Résumé de la première partie (Disponible sur https://resistancerepublicaine.com/2026/03/04/ia-non-vous-netes-pas-pret/ )
Dans un futur proche, l’IA gouverne le monde tout en laissant à chaque peuple l’illusion de choisir sa façon de vivre avec elle. En Europe, cette illusion a pris la forme de la Journée des 5 Pierres (Pérenne, Pardon, Partage, Probité, Piété). À 70 ans, chaque citoyen dispose de quinze minutes pour convaincre un tribunal que la société a intérêt à le garder en vie. S’il échoue, on l’oriente vers le programme SV, « Survie et Voyages » : une retraite dorée à durée indéterminée dont personne ne revient, et que les complotistes appellent « Soleil Vert ».
Le jour de ses 70 ans, DiogeN traverse une ville en ruine : un taxi autonome dont le chauffeur dort, un Maglev où il croise une dame au boa « thérapeutique », des trottoirs où l’on ne vérifie plus si les corps dorment ou sont morts. Au Bâtiment des 5 Pierres, sa fille lui offre un agent Gemini de poignet, aussi enthousiaste qu’inefficace. Devant la présidente, ses inventions passées ne pèsent rien.
Acculé, DiogeN expose son projet : lancer des milliards de satellites IA à la recherche de Dieu, en cachant la clef du programme dans un bug, car personne ne cherche un plan dans une erreur. L’IA officielle vire au rouge sombre, et DiogeN obtient vingt ans de sursis.
Dans la salle d’attente, il voit partir Catherine, sa voisine née le même jour que lui, emmenée vers le programme SV. À la sortie, Joël, son mari, magouilleur de génie, le raccompagne en voiture, alors qu’il n’a plus le droit de conduire depuis longtemps.
Deuxième partie
Je n’avais rien entendu. Les robots démolisseurs modernes travaillent en silence, par égard pour le voisinage disait les médias, en réalité pour éviter tout rassemblement de curieux. Quand j’ouvris mes volets, la maison de Joël n’existait plus. À sa place s’étendait un rectangle de terre brune, parfaitement nivelé et ratissé, comme si on avait voulu effacer jusqu’au souvenir de ses fondations. Au milieu, se dressait ce qui restait d’un panneau lumineux officiel. Les autorités l’avaient planté là le jour même de la démolition, pour que chacun sache ce qu’il en coûtait de défier le tribunal des 5 Pierres. Il n’avait pas tenu deux nuits. Son écran avait été arraché, son boîtier éventré, et ses entrailles de câbles et de circuits emportées pour être revendues au poids du métal. Il ne subsistait qu’un mât de fer tordu, d’où pendaient quelques fils sectionnés que le vent faisait battre contre le métal.
Seul le grillage avait été épargné, notre vieux grillage, celui à travers lequel Catherine et moi échangions nos regards complices.
Haute sédition. J’avais appris le mot par le bulletin officiel, entre une alerte canicule et une recette de soupe aux orties recommandée par le ministère de la Frugalité. Joël avait tenté de faire libérer Catherine. On ne précisait pas comment. On ne précisait jamais comment : les détails donnent des idées.
Moi aussi, j’avais essayé, à ma manière, c’est-à-dire poliment. J’avais voulu recontacter l’IA officielle, pensant naïvement qu’une entité capable de virer au rouge devant une idée pouvait aussi en entendre une deuxième. C’était compter sans l’IA à dix niveaux. Pour atteindre l’IA officielle, il fallait d’abord passer par son assistante, qui vous remerciait chaleureusement pour votre question et vous transférait à l’assistante de l’assistante, laquelle vérifiait votre identité avant de vous confier à une troisième, spécialisée dans la reformulation des demandes. Au quatrième niveau, on vous proposait un questionnaire de satisfaction. Au cinquième, on vous rappelait que votre demande avait bien été prise en compte. Personne, à ma connaissance, n’avait jamais vu le sixième.
