Double inversion… Se défendre est devenu un délit, des journaleux devenus des ennemis..

Quand les journalistes sont devenus des ennemis, et quand se défendre est devenu un délit. Petite histoire d’une double inversion.
Il fut un temps, pas si lointain, où deux journalistes qui ne pensaient pas pareil pouvaient boire un verre ensemble, se disputer fort à la rédaction, puis partir dîner. L’un au Figaro, l’autre à Libé, l’un à droite, l’autre à gauche, mais tous deux avec la même conviction : le fait est sacré, le commentaire est libre. Le confrère n’était pas un ennemi. C’était un adversaire d’idées. Tout ça c’est fini.
Que s’est-il passé? Quand? Pourquoi?
Et dans le même temps, que s’est-il passé pour que le citoyen qui se défend, à Grenoble comme ailleurs, soit désormais soupçonné, menotté, mis en examen, avant même que le pilleur soit arrêté ?
Ces deux histoires n’en font qu’une : celle d’un pays qui a cessé de croire au réel, au débat, et au bon sens.
Les journalistes : de la confraternité à la guerre civile médiatique
1881-1944: la presse d’opinion assume ses couleurs
Sous la IIIe République, la loi du 29 juillet 1881 garantit la liberté de la presse. Chacun affiche sa couleur. L’Humanité est communiste, L’Action française est royaliste, Le Temps est libéral. On se déteste parfois, on se provoque, mais on ne se nie pas. Le lecteur sait qui parle. Le débat est brutal, mais honnête : on sait d’où vient la parole.
1945-1968: la grande dépolitisation
Après la guerre, les journaux les plus militants disparaissent. Naît la « presse d’information ». Le modèle, c’est le journaliste professionnel, diplômé, neutre, qui rapporte les faits. Le Monde, Le Figaro, France-Soir … deviennent des institutions. Dans les rédactions, des hommes de gauche et de droite travaillent côte à côte. On s’engueule sur l’Algérie, sur De Gaulle, sur Mai 68, mais on reste des confrères. Parce qu’il y a encore un terrain commun: les faits.
La bipolarisation de la vie politique, de 1947 à 1968, politise à nouveau la presse par cycles, mais ne la brise pas. Les journalistes se disputent sur le fond, pas sur la légitimité de l’autre à exister.
1981-2000: l’arrivée du journalisme militant et des écoles
Tout bascule dans les années 80. Trois ruptures :
La libéralisation des ondes et la concurrence. TF1 privatisée en 1987, Canal+, les radios libres, puis les chaînes d’info en continu. Pour exister, il faut faire de l’audience, du choc, de l’émotion. L’information devient un produit. On ne cherche plus ce que le public doit savoir, mais ce qu’il veut entendre.
Le recrutement change. Les journalistes militants des années 70 laissent place aux journalistes « techniciens », diplômés des écoles de journalisme, formés dans les mêmes IEP, les mêmes CELSA, CFJ, IPJ.(1) Une caste se forme. Parisienne, diplômée, homogène socialement. Elle partage les mêmes références, les mêmes indignations, les mêmes interdits. Celui qui sort du cadre n’est plus un confrère original, c’est un « déviant ».
Le journalisme d’investigation devient un pouvoir. Depuis les années 80, révéler un scandale devient la voie royale. Sang contaminé, affaires politico-financières, Rainbow Warrior, Clearstream… Le journaliste n’est plus témoin, il est juge. Il ne raconte plus, il instruit à charge. Et quand on se prend pour un juge, on ne débat plus avec son confrère: on le condamne.
2005-2026: les réseaux sociaux et la guerre totale
Puis arrivent internet, Facebook, X, les chaînes d’info en continu, les algorithmes. La logique change définitivement.
Avant, pour être entendu, il fallait convaincre une rédaction. Maintenant, il faut faire du clic, du buzz, du clash. Le confrère qui pense autrement n’est plus un partenaire de débat, c’est un concurrent pour l’audience, un obstacle à la monétisation de l’indignation.
Pire : le campisme idéologique remplace le pluralisme. Dans chaque rédaction, on ne recrute plus des profils différents, on recrute des clones. Un journaliste d’un média « de droite » qui va sur un plateau « de gauche »  n’est plus invité pour débattre, il est invité pour être humilié. Un journaliste d’un média « de gauche » qui ose défendre un commerçant de Grenoble sera traité de  » facho » par ses propres confrères.
On est passé de: « Je ne suis pas d’accord avec toi, mais je me battrai pour que tu puisses le dire  » à: « Tu n’as pas le droit de le dire, tu dois être censuré, viré, interdit de plateau. « 
Le journaliste n’est plus un confrère. C’est un ennemi à détruire, parce que son existence même menace le monopole moral de l’autre camp.
C’est ainsi que l’affaire de Grenoble est traitée : d’un côté, les médias qui voient le commerçant comme un héros qui a protégé ses clients. De l’autre, les médias qui le voient comme un dangereux « justicier » qu’il faut punir pour l’exemple. Il n’y a plus de récit commun. Il n’y a plus que deux France médiatiques qui se haïssent.
