J’habite un tout petit village où tout le monde se connaît. Un village où l’ennui dégouline de partout. Les jours s’écoulent sans entrain, les vieux chez nous ne meurent pas de maladies, mais d’ennui. Un ennui épais comme du sirop de grenadine, dont on a l’impression qu’il vous englue dès le matin. Pas de cambriolages, pas d’agressions, pas de crimes non plus, rien qui puisse bousculer notre quotidien, un quotidien à l’image des belles vaches normandes qui paissent dans nos prés. Parfois on aimerait bien voir nos gendarmes débarquer chez nous pour une sanglante affaire ou quelque chose de ce genre. Cela fait un bail depuis leur dernière visite. Depuis leur dernier passage, la brigade a dû être renouvelée. Nous avons bien un garde-champêtre, mais il ne sert à rien, et la plupart du temps, il est rond comme une queue de pelle.
Alors quand l’actualité nous offre de quoi nous sortir de notre train -train un peu bovin, nous ne refusons pas de nous y intéresser. Le matin, je passe au seul café de notre petit bourg, Chez Françoise, une accorte personne de soixante printemps et trois hivers. Elle a du vague à l’âme, Françoise, depuis qu’Ahmed l’a quittée pour épouser une cousine. Ahmed, c’était le seul étranger au village, et depuis son départ, la diversité en a pris un bon coup sur la pipe.
Hier matin, je me suis rendu au café pour boire un expresso et acheter le journal. Je préfère le café à la boisson locale, très en vogue : le rince-cochon, un blanc avec de l’eau de Vichy. Quand je suis entré, il régnait une drôle d’ambiance dans le coin des retraités. Leur vice, c’est le ballon de rouge, mais pas qu’un seul. On se serait cru à la table d’un comité révolutionnaire de l’époque de la Terreur, qui aurait dressé une liste des personnes à guillotiner en priorité. Généralement, ils sont plutôt calmes. Ils sont pratiques, avec eux on peut savoir l’heure qu’il est : par exemple, le matin à neuf heures, leur teint est brouillé mais correct. À onze heures, leurs nez commencent à violacer vraiment ; et à midi, ils deviennent apoplectiques. C’est le moment où ils regagnent leurs pénates, la casquette vissée de travers et l’oreille basse, accablés par la certitude d’une bonne engueulade de la part de leurs moitiés. L’un d’eux m’a confié que si les femmes buvaient, elles seraient ben moins emmerdantes. Je laisse à ce misogyne cacochyme et pituiteux la responsabilité de ses propos.
Je suis allé les saluer. L’un d’eux est un peu en froid avec moi depuis que je l’ai blagué à propos de son petit-fils. Tout fier, un jour , il nous annonce : Mon petit-fils marche depuis deux mois. Taquin, je lui ai rétorqué : Hé bien, il doit être loin, maintenant. Il n’a pas trop apprécié. Je me suis enquis poliment du motif de cette colère : « Eh ben, regardez la liste des candidats à la présidentielles de 2027, regardez-moi cette galerie. Seule la candidate d’extrême-droite était épargnée. Je vous donne la liste ci-dessous avec leurs commentaires. J’ai censuré quelques expressions désobligeantes. Je précise que la liste ci-dessous comprend les officiels et ceux qui ont déclaré leur candidature. Elle peut ne pas être à jour vu qu’à chaque instant, il y a de nouveaux postulants.
Le gros Hollande et son ex : Ah non, pas les Thénardier, ces deux guignols n’ont pas chié la
honte. Des bons à rien, des socialistes, en plus.
Nathalie Arthaud : La révolutionnaire? Ah! sûrement pas, elle va foutre le pays par terre.
Delphine Batho : Elle va nous y mener, en bateau.
Guedj Jérôme : Un socialiste, donc un partageux et un bon à rien.
Philippe : Pas le tondu du Havre, il nous a assez tondus quand il était premier ministre.
Xavier Bertrand : Ah non, pas un assureur, ces gars-là, y voient que leur intérêt.
Retailleau : On dirait un curé qui a raté ses examens.
Wauquiez : C’est une girouette.
Mélenchon : Le pire de tous, il veut régulariser tous les sans-papiers. Pour lui, y a que les migrants qui comptent, les Français, il s’assoit dessus. En plus il veut nous piquer nos économies.
David Lisnard : On connaît pas bien, et quand on connaît pas, méfiance.
Nicolas Dupond Aignan : un brave gars, mais aucune chance.
Attal : A non, pas lui, on a vu de quoi il était capable, rien! On dirait un garçonnet qu’a fait dans ses culottes.
Fabien Rousselle : l’a pas peur, le Cadet… Rousselle, avec ses trois pour cent. Y va encore en vendre du muguet pour éponger ses frais de campagne.
Glucksmann : encore un socialiste, et puis il a un sourire de carnassier. On dirait qu’il va nous
bouffer.
La Tondelier : Sûrement pas, cette peste verte est pire que le mildiou ou le ver du poireau.
Un vrai phylloxéra.
Pour finir, il n’y avait que Marine Lepen qui sortait un peu du lot. Le père Émile a conclu pour les autres : De toute façon, il vaut mieux voter le plus à droite possible, parce qu’après ils se recentrent tellement. Françoise aurait préféré Bardella. C’est sa féminité qui parlait.
ARGO
FIN
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