Depuis les pillages, les incendies criminels perpétrés par des hordes de sauvages dégénérés, notre village a perdu la quiétude qui faisait son charme. Une atmosphère lourde et poisseuse a envahi nos rues si tranquilles. La peur, l’ignoble peur qui vous contracte les tripes, qui vous fait sursauter à chaque pétarade de mobylettes qui passent.
Ce matin, je suis allé chercher ma baguette de pain quotidienne, le boulanger n’avait pas encore protégé sa vitrine avec des sacs de sable, mais l’ambiance était sinistre. Les clients arboraient une mine effroyable. L’épouse de notre artisan, qui servait la fournée du jour, était blanche comme la farine que son époux pétrit avec ardeur. Une cliente a soupiré :
– Vous vous rendez compte, ils ont tout brûlé, tout pillé, et maintenant ils entrent dans les appartements pour tout prendre ! Qu’est-ce qu’on va devenir? Qu’en pensez-vous, m’a-t-elle demandé ?
– C’est la guerre, ai-je répondu, nous sommes en guerre. Ça recommencera ce soir, demain et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des cendres.
– Qu’est-ce qu’il faut faire, a demandé une autre?
– De toute façon, avec ce gouvernement d’incapables, a renchéri notre marguillière (la dame qui ouvre l’église le matin et le soir), nous sommes en danger. D’ailleurs je n’ouvre plus l’église, ils sont capables de tout détruire. Monsieur le curé est d’accord. Et le président qui se promène au lieu de rester pour superviser, c’est une honte !
Je me suis rendu ensuite chez Françoise, l’unique bistrot de notre patelin pour boire un petit noir, il paraît que ça ne se dit plus, par contre un petit blanc, ça passe. Et aussi pour acheter le journal. En entrant, j’ai vu que ça chauffait dur. La quintette des retraités était déchaînée. Chacun y allait de sa solution. Pour monsieur Émile, il fallait un deuxième Hitler à la tête du pays, ni plus, ni moins. Pour monsieur Raymond, moins vindicatif, l’Armée devait faire un coup d’état. Plus de députés, plus de sénateurs, et tous ceux qui pétaient de travers, ratatatata. Et les émeutiers, le lance-flammes et les chars d’assaut qui roulent dessus. Monsieur René approuvait. Monsieur Louis hochait la tête et préconisait l’usage du canon et de la baïonnette, plus la grenade offensive. Monsieur Léon, lui, assurait que la police et l’Armée devaient détruire toutes les cités d’où venaient ces pillards. Bref, c’était assez sanglant.
Les artisans qui étaient accoudés au comptoir, s’en mêlaient aussi. Il fallait coincer les pillards, leur mettre un boulet au pied et les envoyer crever de froid et de faim au pôle Nord ou dans des endroits de ce type. S’en débarrasser définitivement, les anéantir. Les pulvériser, les liquéfier.
Je suis ressorti songeur. Tout ça n’était qu’un feu de paille, une façon d’exorciser leur peur. La prochaine fois, je leur suggérerai de mieux voter aux prochaines élections, de ne pas revoter pour ceux qui nous ont mis dans cette merde. Je le leur dirai demain, sans faute. Promis.
ARGO
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