Les derniers chiffres publiés par le ministère de l’Intérieur ne viennent pas alimenter ce que l’on continue d’appeler, avec cette ironie involontaire propre aux sociétés qui ne veulent plus nommer les choses, le « sentiment d’insécurité ». Peu d’expressions auront autant contribué à obscurcir le réel. Car elle suppose que le problème résiderait moins dans les violences elles-mêmes que dans l’émotion qu’elles suscitent, comme si la peur n’était qu’un dérèglement de la perception, une illusion entretenue par les médias ou les passions politiques. Or ce qui change sous nos yeux n’est pas la manière dont les Français regardent le monde : c’est le monde lui-même. Lorsqu’une femme renonce à rentrer seule à la nuit tombée, lorsqu’une famille apprend à ses enfants les rues qu’il faut éviter, lorsqu’un commerçant baisse son rideau avant le soir, lorsqu’une école vit sous la garde permanente de soldats et qu’un marché de Noël se protège derrière des blocs de béton, nous ne sommes plus dans le registre du ressenti mais dans celui d’une civilisation qui modifie silencieusement ses habitudes afin de continuer à vivre avec ce qu’elle n’ose plus vraiment regarder en face.
Il serait pourtant insuffisant de croire que cette métamorphose se laisse saisir par les seules statistiques policières. Elles sont nécessaires ; elles ne disent cependant presque rien de l’essentiel. Elles comptabilisent les infractions mais ignorent cette lente érosion de la confiance sans laquelle aucune communauté politique ne peut longtemps subsister. Elles ne savent rien de cette prudence qui s’insinue dans les gestes les plus ordinaires, de cette manière nouvelle d’habiter son quartier, d’observer les visages, d’évaluer les risques avant de sortir, de choisir une gare, un parc ou un café. Une civilisation commence à mourir bien avant que ses institutions ne s’effondrent : elle s’altère dès l’instant où ses habitants cessent d’habiter librement le territoire qui était le leur et où l’espace commun devient un espace dont chacun apprend obscurément à se méfier.
Je me méfie autant de la passion contemporaine pour les faits divers que de la volonté obstinée de les dissoudre dans l’insignifiance statistique. Pris isolément, chacun peut toujours être présenté comme une exception, une tragédie particulière, un accident. Mais les exceptions finissent par composer une géographie. Elles dessinent moins une succession de crimes qu’un paysage moral. Ce paysage n’est pas seulement celui d’une violence plus visible ; il est celui d’une confiance qui se retire du monde comme la mer découvre peu à peu les rochers qu’elle recouvrait. Ce retrait est peut-être le phénomène le plus inquiétant de notre époque : il ne fait pas de bruit, il ne produit pas de grandes déclarations, mais il transforme en profondeur le rapport qu’un peuple entretient avec lui-même.
Depuis plus de quarante ans, j’ai travaillé là où la violence semblait parfois avoir définitivement remplacé la parole : dans des quartiers où les haines avaient fini par devenir un langage, auprès de policiers, de magistrats, de jeunes en rupture, de victimes, mais aussi dans des sociétés traversées par des conflits extrêmes, notamment au Rwanda après le génocide des Tutsi ou en Amérique latine. J’y ai appris qu’une société ne sombre jamais parce que des individus deviennent violents ; elle sombre lorsque disparaissent les médiations capables de contenir cette violence, de lui donner une forme, de l’obliger à passer par la parole plutôt que par la destruction. Une civilisation ne tient jamais uniquement par ses lois. Elle tient parce qu’existe entre les hommes un ensemble fragile d’autorités, de limites, de références communes qui empêchent la force de devenir le seul principe d’organisation des rapports humains.
J’ai longtemps pensé — et je continue de le croire — que le conflit pouvait constituer une chance, à condition qu’il soit organisé, accepté, traversé avec suffisamment de rigueur pour conduire chacun jusqu’au réel qui résiste à ses certitudes. Je ne renie rien de cette conviction. Mais notre époque impose une interrogation plus radicale encore : que devient cette possibilité lorsque le monde commun lui-même se défait ? Que reste-t-il du conflit civilisateur lorsque les institutions perdent leur autorité symbolique, lorsque l’appartenance civique s’efface devant des fidélités religieuses, culturelles ou communautaires de plus en plus exclusives, lorsque des populations vivant sur un même territoire n’habitent déjà plus le même univers moral, ne reconnaissent plus les mêmes évidences, ne parlent plus tout à fait la même langue politique ? Le conflit suppose un sol partagé ; or c’est précisément ce sol qui se fissure.
