Après quatre jours de bombardements intenses, que reste-t-il des critiques contre Trump ?

Jusqu’à présent, les messages qui viennent de Trump concernant l’Iran entraient dans trois catégories suivantes. Ceci vient de changer, après les derniers jours de bombardements massifs.

  • La première « ils sont complètement détruits. Leur armée, détruite ; leur industrie militaire, détruite ; leur Marine, détruite. Ils n’ont plus d’avions, ils n’ont plus de radars, ils n’ont plus de défense aérienne, leurs dirigeants ont été éliminés, et le blocus que nous avons établi dans le détroit d’Ormuz leur fait perdre des centaines de millions par jour. »
  • La seconde « les discussions avancent… ». « Nous pensons être très proches d’un accord… ». « Ils ont accepté de livrer leur uranium… ». « Ils n’auront jamais l’arme nucléaire et ils l’ont compris. »
  • Enfin, la troisième. « S’ils n’avancent pas dans les négociations, ils vont subir les flammes des États-Unis, comme jamais cela s’est produit ».

Jusqu’au 8 juin dernier, les faits observables permettaient de constater plusieurs choses, à condition de ne pas être partisan aveugle ou anti-Trump farouche :

  • Trump affirme depuis longtemps qu’un accord avec l’Iran est proche.
  • Les négociations ont connu de nombreuses annonces d’avancées imminentes.
  • Jusqu’à présent, les résultats n’ont pas correspondu à l’optimisme affiché.
  • Dans le passé, l’Iran a régulièrement poursuivi des stratégies de négociation prolongées dans ses relations avec les puissances occidentales.
  • Les critiques de Trump, y compris certains de ses soutiens, estiment qu’il accorde trop de crédit aux signaux envoyés par Téhéran.
  • Ses défenseurs répondent qu’il veut épuiser les voies diplomatiques avant d’envisager d’autres options.

Les éléments ci-dessus relèvent du constat.

Les trois grands registres de communication de Donald Trump sur l’Iran se résument donc ainsi :

1. Le récit de la victoire totale et de la destruction de la puissance iranienne

C’est le registre militaire et psychologique :

  • L’armée iranienne est brisée.
  • Les Gardiens de la Révolution ont été décapités.
  • Les capacités navales et aériennes ont été détruites.
  • Les installations stratégiques ont été anéanties.
  • L’économie est étranglée.
  • Le régime est affaibli comme jamais.

Le message sous-jacent est : « L’Iran a perdu ».

2. Le récit de la négociation victorieuse

C’est le registre diplomatique :

  • Les discussions progressent.
  • Un accord est proche.
  • Les Iraniens comprennent qu’ils ne peuvent pas gagner.
  • Ils vont renoncer à l’arme nucléaire.
  • Ils accepteront des inspections ou des limitations.
  • Les concessions iraniennes sont présentées comme le résultat direct de la pression américaine.

Le message sous-jacent est : « Nous obtenons par la négociation ce que nos prédécesseurs n’ont jamais obtenu ».

3. Le récit de la menace crédible

C’est le registre de la coercition :

  • Si l’Iran refuse, les frappes reprendront.
  • Les États-Unis disposent d’une puissance écrasante.
  • Les conséquences seront dévastatrices.
  • Les dirigeants iraniens savent ce qui les attend.

Le message sous-jacent est : « Acceptez l’accord ou la situation empirera considérablement ».

Et il existe une quatrième catégorie :

4. Le récit adressé au peuple iranien et aux élites du régime

Trump utilise régulièrement un registre qui consiste à distinguer :

  • le peuple iranien ;
  • les dirigeants du régime.

Dans ce discours :

  • les Iraniens sont décrits comme un grand peuple ;
  • le régime est présenté comme responsable des souffrances du pays ;
  • les dirigeants sont accusés d’avoir gaspillé les richesses nationales ;
  • l’Iran pourrait devenir prospère si ses dirigeants changeaient de comportement.

Le message sous-jacent est : « Votre problème n’est pas l’Amérique, mais votre régime ».

