Nous avançons dans l’histoire à la manière de cet âne qui tourne aveuglément autour du puits, réajustant le bandeau sur ses yeux dès qu’il menace de tomber. Face aux crises et aux horreurs répétitives de nos jours, force est de constater une vérité universelle et implacable : l‘utopie d’un progrès moral de l’humanité. Le décor change, la technologie évolue, mais les pulsions primitives demeurent inchangées. Plutôt que de regarder nos propres failles en face, nous préférons chercher « l’autre » — le bouc émissaire de service — pour endosser la responsabilité de notre propre déchéance.
Où es-tu mémoire ?
Regarder le passé ne nous vaccine plus contre l’avenir. Nous aimons croire que l’accumulation des savoirs et le rappel constant de l’histoire nous protègent de la barbarie, mais la réalité montre une tout autre dynamique : celle d’une cécité volontaire. À la manière de cet âne qui réajuste lui-même le bandeau occultant sa vue, les sociétés contemporaines choisissent activement l’amnésie dès que la vérité devient trop inconfortable à porter.
Ce refus de la mémoire n’est pas une simple défaillance intellectuelle ou un manque d’information ! Il s’agit d’un mécanisme de défense psychologique collectif. Il est infiniment plus simple de s’installer dans le confort de l’illusion commune et de suivre le courant de la foule inconsciente que de s’arrêter pour briser le cercle vicieux de nos erreurs répétitives.
L’histoire ne se répète pas, parce que nous manquons de repères, mais parce que nous manquons du courage nécessaire pour admettre que le piège dans lequel nous tombons est celui que nous avons nous-mêmes tendu.
Alors, on fabrique le Bouc émissaire. Lorsque la réalité s’effondre et que les maux familiers reprennent d’ardeur, l’humanité refuse systématiquement l’introspection. Fidèle à ses vieux démons, elle préfère la diversion à la conversion. C’est ici qu’entre en scène le mécanisme immuable du bouc émissaire : il faut trouver un coupable extérieur, un « autre » — figure historiquement incarnée par le Juif avec une régularité terrifiante — pour endosser la responsabilité d’une déchéance collective. Ce réflexe n’a aucun bénéfice logique, aucune rationalité. Il sert uniquement à contourner les étapes d’une chute évidente en projetant sur autrui nos propres haines et nos propres failles.
Schopenhauer voyait dans l’égoïsme humain le moteur de nos pires cruautés ; ici, cet égoïsme se double d’une lâcheté universelle. Pour ne pas se distinguer de la foule criarde, on joue à l’idiot utile, on suit le courant de la fureur commune en se croyant dans le droit. Trouver un coupable absolu permet à l’homme de s’absoudre à bon compte et de s’éviter le seul tribunal qui vaille : celui de sa propre conscience. En a-t-il quelques résidus ?
Le progrès n’y est pour rien ! Nous vivons à une époque de prouesses technologiques sans précédent, et pourtant, sur le plan moral, l’humanité semble figée dans ses archaïsmes primitifs. C’est le grand paradoxe moderne : l’homme sait désormais cartographier le cosmos, mais il reste incapable de maîtriser sa propre violence ou de briser le cycle de la haine.
Ce décalage prouve que le progrès technique n’est qu’un habillage de surface, un vernis civilisateur qui s’écaille à la moindre crise. Sous le costume de l’homme moderne se cache toujours le même être guidé par la peur, l’égoïsme et la pulsion de destruction.
En fin de compte, l’héroïsme romantique auquel nous aimons croire n’est qu’une fiction rassurante que l’on invente après coup pour glorifier les victimes ou les gardiens d’un système à la dérive. Dans la réalité brute de ce monde, il n’y a rien d’héroïque, sinon la tentative désespérée de survivre au milieu de notre propre cécité.
Le gouffre – Ce constat peut sembler d’un pessimisme sans appel, mais il n’est que le reflet d’une lucidité indispensable.
L’histoire humaine a débuté, selon le mythe, par un acte de rupture : chassés du Paradis parce que la tentation du fruit défendu a été jugée plus intrigante, mais surtout plus désirable que le bonheur simple de l’être et de se suffire à soi-même.
Depuis cet exil originel, l’homme court après des chimères, préférant le tumulte de ses haines et le vacarme de la foule à la paix de l’introspection.
Espérer que l’humanité change de cap relève de l’illusion. Ce qui nous frappe n’est pas seulement le produit de nos instincts les plus vils, mais ressemble à une destination implacable — une fatalité vers laquelle notre aveuglement nous conduit inévitablement.
Notre seule planche de salut réside peut-être dans l’écriture elle-même et la prière : non pas pour réparer un monde qui refuse de l’être, mais pour jeter une lumière crue sur l’ombre qui plane sur nos fautes, et laisser une trace de vérité au milieu de la fange du mensonge universel.
Thérèse Zrihen-Dvir
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