Le dessinateur Chappatte croque l’actualité libanaise pour Cartooning for Peace.
Le piège du suivisme arabe
L’expression « moutons de Panurge » s’applique de façon pertinente à l’attitude du gouvernement libanais lors de la création de l’État d’Israël en mai 1948. Alors que le pays bénéficiait d’une prospérité naissante et d’un équilibre confessionnel unique, il a cédé à l’effet d’entraînement de la coalition arabe, plongeant dans une logique de confrontation qui allait sceller son destin pour les décennies à venir. Ce suivisme s’explique par une combinaison de pressions géopolitiques, de fragilités internes et d’un manque criant de vision à long terme.
En 1948, le Liban est un État jeune, ayant proclamé son indépendance vis-à-vis de la France à peine cinq ans plus tôt. Face aux monarchies égyptienne et irakienne, ainsi qu’à la Syrie voisine, le pouvoir beyrouthin ne dispose pas du poids politique nécessaire pour faire dissidence. Pour prouver sa légitimité et son « arabité » face aux accusations d’une soumission passée à l’Occident — notamment en raison de sa forte composante chrétienne maronite —, il se sent obligé de surjouer la solidarité automatique. À cela s’ajoute l’illusion d’une victoire facile : les dirigeants libanais estimaient qu’Israël ne possède pas une armée assez imposante pour contrer une invasion généralisée. À l’instar des autres membres de la Ligue arabe, ils sous-estiment les forces sionistes, s’imaginant qu’une simple démonstration de force conjointe suffira à régler la question palestinienne.
L’analyse des faits montre pourtant que le Liban a suivi le mouvement « de loin », illustrant parfaitement la réticence d’un suiveur forcé. Conscient de la faiblesse de son propre contingent — à peine 1 000 à 2 000 hommes face au bloc coalisé —, il refuse de s’engager pleinement. Contrairement aux armées égyptienne ou transjordanienne, l’armée libanaise se cantonne rapidement à des opérations mineures près de sa frontière, évitant de s’enfoncer profondément dans le territoire. Dès mars 1949, le Liban est d’ailleurs l’un des premiers à signer un accord d’armistice bilatéral avec Israël à Rhodes, confirmant que cette guerre n’était pas la sienne, mais celle d’un bloc qu’il avait passivement suivi.
Ce mimétisme politique n’empêche pas l’occurrence des conséquences dramatiques. En refusant de faire valoir sa spécificité diplomatique et géographique, le Liban réduit en miettes l’« exception libanaise » et importe le conflit de manière définitive sur son sol. Il aurait pourtant suffi d’un calcul simple et net de son fardeau démographique pour se cantonner à un refus logique. Cette mauvaise initiative le contraint à accepter le flot de 100 000 réfugiés palestiniens en 1948 ; un afflux massif qui rompit le fragile équilibre démographique entre chrétiens et musulmans défini par le Pacte national de 1943. Par cette seule erreur d’évaluation, le pays entier voit son intégrité voler en éclats. Les accords du Caire en 1969 et l’installation de l’OLP dans le Sud du Liban pavent ensuite la voie à la création du « Fatahland », une base militaire extraterritoriale qui déclenchera la guerre civile de 1975.
À partir de cet instant, le Liban se transforme en bourbier.
En juin 1982, l’armée israélienne lance l’opération Paix en Galilée et envahit le Liban pour en chasser l’OLP. Si l’expulsion des fedayins crée un vide politique et sécuritaire à Beyrouth et au Sud, tout s’enchaîne rapidement avec la radicalisation de la communauté chiite. Déçus par la modération du mouvement Amal, plusieurs cadres décident de faire sécession. Ils prônent une réponse militaire immédiate, asymétrique et sans compromis face aux forces israéliennes, trouvant immédiatement un parrainage auprès de la République Islamique d’Iran.
La naissance du Hezbollah devient dès lors indissociable de la Révolution iranienne de 1979. L’Ayatollah Khomeini, qui cherche à exporter son modèle théocratique dans le monde arabe, trouve dans le chaos libanais un terrain fécond. Avec l’accord de la Syrie de Hafez el-Assad, quelque 1 500 Pasdarans — les Gardiens de la Révolution iraniens — s’installent dans la plaine de la Bekaa, à Baalbek, pour encadrer, entraîner et financer les premières cellules du mouvement. Téhéran procure au « Parti de Dieu » une puissance financière et militaire inédite, doublée d’une légitimité religieuse stricte basée sur le concept du Velayat-e Faqih (la tutelle du juriste musulman).
Pendant ses premières années, le mouvement opère dans la clandestinité la plus totale sous des prête-noms comme le Jihad islamique, revendiquant des attentats spectaculaires contre les forces occidentales et israéliennes à Beyrouth, notamment ceux du Drakkar et du QG américain en 1983.
Ce n’est que le 16 février 1985 que le Hezbollah officialise son existence par un manifeste aux trois piliers intangibles : l’expulsion définitive d’Israël, des États-Unis et de la France ; la destruction de l’entité sioniste ; et l’allégeance formelle à l’Iran pour instaurer un régime islamique.
Mais l’Israël d’hier n’est pas celui d’aujourd’hui. Les forces ont changé de camp. Face aux menaces existentielles, Jérusalem n’est plus dans la réaction, mais dans l’imposition de ses propres règles du jeu pour garantir sa survie à long terme.
Devenu une superpuissance régionale indiscutable, Israël fait d’une pierre deux coups : il se débarrasse du Hezbollah tout en libérant le Liban de son joug.
Pendant des décennies, Israël a subi la stratégie de la guerre d’usure menée par l’Iran et ses proxys. Le Hezbollah représentait la quintessence de cette menace, une armée non étatique et surarmée agissant comme une épée de Damoclès permanente au-dessus de la Galilée et du cœur économique du pays.
Aujourd’hui, le Liban, toutes confessions confondues — y compris une part croissante de la communauté chiite fatiguée de servir de chair à canon pour les intérêts de Téhéran —, réalise enfin le coût exorbitant de l’alignement aveugle sur l’axe du refus. Le Hezbollah, qui s’affichait comme le « bouclier du Liban », s’est révélé être son principal destructeur et substituant.
Le peuple libanais comprend désormais où réside sa véritable planche de salut : non pas dans le giron de Téhéran, mais dans la reconquête de sa souveraineté perdue, dans la paix, la stabilité frontalière et la fin définitive des milices confessionnelles.
Israël, une fois de plus, assume le « sale boulot » pour le bien-être et la stabilité de la région. C’est son armée qui sillonne le territoire pour nettoyer méthodiquement des souterrains transformés en véritable gruyère, avec un objectif clair : assurer que les populations, tant israéliennes que libanaises, puissent enfin connaître une accalmie durable.
Il faut pour cela que l’armée libanaise s’affirme et participe à la dure besogne, en toute droiture.
Thérèse Zrihen-Dvir
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