Cette évolution ne peut évidemment être ramenée à une seule cause. Les transformations démographiques, les migrations de masse, l’installation sur le territoire national de cultures dont certaines entretiennent un rapport très différent à la loi, à l’autorité, à la place des femmes ou à la violence légitime, l’affaiblissement de l’école, la désagrégation des grandes institutions de transmission, les fractures sociales, l’individualisation des existences, les réseaux sociaux qui abolissent toute hiérarchie symbolique : tout cela compose une réalité complexe dont il serait absurde de nier l’enchevêtrement. Une nation peut accueillir des populations venues d’ailleurs ; l’histoire de la France en témoigne abondamment. Mais aucune société n’intègre durablement sans exiger en retour une adhésion au monde commun. L’intégration n’est pas une procédure administrative ; elle est une lente conversion à une mémoire, à une langue, à des mœurs, à une conception de la liberté et de la loi. Lorsque cette exigence disparaît au nom d’un multiculturalisme devenu doctrine officielle, les différences cessent d’être fécondes : elles deviennent des frontières invisibles.
Nous avons parallèlement pris l’habitude d’expliquer toute violence par ses déterminismes sociaux, économiques ou psychologiques. Ces déterminismes existent, nul ne peut le contester. Mais ils ne suffisent pas. Ils ne disent jamais ce moment où un homme cesse de reconnaître dans celui qu’il a devant lui un semblable. Ils ne disent rien de cette décision intérieure par laquelle la cruauté devient licite, parfois même vertueuse, parce qu’elle est mise au service d’une identité, d’une vengeance, d’une croyance ou d’une conquête. C’est ce moment que j’appelle, sans détour, le mal. Le mot paraît aujourd’hui presque inconvenant tant nous préférons les diagnostics aux jugements. Pourtant il désigne une réalité anthropologique que toutes les grandes catastrophes du XXᵉ siècle ont révélée avec une évidence tragique. Comprendre les causes n’abolit jamais la responsabilité ; expliquer n’a jamais signifié excuser.
L’enjeu est donc infiniment plus vaste que la seule question de la sécurité. Il engage la possibilité même de continuer à faire société. Une démocratie peut survivre à des crises économiques, à des alternances politiques, à des conflits sociaux parfois très durs. Elle ne survit pas longtemps à la disparition du monde commun qui permettait précisément à ces conflits d’être arbitrés sans sombrer dans la guerre civile diffuse. Lorsque la loi cesse d’incarner une référence supérieure aux appartenances particulières ; lorsque l’expérience vécue des citoyens est disqualifiée au profit de récits idéologiques ; lorsque ceux qui décrivent ce qu’ils voient sont accusés d’entretenir des fantasmes plutôt que d’observer le réel, alors le déni vient redoubler la violence des faits. Le mensonge officiel ne supprime jamais le danger : il le rend seulement plus difficile à penser.
La première responsabilité d’une démocratie n’est pas de promettre une sécurité parfaite, promesse dérisoire qu’aucune époque n’a jamais tenue. Elle est d’avoir le courage de regarder lucidement les transformations qui la travaillent, de les nommer sans haine mais sans mensonge, de reconnaître que certaines évolutions mettent en cause les conditions mêmes de la coexistence et qu’aucune politique ne peut durablement remplacer ce travail de vérité. Car une nation ne décline pas seulement lorsque la violence progresse. Elle commence surtout à disparaître lorsqu’elle perd les mots qui lui permettraient encore de reconnaître ce qui est en train de lui arriver. C’est alors que le réel devient étranger à ceux qui l’habitent, et qu’un peuple découvre, souvent trop tard, qu’il ne vivait plus dans le pays qu’il croyait connaître.
Charles Rojzman
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Commencez par le commencement…
Introduction :
https://x.com/CerfiaFR/status/2061375428338553045
Théorie :
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Pratique :
https://www.youtube.com/watch?v=R4KOIJomGeI
Mise en oeuvre :
https://tinyurl.com/lglreldt
Finition (option) :
Plutôt qu’une spectaculaire Samuel Paty en pleine rue, une discrète Etienne Mary en plein de sacs.
Au regard de ce qui se passe autour de nous dans notre pays, imaginez la France dans 10 ans, dans 20 ans…. Barrez-vous les jeunes pour échapper au pire… c’est le moins que l’on puisse dire !
A force de vivre dans le déni, un matin , on ouvre les yeux et on s’aperçoit qu’on n’est plus dans notre univers habituel, on n’est plus dans notre quotidien, on n’est plus chez nous.
Des gens malintentionnés et tout puissants ont décidé de modifier notre Univers à leur guise , pour en faire ce que bon leur semble. réaliser leur utopie, sans nous demander notre avis.