Remarquable édito de Xavier Azalbert sur France Soir . France soir trop libre, trop politiquement incorrect pour avoir des subventions, bien sûr. France Soir, comme Résistance républicaine, ne vit que des dons de ses lecteurs… Même un euro de temps en temps ou chaque mois ça compte. Les petits ruisseaux…
Christine Tasin
Il arrive un moment où le pouvoir cesse de prétendre gouverner au nom du peuple et commence à gouverner contre lui. Ce moment ne se déclare pas. Il se révèle dans les gestes. Le 22 octobre, après une réunion avec les services de renseignement, Emmanuel Macron a déclaré que la recommandation générale était qu’il n’y ait pas de manifestation dans les jours à venir. Il a précisé que, lorsque des organisations syndicales voulaient continuer à manifester, les préfets proposeraient des tracés alternatifs. En revanche, lorsque les demandes ne venaient pas d’organisations syndicales, les préfets interdiraient partout où cela serait possible. Selon lui, ce n’était pas le moment, et le pays voulait le retour au calme. Des demandes faites par des gens qui, selon lui, n’avaient aucune légitimité pour cela seraient donc interdites.
Cette phrase a un poids. Elle ne dit pas seulement que les violences du 17 octobre ne doivent pas se reproduire. Elle dit que le droit de manifester, en France, peut désormais dépendre de l’identité de celui qui organise le rassemblement. Les syndicats seraient légitimes. Les autres le seraient moins, ou pas du tout. Des constitutionnalistes ont réagi. Ils ont estimé que le président sortait de son rôle, que n’importe qui peut déclarer une manifestation, et que trier les organisateurs contredirait le principe d’égalité de traitement. Un recours a été déposé devant le Conseil d’État. Sur le terrain, des préfets ont pris des arrêtés d’interdiction. À Paris, le parcours initialement prévu entre Bastille et Nation a été modifié. Les organisateurs ont finalement accepté un trajet entre la Porte d’Italie et la Porte de Vincennes après que la justice a rejeté leur recours. Ailleurs, des cortèges ont été limités ou empêchés. Le 24 octobre s’est tenu sous très haute sécurité.
Le 17 octobre, l’impensable avait déjà atterri : une colère large, des violences, un discours présidentiel qui condamnait sans répondre vraiment aux causes. Une semaine plus tard, l’impensable se prolonge sous une autre forme. Ce n’est plus seulement la rue qui ne tient plus. C’est le cadre dans lequel la rue est autorisée à parler. Restreindre le droit de manifester à ce que des organisations reconnues par le pouvoir acceptent d’organiser, c’est une atteinte supplémentaire aux libertés fondamentales.
Le droit de se rassembler et de s’exprimer collectivement n’est pas un privilège accordé par l’État à ceux qu’il juge légitimes. C’est un droit. Le conditionner à l’organisateur, c’est le transformer en autorisation.
Cette décision touche à quelque chose de plus profond que la gestion d’un week-end. Elle touche au contrat social. Dans sa forme moderne, le contrat social n’est pas un pacte d’obéissance. Il est un échange : les citoyens acceptent de limiter une part de leur liberté naturelle en échange de la protection de leurs droits fondamentaux et de la poursuite du bien commun. Quand ceux qui exercent le pouvoir décident unilatéralement qui a le droit de parler et qui ne l’a plus, ils ne protègent plus le contrat. Ils le suspendent. Ils transforment un droit en autorisation. Or un droit qui doit être autorisé n’est plus un droit, il devient une faveur. Cette transformation n’est pas neutre. Elle signale que le pouvoir considère désormais qu’une partie des citoyens n’est plus pleinement partie prenante du contrat. Elle est seulement tolérée, ou exclue.
Ce glissement se produit dans un pays où la méritocratie, base fondamentale du contrat social, a largement disparu. Pendant longtemps, la République française a prétendu que les places et les responsabilités se méritaient par le travail, la compétence et l’effort. Cette prétention était souvent imparfaite, mais elle constituait un horizon. Aujourd’hui, cet horizon s’est effacé. Les critères de sélection et de légitimation se sont déplacés. La compétence compte moins que la conformité à des cadres idéologiques. L’appartenance à certaines catégories, la maîtrise de certains langages, l’alignement sur certains récits deviennent plus déterminants que la capacité à résoudre des problèmes concrets. Cette disparition de la méritocratie n’est pas seulement une injustice individuelle. Elle affaiblit le contrat social lui-même. Quand les citoyens constatent que les responsabilités ne sont plus distribuées selon des critères intelligibles et partagés, mais selon des logiques de caste ou d’allégeance, ils cessent de croire que le système les concerne encore. Ils cessent de croire qu’ils peuvent y trouver une place par leurs propres moyens.
Cette perte de croyance se mesure aussi dans les chiffres. Vendredi 23 octobre, Moody’s a maintenu la note de la France à Aa3, avec une perspective négative. Contre l’attente de nombreux observateurs, l’agence n’a pas dégradé le pays. La dette approche 119 % du produit intérieur brut, les déficits restent élevés, les taux d’emprunt ont franchi les 5 %. Cette stabilité apparente ne décrit pas la réalité française. Elle décrit une hypothèse : celle d’un budget qui réduirait le déficit et d’un apaisement social. Or les agences de notation se sont lourdement trompées en 2008. Elles n’avaient pas davantage anticipé la crise grecque. Une note maintenue ne reconstitue pas la confiance, elle la préserve seulement sur le papier.
