Des policiers se suicident et tout le monde s’en moque !

Il y a des chiffres que l’on finit par ne plus voir. Ils défilent dans les journaux, s’effacent au lendemain d’un fait divers, disparaissent derrière une déclaration ministérielle ou une minute de silence. Quatorze.

Quatorze policiers morts par suicide depuis le début de l’année 2026, selon le décompte du syndicat France Police – Policiers en colère. Dix avaient déjà été recensés à la fin du mois de juillet. Puis quatre autres sont morts en seulement quarante-huit heures, les 15 et 16 août. Quatre morts en deux jours.

Et presque rien. Pas de grand débat national. Pas de séance extraordinaire au Parlement. Pas de journal télévisé ouvrant pendant plusieurs soirs sur cette hécatombe. Pas de ministre venant expliquer aux Français pourquoi ceux qui sont chargés de protéger la société meurent parfois sans avoir trouvé autour d’eux l’aide dont ils avaient besoin.

Le silence. Toujours le silence.

Une profession qui porte les blessures des autres. Le policier est celui qu’on appelle quand tout s’effondre. Une femme battue compose le 17. Un enfant disparaît. Un homme se retranche avec une arme. Une voiture fonce sur une foule. Un cadavre est découvert. Une famille apprend l’impensable. À chaque fois, quelqu’un arrive. Souvent avant tout le monde. Ce quelqu’un porte un uniforme. Il voit ce que les autres ne verront jamais. Il entre dans les appartements où la mort vient de passer. Il recueille les cris, les insultes, les larmes, la violence. Puis il rentre chez lui et, le lendemain, recommence. Pendant des années. On demande aux policiers d’être solides. De ne pas trembler. De ne pas faiblir. De continuer. Mais qui leur demande, parfois, comment ils vont ?

Le malaise n’est pas né hier

Ce serait une erreur de croire que ces quatorze morts sont apparues sans avertissement. Depuis des années, les syndicats de police parlent de fatigue, de surcharge, de manque d’effectifs, de perte de sens, de relations parfois difficiles avec la hiérarchie, de procédures administratives qui s’ajoutent aux missions de terrain. Ils parlent aussi de policiers qui n’osent pas dire qu’ils vont mal. Dans une profession où l’on porte une arme, reconnaître sa fragilité peut être vécu comme une menace pour sa carrière, son affectation ou le regard des collègues. Ce silence-là est peut-être l’un des plus dangereux. Car un homme qui souffre et qui ne parle pas devient invisible. Jusqu’au jour où il ne l’est plus.

La République sait.

Il serait injuste d’affirmer que l’État ne sait rien. Il sait. Des cellules de prévention existent. Des psychologues travaillent auprès des forces de sécurité. Des dispositifs ont été créés au fil des années. Les gouvernements successifs ont reconnu le problème. Et pourtant, les suicides continuent. C’est là que la question devient politique.

Car lorsqu’un problème est connu depuis vingt ans, qu’il a donné lieu à des rapports, à des plans de prévention, à des cellules spécialisées et à des déclarations officielles, mais qu’il continue de produire des drames, il faut avoir le courage de se demander si l’on a réellement traité les causes ou seulement organisé la gestion des conséquences.

Une société prompte à juger. Il existe une autre vérité, plus inconfortable. La police est devenue en France l’un des sujets les plus explosifs du débat public. Chaque intervention est filmée. Chaque geste est disséqué. Chaque faute, réelle ou supposée, devient parfois le symbole de toute l’institution. Qu’un policier commette une faute, elle doit être sanctionnée. C’est l’exigence de l’État de droit. Mais une démocratie adulte devrait être capable de tenir deux idées en même temps : oui, la police doit rendre des comptes ; oui, les policiers sont aussi des femmes et des hommes qui peuvent souffrir, s’épuiser et sombrer. On peut exiger l’exemplarité sans nier l’humanité.

Quatorze morts, puis quoi ?

Le plus terrible n’est peut-être pas le chiffre. C’est ce qui vient après. Une famille détruite. Des collègues bouleversés. Un casier qui se vide. Un service qui continue. Une photographie posée quelque part. Puis, quelques jours plus tard, une autre affaire.

Un autre drame. Une autre polémique. Et le mort disparaît de l’actualité.

Comme si la République avait appris à compter sans vraiment regarder.

Ceux qui avaient parlé.

Il y a quelques années paraissait un ouvrage intitulé Policières et policiers en colère.

Son titre disait déjà quelque chose. Pas la haine. Pas la révolte contre la République. La colère. Celle d’hommes et de femmes qui avaient le sentiment de ne plus être entendus. Le livre ne s’est pas vendu comme il aurait peut-être dû. Mais aujourd’hui, à la lumière de ces quatorze morts recensées depuis le début de l’année, une question demeure : avaient-ils tort de parler ? Ou avons-nous simplement choisi de ne pas écouter ?

Le silence n’est pas une politique.

Il faut être rigoureux. Aucun suicide ne peut être expliqué par une seule cause. Les drames personnels, familiaux, psychologiques existent. Les spécialistes le rappellent avec raison. Mais cette prudence nécessaire ne doit pas devenir un alibi pour détourner les yeux. Quand une profession connaît depuis des années un niveau élevé de détresse psychologique, quand ses représentants alertent régulièrement sur les conditions de travail, quand des dispositifs de prévention sont créés sans que le phénomène disparaisse, alors la société a le devoir de poser des questions. Pas pour désigner des coupables à la hâte. Pour comprendre. Pour prévenir. Pour sauver ceux qui peuvent encore l’être. Quatorze policiers sont morts depuis le début de l’année, selon le décompte de France Police. Ils avaient des familles. Des collègues. Des enfants, parfois. Ils n’étaient pas des statistiques. Ils étaient ceux que nous appelons lorsque nous avons peur.

Il serait peut-être temps que la France accepte enfin d’écouter ceux qui, depuis des années, disent qu’ils vont mal. Avant que le silence ne compte un quinzième mort.

Raphaël Delpard

Ripostelaique.com

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