Gemini pocket avait fait de son mieux. Il avait grillé mes neuf crédits restants en quarante minutes, puis m’avait annoncé d’une toute petite voix : « Je crois qu’ils nous ont mis en attente, chef. » Depuis, il dormait dans sa boîte.
Je m’étais remis au potager.
Ce n’était pas seulement du chagrin. Les ruptures de marchandises étaient devenues la norme. Dans les supermarchés automatisés, les rayons affichaient Indisponibilité momentanée sur des étagères vides depuis longtemps. L’IA avait calculé qu’il était plus rentable de livrer les produits là où la demande était la plus forte, c’est-à-dire là où l’on avait encore de quoi payer
Des tomates, des courgettes, des pommes de terre, des poireaux, des haricots grimpants, des poules et quelques ruches. Cela me permettait de faire la jonction avec les moments ou les magasins étaient réapprovisionnés.
Ce matin-là, le ciel hésitait entre la pluie noire et la pluie grise. J’attaquais un nouveau carré, tout près du grillage, là où la terre était meilleure. Au troisième coup de bêche, l’outil rencontra quelque chose de dur. Le choc me remonta jusque dans l’épaule.
Une pierre, sans doute. Une grosse. La terre d’ici en était pleine, comme si le sol lui-même tenait à rappeler la Journée des 5 Pierres. Pourquoi tout était si difficile ? La nature est une lutte permanente. Les maladies, les nuisibles, les intempéries. Chaque bout de vie lutte pour avoir le droit d’exister et de se perpétuer.
On aurait pu croire que l’humanité et le « progrès » nous permettrait de s’affranchir de ce combat perpétuel.
Hélas, la technologie n’y est pour rien : Il semble que ce soit dans la « nature » des choses que d’être dans un combat perpétuel.
Tout en ruminant je grattai tout autour, d’abord avec la bêche, puis avec les mains. Ce n’était pas une pierre : c’était lisse, froid, avec un angle droit, et rien dans la nature ne fait d’angle droit. Apparut une boîte métallique, de celles qui contenaient autrefois des biscuits bretons et qui finissent toujours par contenir autre chose : des boutons, des vis, des lettres d’amour, des secrets.
Je la dégageai avec précaution, comme on déterre un vieux souvenir en craignant qu’il vous explose au visage. Puis je m’assis sur mon seau retourné, la boîte sur les genoux, et je regardai longtemps le couvercle avant de l’ouvrir. On ne sait jamais ce qu’on va trouver dans une boîte enterrée au bord d’un jardin, et à mon âge, on connaît mieux que personne la valeur des dernières minutes où l’on ne sait pas encore.
Dedans, il y avait une feuille pliée en quatre, enveloppée dans un sachet plastique.
Mon cher DiogeN,
Ils vont bientôt venir me chercher.
Je sais que tu as fait ton maximum pour libérer Catherine en essayant de recontacter l’IA, mais sans succès, à cause de l’IA à dix niveaux.
Alors je me suis arrangé pour passer au tribunal et pouvoir négocier avec la boss ;o)
Je n’ai pas ton talent oratoire, et ça ne s’est pas bien passé. Par conséquent, je vais devoir passer à des actions plus radicales.
Mes chances sont minces, mais si tu lis ces lignes, c’est qu’ils auront probablement détruit ma maison et que j’aurai disparu.
Toi seul peux encore sauver ce qui peut l’être.
Il existe un groupe de résistants, les « Résilients ». Ils vivent en autarcie complète, coupés du monde. Ils pourront t’aider.
Joël s’était fait convoquer volontairement devant un tribunal dont personne ne ressortait indemne. C’était une lettre d’adieu.
