« Le souvenir de ces morts dérange tout le monde parce que l’évènement échappe à la logique. Il est à part des tragédies de la guerre. Personne n’a intérêt à ce que l’on en parle trop » (Amiral Marcel Gensoul)
Mers el-Kébir — le « Grand Port » — porte dans son nom même la marque de sa vocation maritime. Depuis l’Antiquité, cette rade profonde, ouverte sur la Méditerranée occidentale, constitue un point stratégique majeur entre l’Europe et l’Afrique du Nord. Située à proximité d’Oran, à quelques centaines de kilomètres seulement du détroit de Gibraltar, elle commande l’un des passages les plus sensibles du monde maritime : celui qui relie la Méditerranée à l’Atlantique.
Tour à tour repaire de corsaires, escale commerciale, puis base navale moderne édifiée par la France entre 1928 et 1945, Mers el-Kébir fut longtemps considérée comme l’une des rades les plus sûres et les mieux protégées d’Afrique du Nord.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, sa mission était essentielle : garantir la défense des côtes algériennes, assurer la maîtrise des communications maritimes et maintenir la présence française en Méditerranée face à une Italie devenue hostile (en 1939) et à une Espagne d’une neutralité bienveillante envers les pays de l’Axe Berlin-Rome.
L’armistice franco-allemand du 25 juin 1940 consacre l’effondrement militaire de la France sur terre, mais la flotte française demeure intacte, libre et invaincue. Ni l’amiral Darlan, ni le général Weygand n’ont l’intention « …de livrer à l’ennemi une unité quelconque de notre flotte de guerre » et de Gaulle le dira, le 16 juin à Churchill en ces termes « La flotte ne sera jamais livrée, d’ailleurs, c’est le fief de Darlan ; un féodal ne livre pas son fief. Pétain lui-même n’y consentirait pas ».
Les Anglais, de leur côté, désirent que notre flotte, riche en unités lourdes et légères, se rende dans leurs ports. Elle aurait pu le faire, le 16 juin 1940, mais personne ne lui en donne l’ordre et la Marine reçoit l’assurance, « qu’en aucun cas, la flotte ne sera livrée intacte », mais qu’elle se repliera probablement en Afrique ou sera coulée précise l’Amiral Darlan. Hitler ne demande pas livraison de notre flotte (le projet d’armistice ne le prévoyant d’ailleurs pas), pas plus que de nos colonies, sachant qu’il n’est pas dans nos intentions d’accepter de telles exigences.
Dès les 18 et 19 juin, plusieurs navires français sont sabordés ou détruits dans les ports métropolitains afin qu’ils ne puissent tomber aux mains de l’ennemi. D’autres appareillent vers l’Afrique du Nord ou vers des ports britanniques. Le cuirassé Jean Bart, pourtant inachevé, parvient même à rejoindre Casablanca.
Mais à Londres, la méfiance l’emporte sur les assurances françaises. Le 27 juin, Churchill ordonne la mise hors d’état de nuire des escadres françaises stationnées dans les ports britanniques et nord-africains. Cette opération aura pour nom « Catapult. »
Le 30 juin, dans un accès de colère, l’amiral North s’adresse à l’amiral Somerville :
– Qui a eu cette fichue idée (opération Catapult) ?
– Churchill ! répondit Somerville
– No « Catapult », but, « Boomerang » ! Cette opération nous met en danger, répliqua North. Winnie(Churchill) est fou ! Je vois ce qu’il veut mais c’est une solution criminelle.
