Revenir aux origines du miracle grec, c’est voyager aux sources de notre civilisation

Apollon servi par les nymphes

Revenir aux origines du miracle grec, c’est voyager aux sources de notre civilisation

Un petit clin d’ oeil pour notre très chère Christine et sans marcher  sur ses plates-bandes je vous transmets cet article faisant référence  à notre civilisation, ce que nous sommes ou ce que devrions être…..

De Chateaubriand à Jacqueline de Romilly en passant par  Renan ou Barrès, ils sont nombreux à s’être posé la question.
Comment expliquer qu’un même peuple ait pu inaugurer en  quelques siècles le règne de la raison, inventer ou réinventer  les mathématiques et la philosophie, l’histoire et la science politique,  le théâtre et l’urbanisme, la poésie lyrique, la rhétorique, la grammaire,  tandis qu’étaient portées à un point indépassable de perfection l’architecture  et la sculpture, définis les canons d’un classicisme destiné à traverser les siècles ?
Associant journaux de voyage, essais, récits, dialogues, notes de lectures, reportages,  Michel De Jaeghere fait revivre ici la Grèce dans son histoire, ses couleurs, ses parfums,  ses paysages et le charme incomparable de sa population. Rendant un témoignage de gratitude  à l’égard d’un pays à nul autre pareil, il prend appui sur cet exercice d’admiration pour mener, dans  la variété des approches, une quête des origines de notre civilisation. Et dire que certains œuvrent pour une substitution de « notre civilisation » ! 
Juvénal
ENTRETIEN – Dans la lumière d’Apollon (Les Belles Lettres), somme de plus de 600 pages nourrie de quarante ans de voyages, le directeur du Figaro Histoire part en quête des origines du miracle grec et montre comment un petit peuple a légué à l’Europe ses modèles, ses principes et sa ligne d’horizon.
LE FIGARO MAGAZINE. – Votre livre débute par un hommage poignant à Marina Lambraki-Plaka, qui dirigea la Pinacothèque d’Athènes et avait organisé en 2004 une exposition consacrée à l’influence de l’art grec sur la Renaissance italienne et intitulée « Dans la lumière d’Apollon ». Pourquoi avez-vous choisi de reprendre le nom de cette exposition comme titre de votre essai ?
MICHEL DE JAEGHERE. – J’avais fait la connaissance de cette femme exceptionnelle en janvier 2004, à l’occasion du vernissage de cette exposition, et elle était devenue au fil des années une amie très chère. Fille d’une paysanne et d’un forgeron crétois, révélée à elle-même par son mariage avec un professeur de lettres, elle était retournée à 18 ans, jeune mariée, à l’école, et elle avait passé ensuite tous les grades universitaires avant d’occuper la chaire d’histoire de l’art à l’École des Beaux-arts d’Athènes, et d’y former plusieurs générations d’artistes et de conservateurs. Par sa finesse, sa culture, son dynamisme et sa générosité sans bornes, elle incarnait à mes yeux ce que la Grèce moderne peut donner de meilleur. Elle est morte en 2022, quelques jours à peine après avoir prononcé une ultime conférence à l’occasion du dixième anniversaire du Figaro Histoire , que nous étions venus célébrer à l’Académie d’Athènes. Atteinte d’une leucémie foudroyante, elle avait tenu ce dernier engagement avec une élégance souveraine, sans rien nous dire de la gravité de son état.
Mon livre étant en quelque sorte un acte de gratitude à l’égard de la Grèce pour la manière dont elle a nourri, tout au long de mon existence, ma vie intérieure, j’étais heureux de le placer sous le patronage de cette figure rayonnante. Or, il se trouve que le thème et le titre de l’exposition qui avait été l’occasion de notre rencontre correspondaient parfaitement au projet que je souhaitais mener à bien : montrer ce qui avait été le ressort du miracle grec et mettre en lumière la manière dont les chefs-d’œuvre littéraires, artistiques ou intellectuels qu’il avait suscités avaient eux-mêmes inspiré notre civilisation en lui fournissant ses modèles, ses principes et sa ligne d’horizon.

Vous mêlez journaux de voyage, essais, récits, dialogues, notes de lecture et reportages. Aviez-vous l’ambition d’ériger votre musée personnel ?

