Quelle est cette langue étrange qui infuse les « open spaces » français ? Une sorte de dialecte, né de l’accouplement contre nature entre un consultant en stratégie, un influenceur Linkedin et un DRH qui lit un journal prétendument sérieux en buvant du kéfir. Souvent le fruit d’ un mélange entre le français et l’ anglais, cette novlangue commence à rencontrer une résistance accrue, ce qui témoigne de l’agacement des travailleurs du tertiaire.
Le problème devient un « irritant »
Autrefois, au bureau, on disait : « J’ai un problème ». Désormais, on « remonte un irritant ». On ne demande plus un service, on « fait un point rapide ». On ne travaille plus avec des collègues, mais avec des « parties prenantes ». Et l’on ne quitte jamais une réunion sans promettre de « revenir vers vous ». Revenir d’où ? Mystère. Sans doute d’un tunnel de slides PowerPoint et de tableaux Excel aux couleurs pastel.
La plus odieuse de toutes reste peut-être « Je te laisse reprendre le lead. » Expression magnifique de lâcheté passive-agressive. Personne ne reprend la main. Tout le monde se débarrasse simplement du cadavre fumant d’un dossier impossible comme on aurait refilé un colis piégé à son voisin dans une tranchée de Verdun.
Il y a aussi le très célèbre « On est alignés ? ». Celui-là mérite un procès à Nuremberg du langage. Jadis, les hommes avaient des désaccords. Aujourd’hui, ils cherchent un « alignement », évoquant moins un débat intellectuel que des chaises Ikea soigneusement rangées dans une salle de coworking de Levallois.
« Je te call » pour « impacter les performances »
Le règne du verbe « impacter » mériterait lui aussi quelques lignes dans le code Pénal. Depuis quinze ans, tout « impacte » tout. Une météo défavorable « impacte les performances ». Une gastro-entérite « impacte la dynamique du projet ». Même les retards de train finissent par « impacter les synergies transversales ». On attend avec impatience le jour où un DRH annoncera que la mort d’un salarié « impacte légèrement la roadmap RH ».
Et puis il y a les anglicismes, naturellement. Car le salarié moderne ne parle plus français puisqu’il « forwarde » et ne partage plus, il « schedulise » au lieu de programmer, il « call » à la place d’appeler, et il « brainstorme » alors qu’il s’agit de réfléchir. Le pauvre type qui ose encore dire « réunion téléphonique » passe immédiatement pour un ancien combattant de l’ORTF. À ce rythme-là, d’ici dix ans, les plans sociaux s’appelleront des « human downsizing expériences ».
Mention spéciale également au mot « bienveillance ». Ce mot est partout, comme une moisissure sémantique. Les entreprises sont « bienveillantes ». Les managers sont « bienveillants ». Les licenciements eux-mêmes deviennent « bienveillants ». C’est le vocabulaire des bourreaux modernes aux allures de bisounours qui vous détruisent avec le sourire.
Quant aux réunions… Ah, les réunions. Ces cérémonies vaudou où douze adultes épuisés regardent un écran pendant qu’un chef de projet demande s’il ne faudrait pas « embarquer davantage les équipes sur la vision cible ». Personne ne comprend rien, mais tout le monde hoche la tête avec l’air grave d’un cardinal assistant à un conclave qui attend sa pause déjeuner.
La fin de la responsabilité
Le plus fascinant reste cependant cette capacité du jargon contemporain à faire disparaître toute responsabilité humaine. Plus personne ne décide car « les process » imposent toutes décisions.
Plus personne ne refuse parce que « ce n’est pas le bon timing ».
Plus personne n’échoue, c’est juste que « le projet n’a pas rencontré son marché ».
Cette langue est une gigantesque nappe de brouillard destinée à éviter qu’un être humain formule une phrase claire.
Au fond, ces expressions racontent peut-être quelque chose de plus triste encore car derrière elles, c’est la disparition du panache dans le monde du travail. Nos grands-pères annonçaient que « ça ne marchera jamais. »
Nos contemporains préfèrent expliquer qu’il faut « repenser les paradigmes opérationnels dans une logique agile ». Même la médiocrité a perdu sa franchise.
Il viendra peut-être un jour glorieux où un homme, geek ou nerd apostat , au beau milieu d’une visioconférence Teams, se lèvera lentement et dira simplement : « Bon, écoutez, tout cela est complètement idiot. »
Ce jour-là, la France recommencera peut-être à vivre. Mais ce ne sera plus très « start-up nation ».
Juvénal de Lyon
Ne parlons pas ici de l’orthographe pratiquée par les élèves… En cm2, mon petit-fils m’avait envoyé un texto terminé par un : MERSI grand-père !
J’adhère totalement à cet article. Je n’en peux d’entendre parler ces débiles de cette manière. Ils ne se rendent même pas compte qu’ils sont ridicules.
Il nous manque un Molière contemporain…