Le 3 juillet 1940, à Mers el-Kébir, les bâtiments français sont au mouillage le long de la jetée. Les cuirassés Bretagne et Provence, les croiseurs Dunkerque et Strasbourg, le transport d’hydravions Commandant Teste ainsi que six contre-torpilleurs : Mogador, Volta, Tigre, Lynx, Terrible, Kersaint… les fleurons de la flotte française. Au mât du Dunkerque, flotte la marque de l’Amiral Gensoul, commandant en chef…
Les clauses de l’armistice ont été respectées : les culasses des pièces d’artillerie ont été démontées, les avions désarmés, les munitions regroupées sous contrôle. Il en a été de même dans les batteries de côtes et de D.C.A. Dans les hangars d’aviation, les mesures de démobilisation ont été prises ; on a vidé les réservoirs de leur essence, démonté les canons des chasseurs et les mitrailleuses de tous les appareils ; les munitions ont été rassemblées et mises en dépôt. Rien ne laisse présager l’imminence d’un affrontement avec l’allié britannique d’hier. Les équipages, qui croient la démobilisation proche, se préparent à descendre à terre pour quelques heures de détente…
À l’aube, cependant, une puissante escadre anglaise apparaît devant la rade : le croiseur de bataille Hood, bâtiment de 42000 tonnes, l’un des plus grands cuirassés du monde, armé de pièces de 380, les cuirassés Valiant et Resolution, le porte-avions Ark Royal, escortés de destroyers et de torpilleurs, à l’instar du Foxhound.
Sur les bâtiments français, l’arrivée inattendue de cette imposante armada provoque de l’étonnement, qui sera bientôt de la stupeur. Un officier d’état-major français est envoyé par l’amiral Gensoul à la rencontre de l’officier britannique, le commandant Holland. Celui-ci est porteur d’un document qu’on peut résumer ainsi :
« La flotte de l’Atlantique est invitée à rallier la flotte britannique, ou à défaut, un port de l’Amérique, avec équipages réduits. En cas de refus de cette offre, elle devra se saborder, sinon, par ordre du gouvernement de Sa Majesté, la flotte britannique usera de la force. »
L’amiral Gensoul réaffirma au parlementaire britannique que les craintes de voir les bâtiments français tomber aux mains des Allemands et des Italiens étaient injustifiées : « La marine française n’a pas l’habitude de manquer à sa parole ! », s’exclama-t-il.
Plus tard, il affirmera qu’il ne pouvait accepter « un ultimatum se terminant par : « ou vous coulez vos bateaux ou je vous coule. C’est exactement : la bourse ou la vie… quelquefois, on donne sa bourse pour sauver sa vie. Dans la Marine, nous n’avons pas cette habitude-là ». Servitude et grandeur militaires !
Au moment où l’officier britannique sort de la rade, le commandant de la flotte anglaise signale : « Si les propositions britanniques ne sont pas acceptées, il faut que je coule vos bâtiments. »
Les bateaux français, aux feux éteints, disposés pour un désarmement rapide, reçoivent l’ordre à 7h55 : « Prendre dispositions de « combat », puis à 9h10 : « Flotte anglaise étant venue nous proposer ultimatum inacceptable, soyez prêts à répondre à la force par la « force ». Dans le même temps, des avions britanniques mouillent des mines magnétiques à l’entrée de la rade afin d’empêcher toute sortie.
Pendant plusieurs heures, l’amiral Gensoul tente de gagner du temps. Il espère réarmer les batteries côtières, remettre les navires en état de combattre et obtenir une solution diplomatique. Mais à 16h56, la flotte britannique ouvre le feu.
La violence du bombardement est foudroyante.
Le cuirassé Bretagne, frappé de plein fouet, explose et sombre en quelques minutes : 150 hommes seulement sur 1300 fuient la mort, soit à la nage, soit en chaloupes. Le croiseur Dunkerque, n’ayant pu prendre la mer, à cause d’une avarie à son gouvernail, reçoit un obus qui tue 150 marins, plus de 100 mécaniciens et chauffeurs, 2 ingénieurs… Le bâtiment est hors de combat. Le croiseur Provence s’échoue pour éviter de couler. Le contre-torpilleur Mogador est éventré par une explosion causant une vingtaine de morts. Le Rigaut de Genouilli est atteint à son tour. Seul le Strasbourgparvient à forcer la sortie de la rade et à rejoindre Toulon.
Et partout ces mêmes visions apocalyptiques ; parmi les carcasses d’acier éventrées, calcinées, retentissent les cris déchirants de centaines et de centaines de marins agonisants, mutilés, brûlés ou suffoquant au milieu d’une fumée âcre et d’un mazout noirâtre qui étouffent leurs dernières plaintes.