La légitime défense passe de droit naturel à délit suspect
L’histoire est parallèle. Et tout aussi vertigineuse.
L’Antiquité et le droit naturel :  se défendre, c’est vivre
Dès la Grèce antique et Rome, tuer pour se défendre n’est pas un crime. Au XVIIe siècle, Hobbes et Pufendorf en font un droit naturel : l’homme a droit à l’autoconservation. Se défendre, c’est la première loi de la nature.
1810 : Napoléon encadre, mais ne nie pas
Le Code pénal de 1810 introduit la légitime défense en France. Elle existe, mais elle est encadrée:  il faut une attaque injustifiée, une riposte simultanée, et une proportionnalité. Le principe reste : l’agresseur assume les conséquences de son agression.
1994 : le Code pénal moderne verrouille
Le nouveau Code pénal, entré en vigueur le 1er mars 1994, reprend la règle dans son article 122-5 : « N’est pas pénalement responsable la personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, accomplit, dans le même temps, un acte commandé par la nécessité de la légitime défense […], sauf s’il y a disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l’atteinte. » 
Pour les biens, c’est encore plus restrictif: il faut que l’acte soit strictement nécessaire et proportionné, et jamais d’homicide volontaire pour défendre un bien.
Seule exception protectrice : l’article 122-6. Si vous repoussez, de nuit, une entrée par effraction, violence ou ruse dans un lieu habité, vous êtes présumé en légitime défense. C’est au parquet de prouver le contraire. Partout ailleurs, c’est à vous de prouver que vous étiez en légitime défense.
Comprenez bien le renversement : vous êtes agressé, vous vous défendez, vous êtes vivant. Et c’est à vous de vous justifier.
Pourquoi ce durcissement?
Parce que depuis le Moyen Âge, et surtout depuis la construction de l’État moderne, le pouvoir royal, puis républicain, a voulu le monopole de la violence légitime. On ne peut pas tuer sans être jugé, disait-on déjà. La justice publique a remplacé la vengeance privée. C’était un progrès.
Mais ce progrès s’est retourné. L’État a promis: Désarme-toi, ne te défends pas, nous te protégerons.  Puis l’État a cessé de protéger.
Les policiers sont débordés, les tribunaux sont engorgés, les peines ne sont pas exécutées. Et quand le citoyen, constatant que la promesse est trahie, reprend le droit de se défendre lui-même, l’État le punit. Non pas parce qu’il a mal fait, mais parce qu’il a osé rappeler que l’État a failli.
À Grenoble, c’est exactement cela. Le gérant de Carrefour dont je vous ai parlé au début de cet article sort une arme après que son magasin a été attaqué, pour protéger ses clients à l’intérieur et faire fuir les assaillants. La première réaction du procureur: ouvrir une enquête préliminaire… contre le commerçant.
Pas contre les pilleurs masqués qui ont saccagé 50 magasins Carrefour en France ce week-end-là, dont 19 à Paris, Rennes, Lille, Bordeaux. Pas contre ceux qui ont transformé une manifestation contre la vie chère en pillage généralisé. Contre celui qui s’est défendu.
La jonction:entre les 2 faits que j’ai évoqués dans cet article un peu long, c’est quand les deux inversions se rejoignent
Le journaliste devenu militant et le juge devenu idéologue se rejoignent sur un point : ils ont peur de l’homme ordinaire qui se défend.
Le journaliste militant a peur parce que le commerçant de Grenoble dément son récit : non, les pilleurs ne sont pas des victimes de la société, ce sont des prédateurs. Non, l’État ne protège pas. Non, la douceur ne suffit pas.
Le juge militant a peur parce que le commerçant dément sa légitimité : si le citoyen doit se défendre seul, à quoi sert une Justice qui ne punit que ceux qui se défendent?
Alors on inverse. On transforme le défenseur en agresseur. On transforme le journaliste qui raconte les faits en ennemi de la démocratie. On transforme le commerçant qui protège son bien en danger pour l’ordre public…
Autrefois, le journaliste et le juge avaient une mission commune: établir les faits, dire le Droit, protéger le faible contre le fort.
Aujourd’hui, trop souvent, ils ont une mission inverse: protéger le fort contre le faible, protéger le pilleur contre le pillé, protéger le système contre le citoyen.
À Grenoble, comme dans toute la France, on a voulu que le commerçant se taise, que le journaliste se taise, que le citoyen se taise. Qu’ils acceptent le pillage comme une fatalité, la violence comme un climat, l’inversion comme une norme.
Mais l’Histoire nous apprend une chose : un peuple qui accepte de ne plus se défendre et de ne plus débattre est un peuple qui a déjà accepté de disparaître.
Se défendre n’est pas un délit. Débattre n’est pas une haine. Ce sont les deux piliers de la civilisation.
Christine Tasin
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