Le temps de la vérité historique
(Quand un média algérien reconnaît le drame des disparus français)
« La reconnaissance de la vérité historique ne divise pas les peuples ; elle leur offre un langage commun »
Lorsqu’une mémoire longtemps ignorée trouve enfin un écho de l’autre côté de la Méditerranée, ce n’est pas une victoire sur le passé ; c’est un pas vers la vérité historique.
La « Radio des Sans Voix », ce média algérien qui se présente avec justesse comme un « bastion de liberté dans un paysage médiatique bâillonné », m’a fait l’immense honneur de reprendre mon article consacré aux disparus d’Algérie. Je lui adresse, ainsi qu’à son équipe rédactionnelle, l’expression de ma profonde gratitude.
Il me faut toutefois décliner, avec un sourire autant qu’avec humilité, le prestigieux titre « d’historien » que son journaliste, Amine B…, a eu l’extrême bienveillance de m’attribuer. Je crains en effet qu’il ne m’aille un peu trop grand, comme un habit d’apparat revêtu par un modeste artisan des mots.
Je ne suis, en vérité, qu’un passeur de mémoire, un artisan de la plume, un conteur obstiné dont les écrits et les tribunes n’ont d’autre ambition que de servir la vérité historique et de raviver la flamme d’une mémoire que le temps, l’oubli ou le calcul politique ne devraient jamais ensevelir.
Depuis 1980, je ne saurais dire si j’ai suffisamment servi cette noble cause, mais je peux affirmer que je m’y suis consacré avec toute la ferveur de mon cœur, parfois maladroit, toujours sincère. J’ai porté ce flambeau avec la conviction que l’histoire ne doit jamais s’éteindre dans l’oubli.
Si mes écrits ont parfois trouvé un écho, c’est uniquement parce qu’ils étaient portés par cette certitude : les morts n’ont plus de voix, les disparus n’ont souvent plus de témoins, et il appartient aux vivants de refuser que le silence devienne leur seconde disparition.
La vérité historique n’appartient ni à la France ni à l’Algérie. Elle ne se décrète pas au gré des circonstances diplomatiques ni des mémoires sélectives ; elle exige que l’on regarde le passé sans détour, avec la même exigence de vérité pour tous, sans jamais occulter le drame des disparus.
Cette exigence a pourtant été une nouvelle fois bafouée le 8 mai 2026, lorsque Alice Rufo, ministre déléguée aux Armées et aux Anciens combattants, s’est rendue à Sétif pour participer aux commémorations organisées par les autorités algériennes autour des événements du 8 mai 1945, sans qu’un seul mot ne soit consacré aux victimes européennes tombées dans les violences qui précédèrent ces événements. Quelques semaines plus tard, le 29 mai, alors qu’elle se trouvait à proximité de Perpignan, elle déclinait l’invitation du maire de la ville et de la présidente du Cercle algérianiste à venir se recueillir devant le Mur des Disparus, élevé en mémoire de ceux dont les familles attendent toujours la vérité.
Ce double silence n’est pas un simple oubli. Il s’inscrit dans une continuité politique implacable et coupable, celle d’un État macronien — dans le droit fil de son prédécesseur — qui n’a cessé de multiplier les repentances unilatérales et les hommages sélectifs envers les anciens adversaires de la France, tout en condamnant à l’oubli le martyre des Français d’Algérie. Ce mépris institutionnel constitue une blessure vive et permanente pour eux. Il ne s’agit pas d’opposer des souffrances, mais de rappeler qu’aucune politique mémorielle ne peut prétendre servir la vérité lorsqu’elle choisit les victimes qu’elle honore et celles qu’elle condamne au silence.
Les familles des disparus ne réclament ni privilège ni revanche. Elles demandent seulement ce que toute nation doit aux siens : la vérité, la fidélité et le respect. Tant que ce drame sera relégué aux marges de la mémoire nationale par des dirigeants hermétiques à toute compassion, la réconciliation tant invoquée restera une mascarade bâtie sur le reniement.
Merci, du fond du cœur, pour votre confiance, votre indulgence… et pour ce si beau titre d’« historien » que je laisse à plus savant, tout en le recevant comme le plus touchant des hommages.
