Encore un petit texte, sublime, de Charles Rojzman, tiré de sa page Facebook., comme celui que je vous avais offert il y a quelques jours.
Ce que dit l’affaire Patrick Bruel… une histoire d’anachronisme moral
XXXX
Charled Rojzman
Mon père ou la fidélité au réel
Mon père ne m’a laissé ni fortune, ni doctrine, ni système de pensée. Il m’a légué quelque chose de plus précieux et de plus difficile à transmettre : une méfiance instinctive envers tous ceux qui prétendent expliquer le monde avant même de l’avoir regardé.
Tailleur de son métier, homme manuel jusqu’au bout des doigts, peu porté vers les abstractions savantes, il possédait pourtant une intelligence du réel que bien des intellectuels diplômés n’acquièrent jamais, parce qu’elle ne venait ni des livres ni des universités mais de l’expérience tragique du siècle. Il avait vu trop de théories se transformer en machines à broyer les hommes pour accorder une confiance excessive aux idéologues, aux prophètes politiques, aux fabricants de lendemains radieux ou aux distributeurs de certitudes morales. Sans jamais formuler les choses ainsi, sans doute même sans en avoir pleinement conscience, il m’a appris très tôt que le savoir devient dangereux lorsqu’il cesse d’être un outil pour devenir une forteresse, lorsqu’il est utilisé pour se protéger du réel plutôt que pour l’affronter, lorsqu’il permet d’ignorer les hommes concrets au nom d’idées abstraites que l’on finit par aimer davantage que les êtres de chair et de sang.
Cette leçon m’a accompagné toute ma vie. Lorsque je me suis trouvé plus tard confronté aux fanatismes politiques, aux certitudes identitaires, aux idéologies révolutionnaires, aux croyances communautaires ou aux diverses formes de totalitarisme, je reconnaissais derrière leurs discours quelque chose que mon père avait perçu avant moi : la tentation permanente de sacrifier la complexité humaine à la pureté des principes. Lui ne raisonnait pas en philosophe. Il flairait le danger comme un animal sent l’orage. Son expérience lui avait appris que les hommes les plus dangereux ne sont pas toujours les plus violents mais souvent les plus convaincus d’incarner le bien.
Et pourtant, ce survivant silencieux, qui portait en lui un cimetière immense dont il ne parlait jamais, était probablement l’homme le moins mélancolique que j’aie connu. Je ne l’ai jamais entendu évoquer ses parents assassinés, ses frères, ses sœurs, ses proches disparus dans l’anéantissement du judaïsme d’Europe orientale, ni même ces fils perdus dont la mémoire semblait ensevelie dans une région inaccessible de son être. Tout cela demeurait enfoui sous une couche de silence si épaisse qu’elle pouvait parfois passer pour de l’oubli. Mais ce n’était pas l’oubli. C’était autre chose. C’était la décision, consciente ou non, de ne pas accorder aux assassins une victoire supplémentaire.
Car mon père aimait la vie avec une intensité presque déraisonnable. Il aimait manger, boire, rire, dormir, jouer, séduire, entreprendre, dépenser, discuter pendant des heures autour d’une table animée. Il n’avait rien de l’ascète ni du sage. Les prescriptions religieuses l’intéressaient moins que le plaisir d’un bon repas, et la discipline économique moins que la joie immédiate d’une dépense qui rend la vie plus légère. L’argent ne lui inspirait ni respect ni vénération. Il l’aimait lorsqu’il en avait et s’en séparait facilement lorsqu’il en possédait. Mauvais homme d’affaires, incapable de prudence lorsqu’une aventure l’enthousiasmait, il pouvait prendre des risques insensés, perdre ce qu’il avait gagné, recommencer ailleurs avec une énergie intacte, comme si l’échec lui-même faisait partie du jeu.
Je comprends aujourd’hui que cette témérité n’était pas seulement un trait de caractère. Elle procédait aussi d’une vision du monde forgée par la catastrophe. Lorsqu’on a vu disparaître des familles entières, lorsqu’on sait que des maisons, des commerces, des patrimoines, des villes et jusqu’à des civilisations peuvent être effacés en quelques mois, l’accumulation cesse d’apparaître comme une garantie sérieuse contre le malheur. Mon père savait, au plus profond de lui-même, que rien n’est assuré. Peut-être est-ce pour cette raison qu’il préférait vivre plutôt que prévoir.
Ce qui me touche aujourd’hui lorsque je pense à lui, ce n’est pas seulement le survivant, ni même le père, mais cette étrange alliance entre une blessure que je mesure mieux avec l’âge et une joie de vivre que rien ne semblait pouvoir entièrement détruire. Derrière chacun de ses éclats de rire se tenaient pourtant des absents innombrables. Derrière sa gourmandise se trouvait la mémoire de la faim. Derrière son goût du risque se cachait la conscience aiguë de la fragilité de toute chose. Derrière son amour presque excessif de l’existence demeurait la présence invisible des morts.
Il ne leur a jamais consacré de grands discours. Il leur a offert quelque chose de plus rare : sa fidélité à la vie. Et peut-être est-ce là, finalement, la plus belle réponse qu’un homme puisse opposer à la barbarie.
Charles Rojzman
342 total views, 342 views today


Bonjour Charles, merci pour ce magnifique hommage à votre Père. J’espère que beaucoup de nos Sénateurs et Députés le liront pétris de leurs savoirs intellectuels (livresques) mais dépourvus de connaissances (acquises par l’expérience de la Vie, la Vraie). Très belle journée à vous et encore merci.
Bonjour,
Merci pour ce beau portrait.