Dans la lumière d'Apollon: Aux origines du miracle grec

Je n’avais ni l’envie ni, à vrai dire, les compétences pour consacrer un vaste essai démonstratif au miracle grec : expliquer pourquoi et comment s’est joué là un épisode décisif de l’histoire universelle, où avaient été découverts ou réinventés les sciences et les arts, la littérature et la philosophie. J’ai préféré le faire de manière impressionniste en abordant le sujet de la façon la plus concrète, à travers les questions que l’on se pose en voyageant en Grèce ou en fréquentant, par la lecture ou la visite de ses monuments, de ses musées, ses chefs-d’œuvre : que devons-nous aux épopées d’Homère ? Quels sont les ressorts secrets du théâtre grec ? En quoi consiste la perfection de l’architecture et de la statuaire des Grecs ? À quoi tient l’influence que leurs arts, leurs sciences et leurs lettres ont exercée sur nous ?

Les élites occidentales ont trouvé en Grèce l’essence même de notre classicisme, un art ennemi de l’excès, de la démonstration, de la surcharge, mais qui s’imposait dans sa simplicité même par l’alliance en lui du naturel et de la perfection

Je me suis efforcé d’y répondre en variant les procédés, qui vont du reportage à Ithaque, à Chios, à Sparte, à Delphes ou à Athènes à la note de lecture, de l’étude analytique au récit historique. J’ai choisi de croiser, aussi, mes propres observations, mes rencontres ou mes analyses des textes antiques avec celles d’un certain nombre d’écrivains qui se sont penchés, avant moi, sur ces questions, de Nietzsche à Renan ou Barrès. J’ai reconstitué et suivi les pérégrinations d’un certain nombre de ceux qui ont fait, dans ce but, le voyage de Grèce, de Byron à Chateaubriand ou Drieu la Rochelle. Par le caractère subjectif du choix de ces compagnons de voyage, cela peut en effet tenir parfois de l’autobiographie intellectuelle. Mon propos était surtout de montrer la variété des perspectives que pouvait ouvrir cette quête.

Le livre clôt chez vous une sorte de cycle grec : « Le Cabinet des antiques » (2021) et « La Mélancolie d’Athéna » (2022), après « Le Menteur magnifique », consacré à Chateaubriand en Grèce. Comment êtes-vous tombé amoureux de ce pays et qu’est-ce qui vous a conduit à en faire le centre de votre œuvre ?

Je suis allé pour la première fois en Grèce en 1982 et je n’ai guère cessé d’y retourner depuis. Il m’a semblé y trouver quelque chose d’unique. La beauté de la nature y répond à celle des œuvres d’art, le charme de la population à la splendeur des paysages méditerranéens. Mais cela se rencontre aussi ailleurs. Le caractère particulier de la Grèce tient à ceci que les Grecs anciens se sont interrogés sur les ressorts de leurs arts, et la nature de la beauté même. Ils ont « pensé leur pensée », réfléchi sur ce qui rendait leurs œuvres belles, et fait des productions de leur culture une école de perfectionnement de l’âme humaine. Cela donne à leurs accomplissements une portée tout autre que l’émerveillement que l’on peut légitimement ressentir en Égypte devant le temple d’Abou Simbel ou au Guatemala devant les pyramides de Tikal.

Vous évoquez la Grèce comme rituel initiatique des grands écrivains français. On y croise Lamartine, Barrès et jusqu’à Sylvain Tesson. Qu’est-ce que cette « part manquante » qu’allaient chercher Chateaubriand ou Renan sur l’Acropole ?

Les élites occidentales ont longtemps été formées par la lecture des chefs-d’œuvre littéraires de l’Antiquité classique. Le voyage en Italie (le Grand Tour) tenait lieu de couronnement à cette éducation. Lorsque au XIXe siècle, il est devenu plus facile de voyager en Grèce, certains ont naturellement voulu confronter leur Grèce intérieure au réel. Cela n’est pas allé, parfois, sans déconvenues. Au spectacle de l’Acropole, comme des statues grecques, ils ont eu cependant le sentiment de se trouver devant quelque chose d’entièrement neuf : une beauté qui semblait s’imposer sans effort ; une monumentalité qui négligeait d’exciter la curiosité par le recours à l’accumulation, au colossal autant qu’à l’anecdote : qui lui préférait l’évidence que procurait l’harmonie.