La fin de la feuille était couverte d’une dizaine de lignes de chiffres serrés, des coordonnées géographiques en degrés, minutes et secondes, alignées avec une rigueur qui lui ressemblait. Puis, tout en bas, d’une écriture plus rapide, presque bâclée, ces mots étranges :
Choisis un endroit au hasard. Échange ton téléphone contre un vélo et roule 10 km plein sud. Puis laisse le vélo et prends un sentier plein ouest. Marche aussi longtemps que tu peux. Bonne chance.
Je restai un long moment assis un petit mur de pierres, la lettre à la main.
Quelque chose clochait. Pourquoi une dizaine de coordonnées précises, si c’était pour me dire ensuite de choisir un endroit au hasard ? Joël n’écrivait jamais rien d’inutile. Il n’avait jamais rien fait d’inutile, même pas ses pièges.
Puis je compris, et je souris, seul au milieu de mon potager.
Les coordonnées étaient pour eux. Si la boîte était trouvée par quelqu’un d’autre, par un drone de contrôle, un robot démolisseur zélé ou un voisin intéressé par les primes à la dénonciation, l’IA analyserait les chiffres, enverrait des patrouilles, et ne trouverait rien. Pendant ce temps, la vraie instruction dormait tranquillement quelque part dans la page, sous une forme qu’aucune IA ne sait prendre au sérieux : le hasard.
Une IA peut prévoir un itinéraire, pas un caprice. Elle calcule où vous irez à partir de là où vous êtes allé. Mais un vieil homme qui choisit un point au hasard, échange son téléphone et continue à pied aussi loin que ses jambes le portent, c’est une trajectoire sans intention, donc sans signature. Un bruit parmi les bruits. Un défaut dans le système.
Personne ne cherche un plan dans une erreur.
Joël avait écouté. Pendant tout le trajet du retour, ce soir-là, les mains sur le volant d’une voiture qu’il n’avait pas le droit de conduire, il avait hoché la tête en silence pendant que je lui racontais mes satellites et mon bug. Je l’avais cru absent. Il était en train de mémoriser.
Je repliai la lettre et la glissai dans la poche intérieure de mon manteau, contre ma poitrine.
Puis je regardai mon téléphone. Toute ma vie était dedans : mon identité, mon compte, mes vingt ans de sursis, les photos de mes filles, et même le numéro de la dame au boa, qu’elle avait tenu à me laisser « au cas où ». L’échanger contre un vélo revenait à échanger un homme entier contre deux roues et une chaîne.
À mon poignet, la petite boîte en plastique noir émit un faible grésillement. Gemini pocket se réveillait.
« Salut chef ! Tu veux que je t’aide à planifier quelque chose ? »
Je le regardai longuement, ce petit hologramme bleuté, plein de bonne volonté, qui enregistrait tout, transmettait tout et ne comprenait rien.
« Non, lui dis-je. Pour une fois, je vais improviser. »
Et pour la première fois depuis très longtemps, j’eus l’impression de savoir exactement où j’allais, précisément parce que je n’en avais aucune idée.
Restait à savoir laquelle des coordonnées était la bonne.
Je rentrai dans la maison et tirai les rideaux. Dehors, la pluie noire avait repris, et un drone de voirie passa au ras des toits, son œil rouge balayant les jardins avec une patience que rien ne fatiguait. J’attendis que son bourdonnement s’éloigne avant d’étaler la lettre sur la table de la cuisine.
Dix lignes de chiffres, serrés, précis, tracés d’une main qui s’était efforcée de ne pas trembler. Je savais ce que cette application avait dû coûter à Joël. Il avait écrit ces lignes en sachant qu’on viendrait le chercher, peut-être en guettant la rue par la fenêtre entre deux chiffres.
Au bout de quelques minutes, un détail m’arrêta. Dans la première ligne, entre les degrés, les minutes et les secondes, apparaissait une date que je connaissais par cœur : 22, 04, 62. Ma date de naissance. Celle de Catherine aussi, puisque nous étions nés le même jour, dans la même commune. Ce jour-là nous avait réunis deux fois : dans les registres de l’état civil, et sur le formulaire de convocation.
