Face au vertige des libertés occidentales, l’intégration des populations issues de régimes théocratiques ou tyranniques se heurte souvent à un impensé historique. De l’Europe à Israël, l’incompréhension mutuelle engendre un choc des cultures où le progrès technique ne suffit plus à masquer la régression des valeurs. Pour sortir de cette impasse civilisationnelle, il devient vital d’opposer au dogme une boussole purement humaine : une charte universelle intégrée dès l’enfance au cœur de nos institutions éducatives.
Mère disait, face à la faiblesse humaine et à la famine qui sévissait en ces années-là : « Que se passe-t-il quand on offre une pièce montée à un affamé ? Il se goinfre jusqu’à l’étouffement. »
C’est bien ce qui arrive aujourd’hui aux ressortissants étrangers, dont la majorité, arabo-musulmane, est issue d’anciennes colonies et de régimes monarchiques, théocratiques ou tyranniques. Sevrés de libertés par ces dictatures, ils ont beaucoup de mal à croire à leur aubaine. Mais au lieu de l’apprécier, leur rapport à cette terre d’accueil a épousé la forme d’une revanche sur le manque de liberté et de providence vécu dans leur passé.
Cette frustration, ce phénomène se déclare dans presque toutes les démocraties occidentales, et en Israël en particulier. Autrefois, lorsque les Arabes de Palestine vivaient dans l’ignorance et la misère — bergers, chameliers, nomades errant dans le désert ou autour des marécages —, ils ne croyaient ni à un Etat, une nation, ni n’en voulaient… rien… c’était le désert, le vide absolu dans tous les domaines.
Mais aujourd’hui face aux Occidentaux à leur émancipation, leurs progrès ils se sentent fragilisés, dépassés et se voient contraints d’éloigner cet intrus dans ce panarama archaïque. Ils ont font le mauvais choix : celui de vouloir anéantir ce que les Juifs rescapés de l’Occident étaient venus instaurer et leur transmettre. En guise de partage, ils ont choisi la lutte, la terreur, le vol, le brigandage… en un mot, le mal sous tous ses aspects.
Dans leur manque de discernement, ils n’ont pas vu venir leur propre désastre. De même, les Juifs vétérans venus d’Europe n’avaient pas anticipé ce que l’on appelle aujourd’hui un choc de cultures. L’un était trop européen, l’autre trop soumis et assujetti. L’un aspirait à des droits égaux, tandis que l’autre, trop habitué à la partialité, craignait l’émancipation et ses aléas. De là découlent les violences habituelles, tribales et fanatiques : le choc de deux civilisations qui ne parviendront jamais à remonter la pente des résidus de leur passé.
Les pays arabes avoisinants partagent les mêmes craintes : qu’est donc venu faire cet Occidental dans notre bled ? Ce n’est pas tant la terre d’Israël qui les incommode, c’est surtout sa population. Il leur faut se débarrasser de cet intrus qui claironne sur tous les toits : « Liberté, égalité, justice. » Pour des théocraties comme l’Égypte, l’Iran, l’Arabie Saoudite et consorts, cet idéal est l’ennemi absolu. Les guerres n’ont pas réussi à le déloger, la terreur a échoué, mais le combat reste permanent, toujours à fleur de peau.
Netanyahu a lui-même longtemps vacillé dans ses penchants occidentaux avant de réaliser, un peu tard, que les compromis ne pèsent pas lourd dans la psyché arabe. C’est alors que la lutte a repris de plus belle. On voit désormais des Gazaouis changer de veste pour tromper des Occidentaux qu’ils jugent pathétiques et idiots — et ils le sont, à bien des égards, à leurs yeux. Seulement, le progrès possède ses atours et les forces ont leur poids.
Il est désormais temps de cesser de croire à la pacification, au respect de l’autre, à l’assimilation ou à l’intégration. Non. Il faudrait pour cela plusieurs générations épurées de leur passé théologique, tyrannique et tribal, ainsi que de leur sentiment d’infériorité. Comme je l’ai précisé dans ma thèse : il devient vital d’intégrer au sein de nos institutions éducatives un code universel, une véritable charte des valeurs qui s’érige comme un fondement humaniste. Cette boussole ne doit relever en rien du dogme religieux, mais d’une nécessité 100 % humaine.
Entre-temps, l’Europe que nous connaissons change d’effigie. Le progrès n’améliore pas les choses lorsque l’opportunité d’effacer des pans importants de nos archives historiques se déroule sous nos yeux. Lorsque la raison cesse de raisonner, le mal grignote du terrain à chaque heure qui passe. Il estompe ce que nous avons été et ce que nous désirons demeurer, tandis que celui d’en face s’infiltre dans notre espace et s’y impose avec son bagage d’ignorance, de rancune et de mauvaise foi — ce qu’il a délibérément choisi d’être.
L’histoire récente d’Israël comme celle de l’Europe démontrent qu’on ne peut offrir le gâteau de la liberté à ceux qui n’ont connu que la tyrannie sans provoquer une forme d’étouffement démocratique. Le choc des cultures auquel nous assistons est le reflet de deux psychés incompatibles en l’état, où la tolérance occidentale est trop souvent perçue comme une faiblesse pathétique.
Face à cette fracture, les modèles d’intégration traditionnels ont échoué parce qu’ils ont ignoré le poids des résidus théologiques et politiques du passé. Si l’Occident veut préserver son identité et sa mémoire face à la régression qui s’opère sous nos yeux, l’heure n’est plus aux illusions. L’émancipation ne s’improvise pas, elle s’éduque sur plusieurs générations. C’est là toute la portée de la charte universelle des valeurs proposée dans ma thèse : ériger un fondement humaniste et séculier au centre de notre système éducatif pour offrir une alternative rationnelle à l’ignorance, et donner enfin à nos démocraties les moyens de défendre ce qu’elles sont.
Thérèse Zrihen-Dvir
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