La confiance, précisément, s’est effondrée. Les sondages de début octobre placent Emmanuel Macron autour de 15 à 17 % d’opinions favorables. Quatre Français sur cinq ne lui font plus confiance. Cette défiance n’est pas seulement le résultat de difficultés économiques. Elle vient aussi d’un usage répété du mensonge élevé au rang de vérité d’État. On entretient la peur de la guerre tout en accordant des licences de production d’armes à l’Ukraine sans que le Parlement ait clairement autorisé chaque décision. Zelensky a remercié la France. Le cadre constitutionnel, lui, montre ses limites. Où se situe la place de la paix dans cette configuration ? Quand le pouvoir restreint le droit de manifester au nom du calme intérieur, et qu’il alimente en même temps une logique de confrontation à l’extérieur, la question n’est plus seulement technique. Elle devient politique. Le calme est-il recherché, ou seulement imposé ?
La France reste le pays de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Elle est regardée dans le monde à ce titre. Cette réalité rappelle une distinction essentielle. La France n’est pas ses dirigeants du moment. Même si ces derniers ont conduit le pays dans une impasse économique, sociale, sanitaire et politique, le pays conserve le pouvoir et le devoir de se relever. Il peut le faire face à l’arbitraire de ceux qui n’agissent pas dans l’intérêt des Français, au nom de prétextes de plus en plus idéologisés. Il peut le faire aussi face à une forme de dictature des juges qui interprète parfois le droit de manière à restreindre les libertés fondamentales plutôt qu’à les protéger. De Gaulle avait compris cette distinction. Il savait que le pays n’est pas réductible à ceux qui le gouvernent temporairement.
La question, aujourd’hui, est de savoir si les Français, à l’ère de l’intelligence artificielle, seront collectivement capables d’être ce nouveau de Gaulle. Non pas un homme seul, mais un peuple qui décide ensemble de ne pas laisser le cadre de ses libertés être redéfini uniquement par ceux qui exercent le pouvoir.
L’histoire offre des exemples de cette capacité. Les manifestations pacifiques ont constitué, de tout temps, l’une des armes les plus efficaces contre l’arbitraire. Gandhi, en 1930, a brisé un monopole colonial par la Marche du Sel. Aux États-Unis, le mouvement mené par Martin Luther King a mis fin à la ségrégation légale par des marches disciplinées. En 1969, John Lennon et Yoko Ono ont transformé leur lune de miel en acte politique ; quelques mois plus tard, un demi-million de personnes chantaient Give Peace a Chance devant le Washington Monument sans violence. En 1989, la Révolution de Velours a renversé un régime autoritaire en Tchécoslovaquie sans effusion de sang. Ces exemples ne sont pas des modèles à copier. Ils rappellent que la force réelle d’un peuple réside moins dans le chaos que dans la discipline de la non-violence. La sécurité des manifestants, des forces de l’ordre et des soignants n’est pas un détail. Elle est la condition de cette force.

Donner une chance à la France, aujourd’hui, ce n’est pas attendre que le pouvoir décide qui a le droit de parler. Ce n’est pas non plus croire qu’une note de Moody’s efface la réalité des finances et de la défiance. C’est rappeler que le contrat social suppose des droits qui ne dépendent pas de l’autorisation de ceux qui gouvernent. C’est rappeler que la méritocratie, même imparfaite, valait mieux que la distribution des places selon des critères d’allégeance. C’est rappeler enfin que la France, pays de la Déclaration des droits de l’homme, n’est pas réduite à ses dirigeants actuels. Le 17 octobre a montré ce que le sol dit déjà. Le 24 octobre a montré jusqu’où le pouvoir est prêt à aller pour ne pas l’entendre. Entre les deux, il reste une place pour ceux qui choisissent de se tenir debout, sans casser, sans se taire.
Cette place se réaffirme déjà. Samedi prochain, de nouvelles manifestations sont annoncées, cette fois explicitement pour la défense des libertés publiques. Le fait même qu’elles se tiennent, et qu’elles prennent pour objet principal la liberté de manifester, dit mieux que n’importe quel discours à quel point l’interdiction sélective a heurté. Elle n’a pas apaisé. Elle a révélé. En transformant un droit en autorisation conditionnelle, le pouvoir a rappelé à une partie des citoyens qu’ils n’étaient plus pleinement parties au contrat. La réponse qui se prépare n’est pas seulement une nouvelle journée de mobilisation. Elle est le signe que le contrat social, lorsqu’il est suspendu par le haut, peut être rappelé par le bas. Non par la violence, mais par la réaffirmation obstinée d’un droit que personne n’a le pouvoir d’effacer.
Donner une chance à la France, c’est aussi cela : accepter que le pays se relève en rappelant, samedi prochain et au-delà, que ses libertés fondamentales ne sont pas négociables.
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