Funérailles de Khamenei : les mollahs transforment leur échec en outil de survie

 

Un document interne du Conseil suprême de sécurité nationale iranien vient de lever le voile sur la mécanique interne d’un régime qui, faute de pouvoir gouverner, est en train de résister à sa disparition.
Une cérémonie funéraire d’une semaine pour l’enterrement d’Ali Khamenei a débuté. Fait notable, elle se déroule sans la présence de Mojtaba Khamenei ni des autres fils de l’ancien chef de la République islamique, car les services de sécurité iraniens savent être incapables de les protéger et sont certains qu’ils seraient éliminés. Pour un pays qui se dit victorieux, cet aveu majeur de fragilité, de vulnérabilité et de peur ne trompe que ceux qui décident d’être trompés : les journalistes.
Lors de cette cérémonie, des représentants des groupes paramilitaires et mandataires des Gardiens de la révolution ainsi que des responsables mineurs des pays voisins sont présents, mais aucun représentant des pays européens n’y assiste. C’est une terrible humiliation, dans la culture moyen-orientale, mais encore plus pour le régime d’Iran, qui tente de projeter l’image de plus grande puissance de la région.
Des négociations catastrophiques avec Washington
Erfan Ghanei-Fard, analyste du Moyen-Orient, a déclaré à Iran International que dans un document interne, « le Conseil suprême de sécurité nationale de la République islamique d’Iran a décidé de mettre toutes les ressources médiatiques au service de l’actualité liée aux funérailles de Khamenei, pour éloigner des informations le sujet catastrophique des négociations avec Washington. »
La perception du public favorable au régime est que les dirigeants iraniens se sont retrouvés en slip par les manœuvres de Trump, et les funérailles constituent pour les mollahs le dernier rempart pour l’ingénierie des récits et la survie du régime.
Pour Ghanei-Fard, le document interne n’est pas un simple mémo de communication. C’est l’aveu d’un système en décomposition qui a décidé de transformer sa propre fragilité en outil de survie.
Le Conseil suprême de sécurité nationale — l’instance la plus opaque, la plus concentrée du pouvoir iranien — a formellement ordonné de saturer l’espace médiatique de récits funèbres liés à Khamenei, précisément pour noyer les négociations nucléaires en cours sous un flot d’images, d’émotions et de symboles religieux. Pas pour informer. Pour occulter.
La négociation nucléaire : un gouffre narratif pour le régime
Pourquoi les négociations représentent-elles un danger médiatique aussi aigu pour Téhéran ? Parce qu’elles exposent en temps réel les contradictions fondamentales de la République islamique.
Négocier avec Washington, c’est admettre que quarante ans de rhétorique anti-américaniste n’étaient qu’un théâtre. C’est révéler que l’arme nucléaire — présentée comme un droit sacré, une fierté nationale, un bouclier divin — se négocie en coulisses comme n’importe quel actif géopolitique. C’est montrer au peuple iranien que les sanctions qui l’ont appauvri n’étaient pas une fatalité imposée par l’ennemi, mais le résultat calculé d’un choix du régime que les Iraniens, contrairement aux Occidentaux, voient comme un ramassis d’abrutis, de bons à rien, et d’idiots incapables.
Dans ce contexte, chaque ligne d’un accord potentiel est une bombe à retardement politique intérieure. Et comme le régime ne peut pas se permettre que ses propres citoyens lisent les termes de ce qu’il est en train de céder, il multiplient les déclarations incendiaires et arrogantes que les observateurs qui affirment très justement que les dirigeants iraniens sont des manipulateurs qui mentent constamment écoutent religieusement – j’ironise à peine.
Il fallait donc, pour ce régime qui s’écroule de l’intérieur sans beaucoup de signes visibles, créer du bruit. Du bruit sacré, de préférence. Les funérailles sont le vecteur parfait : transformer une cuisante défaite en outil de propagande. Ça fait illusion auprès des naïfs Européens, croyez-moi.
Khamenei vivant était un outil. Khamenei mort est une arme.
Le recours aux funérailles de Khamenei — leur mise en scène grandiose — est d’une perversité politique qui dépasse d’une tête celle de vos dirigeants, avouons-le. Pour Stéphane Hessel, François Hollande n’avait pas pu s’empêcher de le traiter de fabulateur. Vous ne verrez pas ici de tel dérapage. Mais vous verrez des mecs pleurer comme des gonzesses.