José CASTANO
Soixante-quatre ans après, un média algérien évoque enfin le drame des Français disparus durant la guerre d’Algérie.
Ctrl + Clic : Disparus d’Algérie : quand l’État français choisit ses mémoires
Soixante ans après les accords d’Évian, des milliers de familles de civils européens enlevés en Algérie en 1962 n’ont toujours reçu aucune reconnaissance officielle. Le refus récent d’Alice Rufo de s’arrêter devant le Mur des Disparus de Perpignan, dénoncé par l’historien et mémorialiste José Castano, rouvre une blessure que la diplomatie franco-algérienne a longtemps préféré tenir close.
Le 8 mai 1945, la répression française à Sétif fit plusieurs milliers de victimes algériennes. Ce fait est documenté, reconnu, commémoré. Le 8 mai 2026, la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo se trouvait à Sétif pour les célébrations officielles organisées avec les autorités algériennes. Personne, côté français, n’évoqua les victimes européennes des violences qui précédèrent ces événements. Personne non plus, trois semaines plus tard à Perpignan, ne fit le détour par le Mur des Disparus, pourtant à quelques centaines de mètres du Mémorial de Rivesaltes qu’elle inaugurait ce 29 mai. Louis Aliot, maire de la ville, et Suzy Simon-Nicaise, présidente du Cercle algérianiste, avaient formulé la demande explicitement. Elle resta sans réponse.
Dans un texte qui circule depuis ces commémorations, José Castano, auteur de nombreux ouvrages sur la mémoire des Français d’Algérie, pointe cette asymétrie sans détour. Il s’appuie sur une formule de Jacques Derrida placée en exergue : « Seules les victimes auraient éventuellement le droit de pardonner. Si elles sont mortes, ou disparues de quelque façon, il n’y a pas de pardon possible.» Le silence de l’État, dans ce cadre, n’est pas une position neutre. C’est un choix.
Derrière le Mur des Disparus de Perpignan figurent les noms de civils européens enlevés dans les mois qui suivirent la signature des accords d’Évian du 18 mars 1962. La paix était officiellement en vigueur. Les enlèvements, eux, se poursuivirent. Des hommes, des femmes, des enfants furent emmenés sans que leurs familles sachent jamais où, ni comment. Des témoignages concordants ont établi que certains d’entre eux étaient encore détenus plusieurs années après les faits, dans des camps dont l’existence ne fut jamais officiellement reconnue. Ces familles, rappelle Castano, « écrivirent, suppliaient, imploraient » aux autorités civiles, aux responsables militaires, aux organisations humanitaires. Elles ne reçurent que « le silence. Un silence administratif. Un silence politique. Un silence qui allait durer des décennies.»
L’État français n’a jamais comptabilisé ces disparitions, ni formulé la moindre demande d’explication à Alger. Le dossier a été avalé par la logique de la réconciliation bilatérale, dans laquelle toute revendication mémorielle pieds-noirs risquait d’être interprétée comme une manœuvre politique. Ce que Castano dénonce n’est pas l’équivalence des mémoires, notion qui a longtemps servi à bloquer toute discussion sérieuse. Il ne demande pas que la répression du 8 mai 1945 soit relativisée. Il note qu’un geste de compassion sans incidence diplomatique a été refusé deux fois de suite à des familles qui attendent depuis soixante ans. « L’oubli est la seconde tombe », écrit-il. « Et la mémoire est la dernière patrie des disparus.»
Le contexte franco-algérien complique ce qui pourrait sembler anodin. Depuis 2021, les relations bilatérales alternent crises consulaires, rappels d’ambassadeurs et tentatives de normalisation. Dans ce climat, chaque geste mémoriel côté français est pesé à l’aune de son effet sur Alger. Le Mur des Disparus n’entre dans aucun protocole, ne figure dans aucune feuille de route diplomatique. Ces familles n’ont pas d’interlocuteur. Pas de commission, pas de groupe de travail bilatéral. Un mur dans une ville du sud de la France, et des noms que personne du côté de l’État n’est encore venu lire.
Amine B.
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