Cette quatrième catégorie est moins visible que les trois autres parce qu’elle apparaît par séquences, mais elle joue un rôle important dans la stratégie de communication américaine. À très court terme, le bilan est négatif : le peuple ne s’est pas soulevé. Mais est-il raisonnable de regarder les choses à très court terme ?

Trump sur la sellette

Il y a plus d’un an, quand tout le monde, à droite, encensait le président Trump, sans nuances, ni critiques, j’ai été le seul à reprocher au président d’ignorer les leçons de l’histoire de Pierre et le loup et de la répéter.

Ah, les critiques que j’ai reçus pour avoir osé douter de la perfection de ce président atypique !

L’effet montre qu’avec l’Iran, il recommence la même erreur. Cela fait combien de mois qu’il dit, « nous sommes tout près d’un accord » ? Et lors de la toute dernière conversation avec le Premier ministre israélien, les médias ont rapporté – je ne sais pas si c’est vrai – qu’il aurait encore dit à Israël de retenir ses tirs, parce qu’il est très très près de l’issue des négociations ! Remarquez ici que le Premier ministre Netanyahou n’a pas obtempéré – ceux qui le traitent de vassal de Trump ont encore pris une claque de crédibilité – ils ne s’arrêteront pas pour autant, car c’est ce qu’ils ont décidé de croire, et peu importe les faits.

Ses plus fidèles partisans déplorent et dénoncent son approche avec l’Iran. Ils disent qu’il se fait balader par les ayatollahs, qui cherchent à gagner du temps pour reconstituer leur arsenal militaire et se renforcer.

Hypothèses

Peut-on conclure à ce point que malgré ses immenses accomplissements – dans sa vie professionnelle et privée ; malgré son bon sens – très visible dans ces déclarations et ses actions ; et son empathie pour Israël et le peuple juif ; peut-on conclure que le président Trump n’est pas vraiment intéressé à se débarrasser de la menace iranienne ? Qu’il a un profond manque de compréhension de la mentalité très particulière du monde terroriste islamique ? Ou qu’il est finalement assez peu compétent pour gérer ce genre de dossier ?

On pouvait envisager toutes ces hypothèses, oui. Je les conteste toutes. On pouvait formuler toutes ces critiques, oui. Mais il est difficile d’affirmer que l’une d’elles est démontrée.

Désormais, on ne le peut carrément plus.

Plus depuis ce 8 juin : en quatre jours, un minimum de 35 cibles, avec un maximum plausible estimé de 57 cibles, ont été frappées sur ordre du président américain.

Estimation réaliste : 40 à 45 installations militaires détruites.

Questions à ses détracteurs

1. Trump veut-il réellement éliminer la menace iranienne ?

Les faits plaident plutôt en faveur du oui.

Durant ses deux présidences, il a :

  • quitté l’accord nucléaire de 2015, le Joint Comprehensive Plan of Action ;
  • imposé une politique de « pression maximale » ;
  • ordonné l’élimination de Qasem Soleimani ;
  • soutenu fortement Israël ;
  • multiplié les menaces militaires contre Téhéran.

Il est donc difficile de soutenir qu’il est indifférent à la menace iranienne.

La vraie question : considère-t-il qu’un accord est encore possible et préférable à une confrontation plus large ?

2. Sous-estime-t-il la stratégie iranienne ?

C’est l’argument de nombreux critiques, y compris parmi ses propres soutiens.

Depuis plus de vingt ans, les dirigeants iraniens utilisent :

  • des négociations prolongées ;
  • des concessions limitées ;
  • des discussions techniques interminables ;
  • des interprétations divergentes des accords.

Le reproche formulé par certains observateurs est que Trump répète depuis longtemps que « l’accord est proche », alors que les résultats concrets sont comme Anne ma sœur Anne.

L’analogie avec Pierre et le loup que j’évoque, et que j’ai dénoncée dès son entrée en fonctions dans ses déclarations et menaces répétées contre le Hamas, vise précisément ce point : à force d’annoncer qu’un accord est imminent, sa crédibilité s’est érodée : c’est sa faute, et la faute de personne d’autre.