Ils y ont trouvé l’essence même de notre classicisme, un art ennemi de l’excès, de la démonstration, de la surcharge, mais qui s’imposait dans sa simplicité même par l’alliance en lui du naturel et de la perfection. Certains y ont célébré comme Renan la cristallisation de l’idéal dans la pierre. D’autres se sont rebellés comme Barrès contre une évidence qui leur a semblé révoltante. Tous ont dû plus ou moins concéder qu’il y avait là quelque chose d’une révélation : l’idée que la beauté ne procède pas de la dilatation indéfinie du possible (du spectaculaire, de l’inouï), mais de la conformité à un ordre qui, parce qu’il répond aux attentes les plus profondes de la nature humaine, procure la plénitude.

Pourquoi consacrez-vous une partie aussi importante du livre à Homère ?

Parce que c’est, à mon sens, avec lui que tout se joue. Après les fastes de la civilisation mycénienne, au IIe millénaire avant J.-C., le monde grec avait connu des temps obscurs : l’effondrement des royautés, au XIIe siècle, avait laissé place à l’anarchie. L’écriture avait disparu. Cette période au cours de laquelle nul n’était plus en mesure d’imposer la loi du plus fort avait eu cependant ses vertus : elle avait fini par voir entre le IXe et le VIIIe siècle avant J.-C. l’émergence de la cité, la polis, une communauté politique dont les chefs de famille se réunissaient pour discuter ensemble « des choses des dieux et de celles qui plaisent aux dieux ». Jean-Pierre Vernant a montré que c’est de ce choix politique qu’avait procédé l’habitude de trancher les questions par la discussion rationnelle, prélude à la naissance des sciences et de la philosophie, de l’histoire et de la science politique. La pratique de la navigation, favorisée par la géographie (la mer Égée est de celles où l’on peut caboter d’île en île) avait permis aux Grecs de connaître les richesses des grandes civilisations qui les avaient précédées au Proche-Orient ou en Égypte. L’éclatement politique avait favorisé la concurrence, l’émulation. La communauté de langue et de dieux avait permis à ces cités rivales de former un réseau au sein duquel circulaient les informations, les innovations.

Tous ces facteurs ont indiscutablement préparé le miracle grec. Mais pendant ces longs siècles, le souvenir du monde mycénien était aussi resté, par tradition orale, dans les esprits. Il était rappelé par la poésie des aèdes, qui chantaient de ville en ville des épopées inspirées par l’histoire de royaumes riches en or, de la fabuleuse guerre de Troie. Or, cette poésie a joué, il me semble, un rôle capital. Par elle, les Grecs ont entretenu, des siècles durant, leur vie intérieure dans l’idée que les avait précédés un passé prestigieux dont les acteurs n’étaient pas seulement des créatures fabuleuses et des divinités lointaines, mais des héros qui leur ressemblaient comme des frères.

Ce passé rappelé, médité, exalté leur a fait mesurer que leurs mœurs, leurs coutumes, leurs pratiques étaient susceptibles de perfectionnement. Que la tradition devait être critique et qu’il était possible de s’améliorer en s’efforçant de retrouver les vertus qui avaient permis à leurs ancêtres de connaître une vie meilleure. Ils se sont convaincus dès lors que l’éducation qu’ils dispensaient à leurs enfants pour faire d’eux des hommes ne consistait pas seulement à perpétuer, comme dans toutes les cultures, les usages dont ils étaient les héritiers, mais qu’elle devait permettre de les faire tendre vers un idéal universel. C’était introduire l’idée de perfectibilité au cœur de la vie morale et intellectuelle, ce qui allait avoir des conséquences d’une ampleur sans pareille. La cité les avait habitués à discuter ensemble de leurs intérêts communs, elle les verrait bientôt débattre plus largement du Vrai et du Beau et du Bien, et à tenir leur recherche pour ce qui donne à la vie humaine sa véritable signification.