Aussitôt, les secours s’organisent. Pêcheurs, pompiers, gendarmes, médecins, habitants d’Oran et de Mers el-Kébir participent au sauvetage des survivants. Une chapelle ardente est installée dans la salle du cinéma de Kébir.
Les obsèques des 1380 marins – assassinés – ont lieu le 5 juillet, au cimetière de Mers El-Kébir, en présence du Maire, du Préfet et de l’Amiral Gensoul qui s’adressera une dernière fois à ses hommes en ces termes : « Vous aviez promis d’obéir à vos chefs, pour tout ce qu’ils vous commanderaient pour l’Honneur du Pavillon et la grandeur des armes de la France. Si, aujourd’hui, il y a une tache sur un pavillon, ce n’est certainement pas sur le nôtre. »
Mais le drame ne s’arrête pas là…
Le 6 juillet 1940, à 6h30, par trois fois en vagues successives, des avions britanniques reviennent attaquer les navires encore indemnes notamment le Dunkerque, pourtant déjà immobilisé. Des torpilles frappent le navire ainsi que des bâtiments auxiliaires venus participer aux secours. Cette nouvelle attaque fera encore 205 tués et 250 blessés atteints gravement. Au total, la marine française déplore plus de 1585 morts ou disparus et plusieurs centaines de blessés dont la plupart gravement brûlés.
Ce qui est horrible, c’est que les marins anglais ont tué en une semaine plus de marins français que la Flotte allemande pendant toute la seconde guerre mondiale. Nous ne sommes pas loin des 2403 morts du drame de Pearl Harbor, l’un des grands événements de cette guerre puisqu’il décida de l’entrée en guerre des Etats-Unis d’Amérique. Mais les Japonais étaient leurs ennemis, les Anglais étaient nos alliés. C’est là un crime inqualifiable… impardonnable.
Le 8 juillet, De Gaulle, parlant au micro de la BBC, déclara :
« En vertu d’un engagement déshonorant, le gouvernement qui fut à Bordeaux avait consenti à livrer nos navires à la discrétion de l’ennemi… J’aime mieux savoir que le « Dunkerque » notre beau, notre cher, notre puissant « Dunkerque » échoué devant Mers El-Kébir, que de le voir un jour, monté par les Allemands, bombarder les ports anglais, ou bien Alger, Casablanca, Dakar. » … et pas le moindre mot de compassion envers les victimes de cette tragédie.
Pour la première fois se trouvait ainsi affirmée, dans la bouche même d’un général français, une contrevérité : Alger, Casablanca, Dakar, donc les clés de l’Empire, allaient être utilisées contre les alliés britanniques. Et comme il vouait une haine viscérale à « l’Empire » qu’il considérait comme « Pétainiste » et qu’il fallait absolument mettre au pas pour la réalisation future de ses desseins, il donna à la flotte britannique, le 23 septembre 1940, la consigne de bombarder Dakar. Ce fut l’échec. L’insuccès des Britanniques fit comprendre aux uns et aux autres qu’il était vain de vouloir détacher l’Empire français de la Métropole et que la poursuite des attaques servirait de prétexte à une intervention allemande.
Dans ses mémoires, Churchill n’a pas caché son embarras. Il a comparé Mers El-Kébir à une tragédie grecque : « Ce fut une décision odieuse, la plus inhumaine de toutes celles que j’ai eues à partager », écrira-t-il.
Les historiens, les politiques, les « moralistes » et les censeurs qui ont eu à juger des hommes, des gouvernants, et à écrire l’Histoire, ont dédaigné de prendre en considération le traumatisme dévastateur que cet événement tragique avait produit dans les esprits…
Mers El-Kébir explique en grande partie l’attitude de bon nombre de nos gouvernants de Vichy durant le conflit comme elle explique aussi celle des autorités civiles et militaires d’Algérie en 1942-1943 et d’une population acquise au Maréchal Pétain mais volontaire pour poursuivre la lutte avec Darlan et Giraud contre les puissances de l’Axe.
