Troisième partie
La loi de Meijer : pourquoi les migrants tendent à rendre leur pays d’accueil semblable à celui qu’ils ont quitté.
Plus sur le modèle de l’iceberg culturel: préférences et croyances.
Préférences (Preferences).
Les préférences décrivent ce que les individus valorisent. À l’instar des aptitudes, elles sont relativement stables et difficiles à observer directement. Influant sur la manière dont les individus évaluent les compromis et interagissent avec autrui. Elles ont des implications importantes pour les institutions et le développement économique.
1. Universalisme (Universalism).
Parmi les préférences fondamentales, l’universalisme est sans doute la plus déterminante. Les populations tribales peinent à développer des démocraties libérales (système politique qui associe le pouvoir du peuple à la protection stricte des libertés individuelles et repose sur un équilibre entre la règle de la majorité et les droits fondamentaux de chaque citoyen).
Les populations tribales ont tendance à privilégier les intérêts de la famille et du groupe d’appartenance à ceux de la société dans son ensemble. Les démocraties libérales, en revanche, reposent sur une morale impersonnelle: des règles universelles qui s’appliquent de manière égale, indépendamment des relations personnelles ou de l’appartenance à un groupe. La morale tribale met l’accent sur la loyauté, la réciprocité et le favoritisme envers son propre groupe. De ce fait, les sociétés où les préférences tribales sont plus marquées éprouvent davantage de difficultés à bâtir des institutions inclusives. Si la coopération demeure largement cantonnée à la famille et aux réseaux proches, la division du travail selon Smith devient plus difficile à mettre en œuvre, limitant ainsi les gains de productivité. La corrélation entre universalisme et démocratie libérale est forte (r = 0,74 ; Akaliyski et al., 2025). Des corrélations similaires existent avec l’état de droit (r = 0,84), la sécurité (r = 0,71) et la corruption politique (r = -0,82).
Akaliyski et al., 2025, percentile d’universalisme.
Les Amériques constituent un terrain d’expérimentation migratoire naturel. Sur l’ensemble du continent, les pays présentant le plus fort métissage européen tendent à obtenir les scores les plus élevés aux mesures d’universalisme. La persistance multigénérationnelle des différences raciales en matière de favoritisme envers son propre groupe chez les migrants laisse supposer que l’environnement familial contribue à leur continuité. Cependant, des études menées auprès de jumeaux aux États-Unis suggèrent que la ressemblance familiale en matière de favoritisme envers son propre groupe est essentiellement d’origine génétique, l’influence de l’environnement partagé étant quasi nulle (Lewis & Bates, 2010; voir aussi Lewis & Bates, 2017, concernant la stabilité largement génétique de ce trait). Ces données corroborent l’hypothèse selon laquelle la génétique contribue aux différences raciales observées en matière d’universalisme.
2. Prise de risque (Risk Taking).
Une autre préférence importante est la prise de risque: la propension à accepter l’incertitude dans la perspective de gains potentiels plus élevés. Une prise de risque productive favorise l’entrepreneuriat, l’innovation, les migrations et l’investissement, tandis qu’une prise de risque excessive peut fragiliser la stabilité sociale par la criminalité, l’imprudence financière, la corruption et d’autres comportements coûteux. Par conséquent, les sociétés les plus prospères ne sont généralement pas celles qui présentent les niveaux de prise de risque les plus élevés ou les plus faibles, mais plutôt celles qui ont trouvé un équilibre optimal entre prudence et ambition.
Falk et al. (étude de (2018) ont révélé d’importantes variations transnationales dans les préférences en matière de risque: de nombreuses populations africaines présentent des niveaux de prise de risque relativement élevés, les populations d’Asie de l’Est des niveaux relativement faibles, et les populations européennes se situent entre les deux, avec une hétérogénéité considérable. (Ek et al. (2026) ont constaté que les immigrés de deuxième génération en Suède continuaient d’adopter des comportements financiers associés aux préférences moyennes en matière de risque de leurs populations d’origine, bien qu’ayant grandi au sein des mêmes institutions suédoises.
Relation entre économies domestiques et économies pour leur retraite d’immigrants de deuxième génération aux USA Richwine, 2023a
La persistance multigénérationnelle des différences raciales en matière de propension au risque chez les migrants laisse supposer que l’environnement familial contribue à leur continuité. Cependant, des études menées auprès de jumeaux en Suède indiquent que la ressemblance familiale en matière de propension au risque est essentiellement génétique, l’influence de l’environnement partagé étant quasi nulle (Beauchamp et al., 2017). Ces résultats corroborent l’hypothèse selon laquelle la génétique contribue aux différences raciales observées dans la prise de risque.
3. La patience (Patience)
Une autre préférence aux vastes implications institutionnelles, technologiques et économiques est la préférence temporelle, également appelée patience: la tendance à privilégier les récompenses futures à la gratification immédiate. La patience a d’importantes implications institutionnelles et économiques car les individus patients ont tendance à coopérer plus efficacement avec des inconnus de manière mutuellement avantageuse (Al-Ubaydli et al., 2013). Ils sont également plus enclins à accepter les coûts à court terme de politiques dont les bénéfices se manifestent sur le long terme, comme l’impartialité de l’État de droit, l’investissement dans le développement technologique, les institutions économiques axées sur le marché et la constitution d’un capital personnel pour prendre sa retraite à un âge de plus en plus avancé.