Et ma critique est totalement légitime sur le plan analytique.

3. Cela démontre-t-il une incompréhension du monde islamiste ou une incompétence ?

C’est là que la conclusion devient plus difficile. Il existe au moins trois interprétations concurrentes :

Première interprétation : il se fait balader dans les grandes largeurs.

Selon cette lecture, Téhéran gagne du temps, reconstitue ses capacités et exploite le désir de Trump d’obtenir un succès diplomatique spectaculaire.

Deuxième interprétation : il sait qu’il est manipulé, mais préfère l’ignorer et temporiser.

Selon cette lecture, Trump cherche avant tout à éviter les morts. Il l’a confirmé à son confident et ami depuis plus de 30 ans, le journaliste Bill O’Reilly, qui l’a révélé publiquement, confirmant mes déclarations – que mes amis analystes me contestaient. Il veut éviter une guerre régionale majeure et longue impliquant les États-Unis. Les négociations lui servent à retarder une escalade, même si les chances de succès sont faibles, tout en maintenant une pression économique asphyxiante contre le régime des mollahs.

Troisième interprétation : il utilise les négociations comme couverture politique.

Selon cette lecture, annoncer qu’un accord est proche lui permet de démontrer qu’il a tout tenté diplomatiquement avant d’éventuelles mesures plus dures. Si c’est sa démarche, c’est qu’il est carrément idiot, car les élections de mi-mandat chancellent, et un échec dans les négociations détruira tout son héritage politique. Mais il se trouve qu’il n’est pas idiot.

Le facteur psychologique

Il existe aussi une caractéristique constante chez Trump : sa conviction que les rapports personnels et la négociation peuvent débloquer des situations que les experts considèrent insolubles.

Ses partisans voient là une force. Ses critiques y voient un ego qui a explosé, et une tendance à surestimer sa capacité à convaincre des adversaires idéologiquement déjantés.

C’est un débat qui existe depuis longtemps, il n’a pas commencé avec l’Iran.

Conclusion

À partir des éléments que j’ai récapitulés, il me paraissait déjà difficile de conclure qu’il est « peu compétent » ou qu’il ne veut pas neutraliser la menace iranienne, ou qu’il ne comprend pas qui il a en face de lui. Depuis le 8 juin, c’est devenu impossible : le 8 juin donne raison à mes analyses.

En revanche, et je vous le concède largement, on peut difficilement nier qu’il existe un écart énorme entre ses déclarations répétées sur la proximité d’un accord et les résultats obtenus jusqu’à présent, qui se résument ainsi : néant total.

La question centrale devient alors : cet écart révèle-t-il une stratégie délibérée de temporisation, un optimisme coupable quant aux intentions iraniennes, ou une mauvaise compréhension de la manière dont le régime iranien conduit les négociations ? C’est sur ce point que se concentre aujourd’hui l’essentiel du débat parmi ses partisans comme parmi ses détracteurs.

En revanche, affirmer qu’il est naïf, manipulé, aveuglé par sa mégalomanie, mauvais stratège, mal informé ou peu lucide, suppose d’attribuer des intentions ou des états d’esprit qui appartiennent au domaine de l’interprétation.

Une formule souvent attribuée à l’historien britannique A. J. P. Taylor résume assez bien cette démarche : « L’historien travaille d’abord sur ce que les acteurs ont fait, avant de prétendre savoir ce qu’ils pensaient. »

Dans mon cas, l’observation pourrait se résumer ainsi :

Depuis des mois, voire davantage, Trump annonce la proximité d’un accord avec l’Iran. L’accord n’est toujours pas là. Chacun en tire l’explication qu’il a envie de croire.

Et je vous ai gardé le meilleur pour la fin : nous sommes en possession d’une somme très importante d’informations concernant le conflit avec l’Iran. A ces informations s’ajoutent celles, confidentielles, que possèdent et transmettent les services de renseignement israéliens et américains au président Trump (et à Netanyahou). Je vous invite à cet exercice : que peuvent contenir ces informations confidentielles qui ne font pas partie des informations que nous connaissons ?

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.com.

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