Le feu de Jeanne, les cendres de la France : quand le pouvoir trahit la nation

                « Grand-pitié ! Jamais personne ne secourut la France si à propos et si heureusement que cette Pucelle, et jamais mémoire de femme ne fut si déchirée. » (Etienne Pasquier)

    Il y a près de six siècles, la France vacillait déjà au bord de l’abîme. Déchiré par les factions, humilié par l’étranger, le royaume semblait condamné à disparaître dans les ténèbres de l’Histoire. Les Bourguignons et les Armagnacs ensanglantaient le pays tandis que les Anglais occupaient ses terres avec l’assurance des conquérants. La France doutait d’elle-même ; pire encore, elle avait cessé de croire en son propre destin.

    Alors surgit une enfant.

    Elle n’avait ni naissance illustre, ni fortune, ni science des livres. Rien, sinon une foi inébranlable, une volonté de fer et cette mystérieuse certitude qui fait parfois des êtres simples les instruments de la Providence. Son nom traverserait les siècles comme un glaive de lumière dans la nuit des peuples : Jeanne d’Arc. Sa devise tenait en quelques mots où résonnait déjà toute son âme : « Dieu premier servi ».

    Née le 6 janvier 1412 à Domrémy, aux marches du royaume de France et du duché de Lorraine, Jeanne grandit au milieu des ravages de la guerre de Cent Ans. À treize ans, elle entendit ces voix qui lui ordonnaient de sauver le royaume et de conduire le Dauphin au sacre. Pendant plusieurs années, elle résista à cet appel, comme si elle pressentait le prix qu’il lui faudrait payer. Puis vint l’heure du renoncement à soi-même : elle quitta son village, son enfance et marcha vers son destin.

    A Vaucouleurs, elle rencontra le capitaine Robert de Baudricourt et le convainquit de l’aider à obtenir une audience auprès du Dauphin.

    À Chinon, devant le futur Charles VII, cette jeune paysanne de dix-sept ans parla avec une autorité qui bouleversa les plus sceptiques. Les théologiens de Poitiers voulurent la soumettre à leurs interrogatoires, sonder sa foi, examiner sa pureté, éprouver sa vérité…

    Elle annonça pourtant ce qui semblait impossible : la délivrance d’Orléans, le sacre du roi à Reims, le redressement du royaume... Ébranlé par tant de convictions, Charles accepta alors de lui confier une armée pour libérer Orléans des mains des Anglais. Et ce qui semblait folie devint réalité.

    Le 7 mai 1429, avant l’assaut des Tournelles, Jeanne lança à ses soldats cette injonction immortelle : « Entrez hardiment parmi les Anglais ! » Alors se produisit ce prodige que les siècles peinent encore à expliquer : des hommes découragés retrouvèrent le courage ; des soldats vaincus redevinrent une armée ; une nation humiliée releva la tête. Transcendés par tant de courage, les soldats français bousculèrent les lignes ennemies infligeant aux Anglais leur première défaite. Orléans libérée, Jeanne remonta vers Reims, délivrant chacune des villes sur son passage… inversant, ainsi, le cours de la guerre de Cent ans. Là où les princes tergiversaient, où les stratèges hésitaient, où les puissants calculaient leurs intérêts, une jeune fille avançait sans peur, portée par une seule idée : sauver la France.

    Et c’est peut-être là que réside l’écrasante leçon de Jeanne d’Arc.

Car son héroïsme jette une lumière cruelle sur les faiblesses qui saisissent les nations lorsqu’elles traversent l’épreuve. Jeanne donnait sa vie quand d’autres protégeaient leurs charges ; elle affrontait les épées quand les puissants s’abritaient derrière leurs prudences ; elle parlait au nom du peuple souffrant quand tant de responsables ne parlent plus qu’au nom des intérêts, des partis ou des calculs du moment.

Elle, l’ignorante selon les docteurs, comprenait mieux la France que beaucoup de ceux qui prétendaient la gouverner.

    Aujourd’hui encore, la comparaison demeure troublante.

    D’un côté, une adolescente qui marcha au feu sans rien demander pour elle-même, préférant le sacrifice à la compromission et la vérité au confort… De l’autre, une caste politique sans souffle ni grandeur, prisonnière de la communication, des renoncements successifs, se vautrant dans le déni… ce déni qui découle de son aveuglement face à sa politique immigrationniste.

