Rabin : du sang de l’Altalena au piège d’Oslo

Du pilonnage fratricide de 1948 aux balles de Tel-Aviv en 1995, la trajectoire d’Yitzhak Rabin éclaire les fractures les plus profondes d’Israël. Portrait sans concession d’un chef de guerre pragmatique, confronté aux illusions de la paix.

Rabin a mené les chars d’Israël à la victoire avant de tendre la main à son plus vieil ennemi. Trente et un ans après son assassinat, la trajectoire d’Yitzhak Rabin reste la plus fascinante et la plus tragique de l’histoire moderne du Proche-Orient. Portrait d’un homme face à ses contradictions.

Photo d’archive de la poignée de main historique à la Maison-Blanche entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat, sous le regard de Bill Clinton, le 13 septembre 1993.

C’est une image gravée dans l’histoire du XXe siècle. Le 13 septembre 1993, sur la pelouse de la Maison-Blanche, un homme au visage fermé, visiblement mal à l’aise, hésite une fraction de seconde avant de serrer la main de Yasser Arafat. Cet homme, c’est Yitzhak Rabin. Pour ce soldat d’élite qui a passé sa vie à combattre le palestinien — qui se dit nationaliste alors qu’il n’est qu’une branche arabo-musulmane issue de tous les pays arabes régionaux —, ce geste est un séisme intérieur. Il résume à lui seul le paradoxe Rabin : un chef de guerre pragmatique, poussé par la nécessité historique à devenir un artisan de la paix à laquelle il a pourtant un mal fou à croire. Homme profondément laïque, son pragmatisme froid a dicté sa vie, quitte à affronter son propre camp, comme l’histoire s’en souviendra dès l’origine de l’État.

Le sabra en uniforme

Né à Jérusalem en 1922, Rabin est le pur produit de la génération des « Sabras », ces Juifs nés en Terre sainte avant la création de l’État. Silhouette timide mais esprit tactique redoutable, il choisit les armes. En 1967, c’est lui, le chef d’état-major, qui orchestre la foudroyante victoire de la guerre des Six Jours. En moins d’une semaine, Israël triple son territoire. Rabin devient un héros national, le bouclier de la nation.

Dix ans plus tard, alors Premier ministre, il valide l’une des opérations de secours les plus audacieuses de l’histoire : le raid d’Entebbe en 1976, libérant des otages israéliens à des milliers de kilomètres de chez eux. Pour Rabin, la sécurité d’Israël ne se négocie pas. Elle s’impose.

FOCUS HISTORIQUE : Le traumatisme de l’Altalena (1948)

Photo en noir et blanc de l’Altalena en feu et fumant au large de la plage de Tel-Aviv, juin 1948.]

Pour comprendre les fractures intérieures qui ont jalonné la vie de Rabin, il faut remonter à juin 1948, en pleine guerre d’Indépendance. Le jeune État d’Israël vient de naître et David Ben Gourion exige la fusion de toutes les milices dans une armée unique. C’est alors qu’arrive l’Altalena, un navire de l’Irgoun (la milice nationaliste de droite menée par Menachem Begin) transportant des armes et des centaines de combattants, dont de nombreux rescapés de la Shoah.

Face au refus de l’Irgoun de livrer inconditionnellement toutes les armes au gouvernement central, Ben Gourion craint un coup d’État et prévient ses officiers : « Il n’y aura pas deux États. Il n’y aura pas deux armées ! Si Begin ne cède pas, nous ouvrirons le feu. » David Ben Gourion

Sur le terrain, c’est le jeune commandant Yitzhak Rabin qui dirige les opérations sur la plage de Tel-Aviv et ordonne le pilonnage du bateau. L’affrontement fratricide fait plus d’une quinzaine de morts. Des décennies plus tard, Rabin écrira dans ses mémoires une phrase devenue synonyme de ce traumatisme national :« Des Juifs tirant sur des Juifs » — Yitzhak Rabin

Cet épisode tragique, qui a failli plonger Israël dans la guerre civile, restera une blessure ouverte de l’histoire du pays. Pour ses détracteurs, il sera le symbole d’une brutalité implacable exercée contre ses propres frères de sang.

Les ombres du faucon

Le parcours de Rabin n’a rien d’une hagiographie linéaire. L’homme est rude, parfois cassant, et sa carrière politique subit un coup d’arrêt brutal en 1977 à cause d’un scandale financier (l’affaire des comptes en dollars de son épouse Leah), qui le pousse à la démission.

Son retour au premier plan à la fin des années 1980 se fait sous le signe de la fermeté absolue. Nommé ministre de la Défense alors que la première Intifada (la révolte des pierres) embrase les territoires prétendument occupés, il ordonne une répression féroce. Une consigne, terrible, marque les esprits : « Briser les os » des manifestants arabo-palestiniens. À cet instant, rien ne laisse présager que cet homme sera bientôt récompensé par le prix Nobel de la paix.

Le grand tournant et le piège d’Oslo

C’est le réalisme, et non l’idéalisme, qui fait basculer Rabin. Devenu à nouveau Premier ministre en 1992, il fait un constat glacial : la force militaire ne pourra pas régler définitivement la question palestinienne. Secrètement, ses émissaires négocient les désastreux accords d’Oslo.

Rabin accepte de reconnaître l’OLP et d’amorcer un retrait progressif des territoires en échange de la paix. L’audace est immense, mais le piège va s’avérer fatal. En choisissant la voie du compromis, Rabin fracture son propre pays. Pour une partie de la droite nationaliste et pour les habitants des implantations, le « guerrier » est devenu un « traître ». Qu’il ait été dupé ne fait aujourd’hui aucun doute pour ses critiques, soulignant qu’il est resté sourd aux appels virulents d’Arafat au Djihad, prononcés avant et après les accords d’Oslo. Les manifestations se font d’une violence inouïe, Rabin est caricaturé en uniforme SS dans les rues de Jérusalem. Le Premier ministre sous-estime la haine qui monte.

Trois balles dans le dos

Yitzhak Rabin, souriant, sur l’estrade de la place des Rois d’Israël, quelques minutes avant son assassinat le 4 novembre 1995.]

Le 4 novembre 1995, la place des Rois d’Israël à Tel-Aviv est noire de monde. Rabin vient de chanter l’Hymne à la paix aux côtés de Shimon Peres. Il sourit, une image rare pour cet homme laconique. En regagnant sa voiture, le piège se referme. Yigal Amir, un étudiant juif extrémiste, tire trois balles à bout portant.

Rabin s’effondre. Avec lui, c’est tout le processus de paix qui est mortellement touché. Les funérailles nationales, devant les grands de ce monde — de Bill Clinton, parrain des accords d’Oslo, au roi Hussein de Jordanie —, scellent le destin d’un leader qui aura payé de sa vie la bêtise de croire au changement de tissu arabo-musulman. Une erreur historique dont le monde entier subit aujourd’hui les frais, ayant permis d’infiltrer les loups dans les bergeries démocratiques.

Trente et un ans plus tard, alors que la région traverse des heures particulièrement sombres, l’héritage d’Yitzhak Rabin résonne comme un rappel tragique : pour certains, les cercles de l’histoire sont faits pour être clôturés, et en s’attaquant jadis à ses propres frères sur les plages de l’Altalena, le destin s’est tragiquement retourné contre lui lorsqu’un de ses frères a levé le bras à son tour sur son frère.

Et ainsi va le monde – Peu importent les enjeux, nul ne peut se départir du péché originel – Caïn et Abel.

Thérèse Zrihen-Dvir

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