source : Juvénal

Un petit clin d’ oeil pour notre très chère Christine et sans marcher
sur ses plates-bandes je vous transmets cet article faisant référence
à notre civilisation, ce que nous sommes ou ce que devrions être…..
De Chateaubriand à Jacqueline de Romilly en passant par  Renan ou Barrès, ils sont nombreux à s’être posé la question.
Comment expliquer qu’un même peuple ait pu inaugurer en  quelques siècles le règne de la raison, inventer ou réinventer
les mathématiques et la philosophie, l’histoire et la science politique,  le théâtre et l’urbanisme, la poésie lyrique, la rhétorique, la grammaire,  tandis qu’étaient portées à un point indépassable de perfection l’architecture  et la sculpture, définis les canons d’un classicisme destiné à traverser les siècles ?
Associant journaux de voyage, essais, récits, dialogues, notes de lectures, reportages,  Michel De Jaeghere fait revivre ici la Grèce dans son histoire, ses couleurs, ses parfums,  ses paysages et le charme incomparable de sa population. Rendant un témoignage de gratitude  à l’égard d’un pays à nul autre pareil, il prend appui sur cet exercice d’admiration pour mener, dans  la variété des approches, une quête des origines de notre civilisation. Et dire que certains œuvrent pour une substitution de « notre civilisation » !
Juvénal
ENTRETIEN – Dans la lumière d’Apollon (Les Belles Lettres), somme de plus de 600 pages nourrie de quarante ans de voyages, le directeur du Figaro Histoire part en quête des origines du miracle grec et montre comment un petit peuple a légué à l’Europe ses modèles, ses principes et sa ligne d’horizon.
LE FIGARO MAGAZINE. – Votre livre débute par un hommage poignant à Marina Lambraki-Plaka, qui dirigea la Pinacothèque d’Athènes et avait organisé en 2004 une exposition consacrée à l’influence de l’art grec sur la Renaissance italienne et intitulée « Dans la lumière d’Apollon ». Pourquoi avez-vous choisi de reprendre le nom de cette exposition comme titre de votre essai ?
MICHEL DE JAEGHERE. – J’avais fait la connaissance de cette femme exceptionnelle en janvier 2004, à l’occasion du vernissage de cette exposition, et elle était devenue au fil des années une amie très chère. Fille d’une paysanne et d’un forgeron crétois, révélée à elle-même par son mariage avec un professeur de lettres, elle était retournée à 18 ans, jeune mariée, à l’école, et elle avait passé ensuite tous les grades universitaires avant d’occuper la chaire d’histoire de l’art à l’École des Beaux-arts d’Athènes, et d’y former plusieurs générations d’artistes et de conservateurs. Par sa finesse, sa culture, son dynamisme et sa générosité sans bornes, elle incarnait à mes yeux ce que la Grèce moderne peut donner de meilleur. Elle est morte en 2022, quelques jours à peine après avoir prononcé une ultime conférence à l’occasion du dixième anniversaire du Figaro Histoire , que nous étions venus célébrer à l’Académie d’Athènes. Atteinte d’une leucémie foudroyante, elle avait tenu ce dernier engagement avec une élégance souveraine, sans rien nous dire de la gravité de son état.
Mon livre étant en quelque sorte un acte de gratitude à l’égard de la Grèce pour la manière dont elle a nourri, tout au long de mon existence, ma vie intérieure, j’étais heureux de le placer sous le patronage de cette figure rayonnante. Or, il se trouve que le thème et le titre de l’exposition qui avait été l’occasion de notre rencontre correspondaient parfaitement au projet que je souhaitais mener à bien : montrer ce qui avait été le ressort du miracle grec et mettre en lumière la manière dont les chefs-d’œuvre littéraires, artistiques ou intellectuels qu’il avait suscités avaient eux-mêmes inspiré notre civilisation en lui fournissant ses modèles, ses principes et sa ligne d’horizon.

Vous mêlez journaux de voyage, essais, récits, dialogues, notes de lecture et reportages. Aviez-vous l’ambition d’ériger votre musée personnel ?