Pendant un instant, je crus avoir trouvé.
Puis le doute revint, froid et méthodique. C’était trop évident. Si moi je l’avais vu en quelques minutes, l’IA le verrait en une fraction de seconde. Elle croiserait ces chiffres avec les registres, retrouverait Catherine, retrouverait Joël, retrouverait le voisin qui avait obtenu vingt ans de sursis le jour même où elle partait vers le programme SV. Elle ne chercherait pas plus loin. Elle n’en aurait pas besoin.
J’envisageai de me rendre à chacune des dix coordonnées. Mais il me suffit de regarder mes mains, tachées, noueuses, pour mesurer l’absurdité de l’idée. J’étais vieux. J’étais fatigué. Dix voyages m’auraient pris des années, et chaque déplacement laisserait une trace.
Machinalement, je tendis la main vers l’ordinateur. Il aurait suffi de taper les coordonnées pour voir les dix lieux apparaître à l’écran.
Mon doigt s’immobilisa au-dessus du clavier.
Chaque recherche était enregistrée. Chaque carte consultée était une trace. Quelque part, un programme attendait peut-être précisément le flux de data compromettant. Je retirai lentement ma main, avec la sensation désagréable d’avoir échappé à quelque chose sans savoir exactement à quoi.
À mon poignet, le cadran de Gemini pocket luisait faiblement dans la pénombre. Je défis le bracelet et le posai à l’autre bout de la maison, dans un tiroir, sous une pile de linge. Je ne savais pas ce qu’il entendait.
J’imprimai un planisphère, le modèle standard que des millions de parents imprimaient jadis. Un fichier sans histoire, noyé dans la masse. L’imprimante réclama une mise à jour. Je refusai. Elle hésita longtemps avant d’obéir.
Je sortis une règle, un crayon, une gomme, et me penchai sur la carte comme on se penche sur un document interdit. Le silence de la maison me parut soudain très lourd.
Je commençai par la première ligne, celle de la date :
22° 04′ 62″ N, 30° 00′ 00″ O
Et je m’arrêtai.
Cette coordonnée ne pouvait pas exister. Pas sous cette forme. Les secondes ne dépassent jamais 59 ; à 60, elles basculent dans la minute suivante. Un 62 n’avait rien à faire à cet endroit.
Joël ne se trompait pas sur les chiffres. Il pouvait tout arranger, tout contourner, mais les chiffres, il les respectait. Si une erreur figurait sur cette feuille, il l’y avait mise.
Je pris une feuille de brouillon et fis comme si la coordonnée était juste, simplement mal écrite. Soixante-deux secondes, c’était une minute de soixante secondes, plus deux. La minute excédentaire devait rejoindre les quatre autres, qui devenaient cinq. Il restait deux secondes.
J’écrivis la notation corrigée :
22° 05′ 02″ N, 30° 00′ 00″ O
Puis je posai la règle sur le planisphère et suivis le 22e parallèle vers l’ouest, jusqu’au 30e méridien.
Mon doigt s’arrêta sur du bleu.
Le plein océan Atlantique Nord, loin au large de l’Afrique, au nord-ouest des îles du Cap-Vert. Aucune île, aucun récif, aucune côte à des centaines de kilomètres. Seulement de l’eau, noire et profonde, sur des milliers de mètres.
Je restai immobile, le crayon suspendu au-dessus de ce vide. Dehors, le drone repassa. Son faisceau glissa sur les rideaux, s’attarda une seconde, puis disparut.
Une date trop évidente. Des secondes impossibles. Un point perdu au milieu de l’océan.
Était-ce une erreur ?
Une phrase me revint alors, une phrase que j’avais prononcée moi-même devant le tribunal des 5 Pierres, et que Joël avait écoutée en silence sur le chemin du retour :
Personne ne cherche un plan dans une erreur.
… A suivre …
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