L’Afrique du Nord, malgré son traumatisme, accepta de rentrer en guerre en 1942 et sera avec son « armée d’Afrique », l’une des composantes de la victoire finale. Elle conservera, néanmoins, son hostilité à De Gaulle, que ce dernier, devenu président du Comité de la Libération devait justifier… Il se souviendra toujours de ce sentiment d’inimitié à son égard et, dès 1958, remis au Pouvoir par ceux-là mêmes qui l’avaient blâmé, leur fera supporter amèrement le poids de sa rancune…
Ces morts Français, bannis de la mémoire nationale, auraient pu reposer en paix. Or, le 5 Juillet 2005, jour anniversaire d’une autre tragédie (Le massacre de deux mille Européens, le 5 Juillet 1962 à Oran), le cimetière de Mers El-Kébir fut saccagé sans qu’aucune autorité gouvernementale française, aucun média, aucune association humanitaire et « antiraciste », n’élevassent la moindre protestation, préférant s’humilier à « commémorer » la « répression » (beaucoup plus commerciale) de Sétif par l’armée française en 1945.
Aujourd’hui encore, le souvenir de cette lâche agression britannique contre une flotte au mouillage et désarmée demeure vivace dans la Marine et, paraphrasant Talleyrand, on peut affirmer que « Mers El-Kébir a été pire qu’un crime, une faute ».
Quant aux survivants de cette tragédie qui défilèrent devant les cercueils de leurs camarades, ils ont conservé depuis, ce visage dur des hommes qui n’oublient pas. La mer se souvient des siens.
José CASTANO
Note historique :
Le 24 mai 1941, dans l’Atlantique Nord, le cuirassé allemand Bismarck coula le Hood, fleuron de la Royal Navy engagé à Mers el-Kébir. Trois jours plus tard, le Bismarck était lui-même détruit par une imposante escadre britannique au terme d’une traque restée célèbre dans l’histoire navale.
– Marins, qu’ont-ils fait de vos sépultures ?
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Je n’ai pas compris si c’est De Gaulle qui en a donné l’ordre.
Je ne pense pas qu’il était autorisé à commander l’armée britannique.
Dans le nouveau film vu hier. : la bataille de Gaulle. L agr de fer , le passage du bombardement anglais de la flotte française à Mers El kébir est bien évoqué. Film à voir.
Précision : le jeune Fernand Bonnier, héros du film, résistant de première heure, en parallèle de Gaulle, à aucun moment il est dit qu’il était royaliste. !!!
Donc, les Anglais coulent notre flotte réfugiée tranquillement en Afrique du N, et tuent des centaines de nos marins.
Les Américains bombardent la plupart de nos villes de l’Ouest, et tuent des milliers de civils.
Quelle drôle de guerre !!
Ils nous libéraient de nos ennemis et en profitaient évidemment pour nous réduire un peu plus.
On connaît l’amour des british et yankees pour la France.
On les attend au prochain crunch comme tous les ans.
Merci pour le rappel de cette abominable tragédie
Bonjour,
Merci pour cet article.
Le frère de ma tante est mort sur le Dunkerque à Mers El-Kébir
Il sortait tout juste de Navale et venait de se marier.
Je voudrais insister sur les phrases de l’article concernant le pétainisme.
Août 39 : L’URSS avait signé son pacte avec Hitler.
A partir de ce moment, les militants du PCF pouvaient, à bon droit, être considérés comme autant d’agents d’Hitler.
22 juin 40 : la France s’effondre comme rarement dans son Histoire.
3 juillet 40 : l’allié anglais coule la flotte française après son réembarquement, en catastrophe, à Dunkerque en juin.
De Gaulle n’est qu’un individu isolé, réfugié en Angleterre.
Remettons-nous dans de qui pouvait la tête du Français de base et essayons de comprendre sa psychologie du moment.
Alors, oui, comme le dit l’article, le vote pour Pétain le 11 juillet nous paraitra moins absurde, moins criminel …
La dérive du règime qui suivra rapidement n’est pas excusable pour autant.
Comme il est facile de fanfaronner, sur ce sujet, en juin 2026.
Bonjour Mr Castano, gratitude sincère pour votre contribution à rétablir la réalité des faits. Je vous souhaite tout le meilleur. Cordialement.
Émouvant, et impardonnable.
Merci pour cet article !