Dans la lumière d'Apollon: Aux origines du miracle grec

Je n’avais ni l’envie ni, à vrai dire, les compétences pour consacrer un vaste essai démonstratif au miracle grec : expliquer pourquoi et comment s’est joué là un épisode décisif de l’histoire universelle, où avaient été découverts ou réinventés les sciences et les arts, la littérature et la philosophie. J’ai préféré le faire de manière impressionniste en abordant le sujet de la façon la plus concrète, à travers les questions que l’on se pose en voyageant en Grèce ou en fréquentant, par la lecture ou la visite de ses monuments, de ses musées, ses chefs-d’œuvre : que devons-nous aux épopées d’Homère ? Quels sont les ressorts secrets du théâtre grec ? En quoi consiste la perfection de l’architecture et de la statuaire des Grecs ? À quoi tient l’influence que leurs arts, leurs sciences et leurs lettres ont exercée sur nous ?

Les élites occidentales ont trouvé en Grèce l’essence même de notre classicisme, un art ennemi de l’excès, de la démonstration, de la surcharge, mais qui s’imposait dans sa simplicité même par l’alliance en lui du naturel et de la perfection

Je me suis efforcé d’y répondre en variant les procédés, qui vont du reportage à Ithaque, à Chios, à Sparte, à Delphes ou à Athènes à la note de lecture, de l’étude analytique au récit historique. J’ai choisi de croiser, aussi, mes propres observations, mes rencontres ou mes analyses des textes antiques avec celles d’un certain nombre d’écrivains qui se sont penchés, avant moi, sur ces questions, de Nietzsche à Renan ou Barrès. J’ai reconstitué et suivi les pérégrinations d’un certain nombre de ceux qui ont fait, dans ce but, le voyage de Grèce, de Byron à Chateaubriand ou Drieu la Rochelle. Par le caractère subjectif du choix de ces compagnons de voyage, cela peut en effet tenir parfois de l’autobiographie intellectuelle. Mon propos était surtout de montrer la variété des perspectives que pouvait ouvrir cette quête.

Le livre clôt chez vous une sorte de cycle grec : « Le Cabinet des antiques » (2021) et « La Mélancolie d’Athéna » (2022), après « Le Menteur magnifique », consacré à Chateaubriand en Grèce. Comment êtes-vous tombé amoureux de ce pays et qu’est-ce qui vous a conduit à en faire le centre de votre œuvre ?

Je suis allé pour la première fois en Grèce en 1982 et je n’ai guère cessé d’y retourner depuis. Il m’a semblé y trouver quelque chose d’unique. La beauté de la nature y répond à celle des œuvres d’art, le charme de la population à la splendeur des paysages méditerranéens. Mais cela se rencontre aussi ailleurs. Le caractère particulier de la Grèce tient à ceci que les Grecs anciens se sont interrogés sur les ressorts de leurs arts, et la nature de la beauté même. Ils ont « pensé leur pensée », réfléchi sur ce qui rendait leurs œuvres belles, et fait des productions de leur culture une école de perfectionnement de l’âme humaine. Cela donne à leurs accomplissements une portée tout autre que l’émerveillement que l’on peut légitimement ressentir en Égypte devant le temple d’Abou Simbel ou au Guatemala devant les pyramides de Tikal.

Vous évoquez la Grèce comme rituel initiatique des grands écrivains français. On y croise Lamartine, Barrès et jusqu’à Sylvain Tesson. Qu’est-ce que cette « part manquante » qu’allaient chercher Chateaubriand ou Renan sur l’Acropole ?

Les élites occidentales ont longtemps été formées par la lecture des chefs-d’œuvre littéraires de l’Antiquité classique. Le voyage en Italie (le Grand Tour) tenait lieu de couronnement à cette éducation. Lorsque au XIXe siècle, il est devenu plus facile de voyager en Grèce, certains ont naturellement voulu confronter leur Grèce intérieure au réel. Cela n’est pas allé, parfois, sans déconvenues. Au spectacle de l’Acropole, comme des statues grecques, ils ont eu cependant le sentiment de se trouver devant quelque chose d’entièrement neuf : une beauté qui semblait s’imposer sans effort ; une monumentalité qui négligeait d’exciter la curiosité par le recours à l’accumulation, au colossal autant qu’à l’anecdote : qui lui préférait l’évidence que procurait l’harmonie.

