I
Il n’est guère difficile de reconnaître les Eizenkot de Marrakech. Ils partagent tous la même physionomie : une taille courte ou moyenne, une carrure large, une tête grosse et ronde, et parfois, des yeux bleus associés à des cheveux blonds. Même moule, même modèle, même calibre. J’en ai connu deux avant de découvrir le troisième, dont l’ambition affichée est aujourd’hui de s’emparer du gouvernement de l’État d’Israël.
Entre 1958 et 1962, j’étudiais aux Cours Complémentaires Georges et Maurice Leven de Marrakech, un microcosme juif où les élèves se catégorisaient distinctement : sépharades et ashkénazes, religieux, pratiquants, libéraux ou simples suiveurs de l’air du temps. Comme je le décris dans mon ouvrage Il était une fois Marrakech la Juive, le curriculum intégrait l’étude de l’hébreu, de la Bible et de l’histoire d’Israël.
Deux figures de cette époque m’ont marquée. D’abord, notre professeur de mathématiques, Monsieur Eizenkot. Si l’homme était sans doute un enseignant brillant, ses cours étaient pour moi un véritable supplice, dispensés sur un ton monotone, monocorde et sans interruption. Pour ne rien arranger, l’écume blanche qui s’accumulait au coin de ses lèvres me donnait la nausée.
Pour sauver mes examens, j’ai dû recourir aux cours particuliers d’un étudiant d’université. Le second était son jeune frère et mon camarade de classe, Victor — dit Vicko — Eizenkot. Flanqué de ses amis André Bitton et Nino Lévy, ils formaient un trio toujours prompt à me provoquer ou à m’humilier.
Le diplôme enfin en poche, ma tante et ma mère décidèrent d’organiser une surprise-partie en l’honneur de ma classe. Quelle ne fut pas ma surprise de voir débarquer mes anciens tourmenteurs à notre porte. C’est au détour d’une conversation banale que j’ai fini par demander à Vicko les raisons de cet acharnement. Sa réponse tomba, laconique : « Tu nous ignorais ».
C’était vrai. Ce qu’ils ne pouvaient pas deviner, c’est que cette distance n’était que le masque d’une maturité précoce. Celle d’une enfant, puis d’une adolescente, abandonnée par ses parents.
Cette fracture invisible s’est cristallisée lors des cours de matières juives, dispensés par Rabbi Sabbah David — que les élèves avaient baptisé « Dracula ». Ses cours portaient sur la tradition et les rituels. Donnés en marge du programme officiel, ils ne comptaient pas pour les notes de fin d’année. La majorité des étudiants usaient donc de subterfuges pour s’y soustraire afin de réviser leurs examens.
Extrait de mon œuvre Marrakech la Juive : Les étudiants du collège George et Maurice Leven l’avaient baptisé Dracula (Rabbin Sabbah). Ses cours portaient à la fois sur la Bible, l’histoire juive, la tradition et les rituels religieux, et étaient donnés en sus du programme habituel, les notes reçues ne comptant pas en fin d’année. La majorité des étudiants avaient recours à divers subterfuges pour se soustraire à ces séances, présumées inutiles, et se consacrer à la préparation des examens.
À l’approche des grandes épreuves, les élèves « libéraux » organisèrent une grève pour boycotter les heures d’hébreu et d’histoire juive. Je fus la seule à refuser de suivre le mouvement et la seule à m’asseoir en classe. En représailles, l’un des grévistes me lança une pierre au front. Le directeur, Monsieur Goldenberg, avait fermement condamné cet acte le lendemain. Quant à moi, j’ignore encore aujourd’hui qui a jeté ce projectile. Vicko faisait partie des grévistes… Était-ce lui ?
D’un Eizenkot à l’autre : le miroir politique
Avec le temps, ces juifs libéraux de Marrakech se sont détachés de la communauté juive, émigrant massivement vers la France ou les États-Unis, laissant leur judéité s’estomper. Politiquement, leur trajectoire a épousé celle de la gauche socialiste. C’est précisément là que se situe le lien avec l’actuel homme politique Gadi Eizenkot.
En observant son positionnement au sein de la gauche israélienne, une question fondamentale se pose : quelles sont ses véritables intentions pour l’État juif ? Envisage-t-il la création d’un État palestinien ou un « État de tous ses citoyens » ? À mes yeux, les desseins de cette gauche démocratique/progressiste risquent de mener le pays à sa perte. Ils rappellent le déclin des démocraties occidentales face à une influence islamiste grandissante, de New York à l’Europe. Tel un jeu de dominos, les postes clé y glissent démocratiquement entre des mains hostiles, antisémites, anti-chrétiennes et pro-palestiniennes.
Le passé scolaire de Marrakech éclaire ainsi, d’un jour singulier, les fractures politiques du présent.
Thérèse Zrihen-Dvir
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