La patience peut être mesurée de différentes manières. L’une des approches les plus instructives consiste à examiner le comportement d’épargne des immigrants de deuxième génération. Ces immigrants ont tendance à épargner à des taux similaires à ceux observés dans leurs pays d’origine (Richwine, 2023a ; r = 0,61).
La persistance multigénérationnelle des différences raciales en matière de comportements d’épargne chez les migrants laisse supposer que l’environnement familial contribue à leur continuité. Cependant, des études menées auprès de jumeaux en Suède indiquent que la ressemblance familiale en matière de comportements d’épargne est presque entièrement génétique, l’environnement partagé n’expliquant pratiquement aucune variance à l’âge mûr (Cronqvist & Siegel, 2015). Ces résultats corroborent l’hypothèse selon laquelle la génétique contribue aux différences raciales observées en matière de patience.
Conclusion
Pris ensemble, ces exemples illustrent l’idée plus générale que l’assimilation culturelle ne semble avoir qu’un effet limité sur les préférences, car celles-ci sont contraintes par les gènes et les aptitudes dont elles sont issues.
Croyances (Beliefs)
Les croyances façonnent la manière dont les individus interprètent le monde et anticipent le comportement d’autrui. À l’instar des préférences, elles sont souvent difficiles à observer directement et tendent à se perpétuer d’une génération à l’autre. Influant sur la coopération et les décisions économiques, elles ont également d’importantes conséquences institutionnelles et économiques.
1. Croyances à somme positive (Positive Sum Thinking)
Parmi les croyances fondamentales, la pensée à somme nulle est peut-être la plus déterminante. Aux États-Unis, les Noirs et les Hispaniques sont plus enclins à percevoir l’économie comme un jeu à somme nulle, tandis que les Blancs et les Asiatiques sont plus enclins à la percevoir comme un jeu à somme positive (Positive Sum belief; Chinoy et al., 2025).
Ces croyances sont importantes car les personnes qui conçoivent la vie économique comme un jeu à somme nulle ont tendance à se concentrer davantage sur l’acquisition d’une part plus importante de la richesse existante pour elles-mêmes, leurs familles ou leurs communautés, plutôt que sur l’accroissement de la prospérité générale.
Les auteurs de l’étude tentent de réduire le rôle explicatif de l’appartenance ethnique en contrôlant des variables que l’appartenance ethnique elle-même prédit, telles que le fait d’être né à l’étranger, le revenu du ménage et le niveau d’études, une manipulation statistique courante chez les chercheurs en sciences sociales. Malgré ces contrôles excessifs, ils constatent toujours un écart important entre Noirs et Blancs, qu’ils attribuent finalement au racisme sans présenter de preuves directes !
Les résultats corroborent l’hypothèse selon laquelle la génétique contribue aux différences raciales observées dans les croyances en un jeu à somme positive.
Indice moyen à somme nulle par groupe démographique. Chinoy et al., 2025.
2. Confiance sociale (Social Trust)
Les croyances en un jeu à somme nulle concernent la façon dont les individus perçoivent les échanges économiques. La confiance sociale aborde une question connexe: dans quelle mesure les individus sont-ils disposés à faire confiance à des inconnus ?
La confiance sociale a des implications profondes pour le développement économique. Comme l’écrivent Algan et Cahuc (2010): « Pour que les économies de marché prospèrent, il est indispensable de dépasser les interactions au sein de groupes fermés et d’élargir les échanges à des personnes anonymes. À cet égard, la confiance généralisée et la fiabilité apparaissent comme la pierre angulaire d’un développement économique réussi.»
Malheureusement, les immigrants originaires de pays où la confiance est faible ont tendance à conserver ce faible niveau de confiance jusqu’à la quatrième génération, sans assimilation supplémentaire depuis la deuxième génération (Algan et Cahuc, 2010 ; r = 0,50). Un schéma similaire se dessine chez les immigrants européens aux États-Unis (Richwine, 2023b ; r = 0,55). Cela suggère que d’autres facteurs que l’appartenance à une minorité visible entrent en jeu.
Confiance sociale de migrants d’origine différentes. Algan et Cahuc, 2010 ; graphique de Jones, 2022.
La persistance multigénérationnelle des différences raciales en matière de confiance sociale chez les migrants laisse entrevoir la possibilité que l’environnement familial contribue à leur continuité. Cependant, des études menées auprès de jumeaux au Royaume-Uni suggèrent que la ressemblance familiale en matière de confiance sociale est essentiellement d’origine génétique, l’influence de l’environnement partagé étant quasi nulle (Wootton et al., 2016). Ces résultats corroborent l’hypothèse selon laquelle la génétique contribue aux différences raciales observées en matière de confiance sociale.
Conclusion
Pris ensemble, ces exemples suggèrent que l’assimilation culturelle n’a qu’un effet limité sur les croyances fondamentales, car celles-ci sont contraintes par les gènes, les aptitudes et les préférences dont elles sont issues.
Fin de la 3ème partie. A suivre !
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