Ils y ont trouvé l’essence même de notre classicisme, un art ennemi de l’excès, de la démonstration, de la surcharge, mais qui s’imposait dans sa simplicité même par l’alliance en lui du naturel et de la perfection. Certains y ont célébré comme Renan la cristallisation de l’idéal dans la pierre. D’autres se sont rebellés comme Barrès contre une évidence qui leur a semblé révoltante. Tous ont dû plus ou moins concéder qu’il y avait là quelque chose d’une révélation : l’idée que la beauté ne procède pas de la dilatation indéfinie du possible (du spectaculaire, de l’inouï), mais de la conformité à un ordre qui, parce qu’il répond aux attentes les plus profondes de la nature humaine, procure la plénitude.

Pourquoi consacrez-vous une partie aussi importante du livre à Homère ?

Parce que c’est, à mon sens, avec lui que tout se joue. Après les fastes de la civilisation mycénienne, au IIe millénaire avant J.-C., le monde grec avait connu des temps obscurs : l’effondrement des royautés, au XIIe siècle, avait laissé place à l’anarchie. L’écriture avait disparu. Cette période au cours de laquelle nul n’était plus en mesure d’imposer la loi du plus fort avait eu cependant ses vertus : elle avait fini par voir entre le IXe et le VIIIe siècle avant J.-C. l’émergence de la cité, la polis, une communauté politique dont les chefs de famille se réunissaient pour discuter ensemble « des choses des dieux et de celles qui plaisent aux dieux ». Jean-Pierre Vernant a montré que c’est de ce choix politique qu’avait procédé l’habitude de trancher les questions par la discussion rationnelle, prélude à la naissance des sciences et de la philosophie, de l’histoire et de la science politique. La pratique de la navigation, favorisée par la géographie (la mer Égée est de celles où l’on peut caboter d’île en île) avait permis aux Grecs de connaître les richesses des grandes civilisations qui les avaient précédées au Proche-Orient ou en Égypte. L’éclatement politique avait favorisé la concurrence, l’émulation. La communauté de langue et de dieux avait permis à ces cités rivales de former un réseau au sein duquel circulaient les informations, les innovations.

Tous ces facteurs ont indiscutablement préparé le miracle grec. Mais pendant ces longs siècles, le souvenir du monde mycénien était aussi resté, par tradition orale, dans les esprits. Il était rappelé par la poésie des aèdes, qui chantaient de ville en ville des épopées inspirées par l’histoire de royaumes riches en or, de la fabuleuse guerre de Troie. Or, cette poésie a joué, il me semble, un rôle capital. Par elle, les Grecs ont entretenu, des siècles durant, leur vie intérieure dans l’idée que les avait précédés un passé prestigieux dont les acteurs n’étaient pas seulement des créatures fabuleuses et des divinités lointaines, mais des héros qui leur ressemblaient comme des frères.

Ce passé rappelé, médité, exalté leur a fait mesurer que leurs mœurs, leurs coutumes, leurs pratiques étaient susceptibles de perfectionnement. Que la tradition devait être critique et qu’il était possible de s’améliorer en s’efforçant de retrouver les vertus qui avaient permis à leurs ancêtres de connaître une vie meilleure. Ils se sont convaincus dès lors que l’éducation qu’ils dispensaient à leurs enfants pour faire d’eux des hommes ne consistait pas seulement à perpétuer, comme dans toutes les cultures, les usages dont ils étaient les héritiers, mais qu’elle devait permettre de les faire tendre vers un idéal universel. C’était introduire l’idée de perfectibilité au cœur de la vie morale et intellectuelle, ce qui allait avoir des conséquences d’une ampleur sans pareille. La cité les avait habitués à discuter ensemble de leurs intérêts communs, elle les verrait bientôt débattre plus largement du Vrai et du Beau et du Bien, et à tenir leur recherche pour ce qui donne à la vie humaine sa véritable signification. source :  https://www.lefigaro.fr/vox/histoire/michel-de-jaeghere-revenir-aux-origines-du-miracle-grec-c-est-voyager-aux-sources-de-notre-civilisation-20261030   Juvénal

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