il peut sembler logique de ne pas arrêter la pression militaire sans quoi le régime reconstitue son appareil de contrôle. Sauf que c’est un pays de plus de 90 millions d’habitants, qu’il est composé de nombreux groupes ethniques et confessionnels, et que le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) est intégré à la population.


4. Le régime iranien ressemble beaucoup au régime nazi, mais il ne peut pas être éliminé par les mêmes méthodes

Histoire de l’Allemagne nazie

  1. Le régime nazi arrive au pouvoir en 1933.
  2. En 1939, début de la Seconde Guerre mondiale, il existe depuis seulement 6 ans.
  3. En 1945, il est vaincu après 12 ans de pouvoir.
  4. Surtout, l’État nazi est très centralisé autour de Adolf Hitler, du parti nazi et de l’appareil militaire.

Histoire de la république islamiste d’Iran

  1. La République islamique existe depuis 1979, soit près de 47 ans.
  2. Elle a eu le temps de construire :
    • une bureaucratie,
    • des institutions parallèles,
    • un réseau religieux,
    • Des forces idéologiques comme les Corps des gardiens de la révolution islamique, totalement dévouées au régime, et non au pays.
    • Et des milices alliées dans plusieurs pays.

Un bombardement massif détruira des infrastructures, mais il ne permet pas d’éliminer une structure idéologique et institutionnelle vieille de plusieurs décennies.

Géographie : l’Iran est beaucoup plus difficile à conquérir que l’Allemagne

  • L’Allemagne de 1945 a un territoire relativement compact, avec de grandes plaines accessibles, des infrastructures très endommagées, mais densément connectées, et une population concentrée dans des zones urbaines industrielles.
  • L’Iran est environ 4 fois plus grand que l’Allemagne actuelle, avec un territoire de plus de 1,6 million km², elle a de grandes chaînes montagneuses (Monts Zagros, Alborz, et de vastes zones désertiques.

Le régime peut perdre des bases militaires, des sites nucléaires et des centres de commandement sans perdre le contrôle du pays.

L’Allemagne a été vaincue par une invasion terrestre massive

La chute du régime nazi n’est pas due principalement aux bombardements. Elle résulte de l’avancée de millions de soldats soviétiques à l’Est ; de l’invasion américaine, britannique et alliée à l’Ouest ; de la destruction complète de l’armée allemande, et de l’occupation de Berlin

En 1945 :

  • Berlin est encerclée ;
  • Hitler est isolé dans son bunker ;
  • l’État nazi s’effondre militairement.

Une campagne aérienne seule n’aurait probablement pas produit le même résultat.

A l’inverse, ceux qui pensent qu’une invasion terrestre américaine en Iran est la seule voie pour renverser le régime oublient de dire que ce serait probablement l’une des opérations militaires les plus difficiles pour les États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle ne ressemblerait ni à l’invasion de l’Irak en 2003, ni à celle de l’Afghanistan en 2001, car la principale difficulté ne serait pas de vaincre l’armée iranienne dans une bataille classique, mais d’occuper, contrôler et stabiliser un pays immense, montagneux et très peuplé.

Vaincre militairement l’armée iranienne est une certitude, mais ce ne serait que le début des problèmes.

Contrairement à l’Irak, les villes importantes sont dispersées. Les grands déserts centraux ne permettent pas une progression rapide vers la capitale, le terrain montagneux favorise la résistance et la défense. Dans ce contexte, le CGRI privilégierait une guerre d’usure.

Téhéran est une mégapole, elle est entourée de montagnes, elle est densément peuplée, elle imposerait une bataille en milieu urbain extrêmement coûteuse en vies humaines, et même la prise de Téhéran ne garantirait pas la chute du régime !

Voilà l’affaire de l’élimination du régime : plusieurs centaines de milliers de soldats, des stocks gigantesques de carburant, de munitions, de pièces détachées, des années de combats, et le souvenir traumatisant du Vietnam, sans aucune garantie qu’un gouvernement pro-occident ou démocratique prenne la relève.

5. La question fondamentale qui demande à être posée : Quel est l’objectif ?

Si l’objectif est :

  • détruire les missiles ;
  • dégrader le programme nucléaire ;
  • affaiblir les proxys ;

alors une campagne limitée pouvait atteindre ces objectifs. C’est là que nous sommes aujourd’hui.

Mais si l’objectif est de faire tomber le régime islamique, alors il faut beaucoup plus qu’une campagne aérienne et qu’un blocus économique : il faut une stratégie de changement de régime, avec toutes les conditions, les risques et les conséquences que cela implique.

Quand je parle de risques, je veux parler de ce qui pourrait arriver si le régime s’effondrait sans qu’une autorité de transition crédible soit mise en place. On peut imaginer plusieurs scénarios, et ils sentent tous plu mauvais les uns que les autres : guerre civile, fragmentation des institutions de l’État, rivalité entre factions armées, flux de millions de réfugiés vers l’Europe, et le pire : quel groupe s’emparera et contrôlera les moyens militaires et ce qui reste des infrastructures nucléaires.

Et quand je parle des conséquences, je veux dire que même si un changement de régime aboutissait, rien ne garantit que le gouvernement qui lui succéderait serait pro-occidental ou démocratique. Il pourrait être dirigé par les islamistes, les nationalistes, les soutiens des Mollahs, ou une combinaison des trois.

Par conséquent, les conditions pour obtenir un changement de régime sont connues : durée d’une intervention militaire dans un pays immense et montagneux, coût humain et politique, tandis que l’issue est hautement incertaine.

Enfin, si pour certains l’objectif est de bombarder l’Iran pour bombarder l’Iran parce qu’ils ne méritent pas mieux, il est heureux qu’ils ne soient pas aux commandes.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.com.

  1. https://israel-alma.org/special-report-revolutionary-guards-quds-force/ ↩︎

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1 Commentaire

  1. Pour gagner la guerre contre le système Iranien, il faut occuper le Pays et interdire son accès aux non-iraniens. Il n’y a pas d’autre solution !
    Autre chose pour tenir les rennes, ne pas oublier que 40 % des habitants sont encore pro-système actuel.