L’ingénierie narrative du régime repose ici sur un axiome simple : dans une théocratie, il n’existe pas de sujet plus unificateur que la mort du « Guide Suprême ». Elle mobilise l’affect, paralyse le débat rationnel, et surtout — c’est là le génie cynique de l’opération — elle légitime un blackout informationnel au nom du deuil national. Le régime n’a réussi qu’à réunir que quelques milliers de citoyens, même en les payant et en leur offrant un repas à l’œil ? Aucun média n’en parle – même les médias israéliens de gauche occultent l’info : qui ose parler de centrifugeuses quand on pleure un imam ?
Le document interne révélé sur Iran International, l’organe de presse anti-régime basé au Royaume-Uni, et dont les journalistes sont menacés de mort dans les rues de Londres, expose non pas les capacités du régime à institutionnaliser la guerre de l’information et rendre inaudibles par saturation émotionnelle du champ médiatique celles qui dérangent, mais à quel point il est aux abois et à besoin de s’accrocher à toutes les branches pour rester pertinent. C’est du jamais vu en 40 ans de régime. C’est certes plus efficace qu’un démenti et plus durable qu’une censure brute – mais seulement parce que vos médias sont leurs complices. Sans quoi…
Le dernier rempart
Ghanei-Fard désigne les funérailles et sa publicité comme « le dernier rempart » de la survie du régime des mollahs. Ça ne correspond pas au discours ambiant ? Ne me dites pas que vous êtes surpris.
Un régime qui possède encore une légitimité populaire, une cohésion idéologique, une capacité à gouverner — ce régime-là n’aurait pas besoin de fabriquer des récits d’urgence pour effacer ses échecs dans les négociations. Il communiquerait. Il expliquerait. Il assumerait. La plupart des médias affirment que le Président Trump a échoué : le régime pourrait s’appuyer sur eux pour dire : « regardez, même les Américains disent que nous avons Trump à notre botte ». Ils ne le font pas : personne, parmi les populations qui soutiennent le régime, n’y croit. Ils voient leurs dirigeants négocier, plier, céder et se rendre aux réunions après avoir déclaré qu’ils rompaient toute rencontre.
Le régime a ordonné à son appareil sécuritaire de saturer l’espace public d’images mortuaires. Pourquoi avoir besoin de détourner l’attention de sa propre diplomatie, si elle était victorieuse ? La réalité ne cadre pas avec ce que fait le régime. Ce qu’il fait n’est plus de la politique, c’est du remplissage médiatique. De la survie.
C’est ce que révèle le document : la République islamique ne gouverne plus. Elle gère sa survie. Elle la prolonge.
Coup d’État larvé ?
Mojtaba Zarei, membre de la commission de la sécurité nationale au Parlement, vient de demander l’intervention du procureur général à la suite de la republication d’une vidéo de Kamran Ghadnafari, un député qui parle d’un possible coup d’État. Zarei a écrit sur X que le pouvoir judiciaire doit exiger la production des documents relatifs aux déclarations de Ghadnafari sur la distribution de « plusieurs milliers de milliards de tomans » entre des eulogistes, orateurs religieux et des individus qui, selon lui, seraient liés à ce « réseau du coup d’État ».
Zarei a déclaré que si ce qu’avance Ghadnafari sur un coup d’État et l’existence d’un réseau organisé est exact, ce réseau doit être immédiatement identifié, présenté au public et ses membres poursuivis. Si en revanche, ces affirmations étaient infondées, elles devraient faire l’objet d’un examen juridique, car « de tels propos mettent en danger la sécurité nationale, suscitent l’inquiétude de la population et encouragent l’appétit des ennemis ». Trop tard, pantin.
Ce que cela dit de l’état réel du régime
La fuite ou la révélation du document interne — peu importe par quel canal — est en elle-même un symptôme. Les appareils sécuritaires ne sont pas capables de protéger leurs dirigeants, et ils ne peuvent même pas protéger la confidentialité de leurs directives internes, qui ont été envoyées à la presse en exil.
Voilà un régime impopulaire (70 à 80 % des Iraniens sont hostiles aux mollahs) qui a peur de sa propre base la plus fidèle au point de devoir planifier sa manipulation — non pas sur un sujet anodin, mais pour cacher l’avenir nucléaire auquel il est en train d’être contraint de renoncer, et les termes d’un accord dont il a honte.
Le Conseil suprême de sécurité nationale, le CGRI n’a plus de ressources pour défendre le pays, il lui en reste pour défendre son récit.
Ce n’est pas un signe de puissance. C’est un aveu de panique institutionnelle. Trump les a mis à genoux, et les médias vous diront que Trump n’a rien compris.
Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.com.

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