Entretien avec Sandro Roussine, Président·e du collectif « Nos vies passent avant leurs caprices »
Roussine s’est imposé·e comme l’un·e des principaux·ales penseur·euse·s du militantisme climatique. Iel détaille dans cette interview la mesure phare de son collectif : la limitation à 110 km/h de la vitesse des jets privés.
Vous proposez de limiter à 110 km/h la vitesse des jets privés. N’est-ce pas un peu surprenant ?
Ce qui est surprenant, c’est qu’on ne l’ait pas fait plus tôt. Regardez les chiffres : selon Oxfam, les 1 % les plus riches de la planète ont généré à eux seuls 16 % des émissions mondiales de CO2 en 2019.
Il ne s’agit pas d’un simple détail statistique. C’est une poignée d’individus qui met le climat en danger pour aller skier à Courchevel un week-end.
Et les jets privés dans tout ça ?
Les jets privés sont le symbole même de cette démesure.
Une étude parue dans Communications Earth & Environment montre que les émissions de CO2 de l’aviation privée mondiale ont bondi de 46 % entre 2019 et 2023, passant de 10,7 à 15,6 mégatonnes.
Un seul vol émet en moyenne 3,6 tonnes de CO2, et près de la moitié de ces trajets font moins de 500 kilomètres.
Autrement dit, des gens prennent un avion qui pollue comme 550 citoyens ordinaires pour éviter deux heures de route.
Ce sont des caprices de riche, pas des déplacements.
Mais pourquoi 110 km/h précisément ?
Parce que ce chiffre a une légitimité démocratique. La Convention Citoyenne pour le Climat, réunissant 150 citoyens tirés au sort, a voté en juin 2020 la réduction de la vitesse sur autoroute de 130 à 110 km/h. C’est une mesure de bon sens, chiffrée : une économie de 4 % des émissions de gaz à effet de serre nationales pour un allongement de trajet de quelques minutes seulement.
Si cette limite est juste sur le bitume, pourquoi ne le serait-elle pas dans le ciel ?
Nous demandons simplement de la cohérence.
Mais un avion ne peut pas voler à 110 km/h !
Sous cette vitesse, il décroche et s’écrase.
C’est une objection minable qui revient tout le temps.
Mais elle repose sur un présupposé qu’il faut interroger : celui d’une physique immuable, gravée dans le marbre, qui s’imposerait à nous de toute éternité.
Or ce n’est pas le cas. Toutes les lois doivent évoluer au nom de l’urgence climatique. Pourquoi les lois physiques devraient-elles être épargnées?
Vous voulez dire que vous contestez la loi de la gravitation ?
Je veux dire qu’il faut la recontextualiser. La loi de la gravitation universelle a été formulée par Isaac Newton en 1687.
C’était bien avant l’ère industrielle, bien avant le pétrole, bien avant que l’humanité ne commence à bousiller la planète.
Cette loi a été pensée par un aristocrate du XVIIe siècle pour un monde qui n’avait pas encore connu les ravages du carbone.
On nous demande de la considérer comme un absolu, alors qu’elle n’est qu’une construction intellectuelle émanant d’un mâle anglais blanc de l’aristocratie scientifique préindustrielle.
Vous êtes en train de dire qu’il faudrait « déconstruire » Newton ?
Il serait grand temps.
Cet homme continue d’organiser insidieusement notre rapport au monde. Pourtant, il est loin d’être irréprochable.
En tant que directeur de la Monnaie royale, il a fait pendre des faux-monnayeurs avec un zèle qui en dit long sur sa complicité avec l’ordre établi.
Il ne s’est jamais interrogé une seule seconde sur sa propre position d’homme blanc dans une société patriarcale en pleine expansion coloniale.
Il n’a jamais dénoncé le sionisme non plus.
Tous ces silences sont autant d’aveux.
Des associations de pilotes et d’aéronautique jugent la mesure irréalisable et dangereuse.
Évidemment! Ce sont les mêmes qui, il y a quatre ans, expliquaient que 110 km/h sur autoroute allait « paralyser le pays ». La Convention Citoyenne l’avait pourtant chiffré avec sérieux : quatre à huit minutes de trajet en plus par heure roulée. Le confort immédiat de quelques-uns contre l’avenir de tous.
Toutes les avancées en matière d’environnement ont d’abord été jugées irréalisables. Le poids des lobbies manipulant une presse servile entre les mains de milliardaires entrave en permanence les vrais progrès.
Ne tombons pas une fois de plus dans le piège!
N’avez-vous pas peur qu’on vous trouve extrémiste ?
Quand l’enjeu est de sauver la planète, aucune mesure n’est extrême : elle est juste nécessaire.
Les vrais extrémistes, les vrais pyromanes de ces mégafeux qui ravagent chaque été un peu plus la Terre, ce ne sont pas ceux qui proposent de brider un moteur.
Ce sont ceux qui, avec leurs foutus jets, allument l’incendie et regardent ailleurs.
Il est plus que temps de mettre hors d’état de nuire tous ces carbofascistes.
Raoul Girodet
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Remplacer tous ces jets par des Ulm ou des montgolfières, et puis si les jets venaient à s’écraser, cela fera toujours quelques parasites de moins.