    Là où Jeanne incarnait l’abnégation absolue, nombre de nos dirigeants semblent n’incarner que l’art de survivre politiquement au milieu des difficultés qu’ils peinent à résoudre : l’insécurité gangrène les villes ; le narcotrafic prospère en toute liberté ; la violence — banalisée à l’extrême — devient quotidienne ; une justice laxiste entretient le sentiment d’impunité ; l’école ne transmet plus ni mémoire ni exigence ; l’histoire nationale se délite ; l’autorité s’efface ; le débat public se dissout dans l’invective, la peur et le mensonge. Une société autrefois fière de son héritage semble désormais honteuse de son histoire, comme si aimer son pays était devenu suspect. Aucun peuple pourtant ne peut vivre longtemps sans idéal…

    Comment réagirait Jeanne face à cette « Nouvelle France » — chère aux « antifas » — issue des quartiers populaires, des héritages migratoires et d’un métissage présenté non comme une conséquence historique mais comme un horizon politique ? Que ferait-elle face à leurs méthodes de voyous consistant à opposer la rue contre les urnes, le tumulte contre la loi, le cri contre le bulletin de vote ? Que penserait-elle de ces élites qui semblent avoir renoncé à défendre ce qu’elles ont mission de servir ? Elle qui ne connaissait qu’un seul parti — celui du royaume — regarderait sans doute avec stupeur cette époque où l’on préfère diviser les Français plutôt que les unir, culpabiliser le peuple plutôt que le protéger, déconstruire l’héritage plutôt que le transmettre.

    Et pourtant, malgré tout, son souvenir demeure.

Parce qu’il rappelle qu’une nation ne meurt véritablement que lorsqu’elle cesse de croire à sa propre grandeur. Parce qu’il rappelle qu’au milieu des trahisons, des lâchetés et des abandons peut surgir une âme assez pure pour relever tout un peuple. Parce qu’il rappelle enfin qu’il existe quelque chose de plus grand que les intérêts particuliers : une patrie, une mémoire, une civilisation.

    Mais aujourd’hui, qui se lèvera ?

    Qui parlera encore d’honneur, de sacrifice, de fidélité, de devoir ? Qui acceptera de servir plutôt que de régner ? Qui aura le courage de dire la vérité quand tant d’autres préfèrent le confort du silence ? Qui consentira au sacrifice quand notre époque enseigne l’adoration de soi ?

    La France s’enfonce désormais dans une nuit épaisse, une nuit sans étoiles où vacillent les dernières flammes de son génie. C’est le temps des consciences qui s’éteignent, une à une, comme des cierges oubliés au fond d’une nef déserte. Si ses cathédrales défient encore le ciel, les âmes, elles, s’effondrent ; si ses monuments demeurent, son esprit s’évapore. Et dans ce silence de mort, ne résonne plus que le pas lourd de l’impuissance et le murmure des indifférents.

    Alors, parce que la terre se dérobe, nos regards se tournent vers elle.

    On la revoit, cette enfant de dix-neuf ans, seule au fond des ténèbres de Rouen. Enchaînée, trahie, vendue, elle n’a plus pour horizon que le bois sombre du bûcher. Et pourtant, dans le dénuement absolu de sa prison, elle se dresse, immense, écrasant de sa pureté la morgue des puissants et la petitesse des juges.

    Vient enfin l’aube livide du 30 mai 1431.

    Sur la place du Vieux-Marché, on l’attache au poteau… Les flammes commencent leur œuvre. La fumée monte, mais son regard, lui, cherche encore le ciel. À l’évêque Pierre Cauchon, artisan de son supplice acquis à la cause anglaise elle jette cette sentence qui déchire les siècles : « Évêque… je meurs par vous ! » C’est le cri de la vérité face à la trahison des élites, le cri de l’innocence face au calcul des clercs. Puis, dans le fracas du brasier, elle libéra son ultime cri d’amour : « Jésus ! »

    Si la France possède encore un cœur sous les décombres de son époque, qu’elle écoute ce cri consumé par le feu. Car aujourd’hui, dans le vacarme des mensonges, au milieu des renoncements qui nous enchaînent et des fidélités que l’on brise, c’est l’âme même de notre peuple qui semble monter du bûcher. Un peuple qui, dans un même élan de douleur et d’espérance, murmure avec Jeanne cette supplique désespérée : « Jésus… sauvez la France. »

    José CASTANO

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