LES DISPARUS D’ALGÉRIE : LE SILENCE DEVANT LE MUR
“Seules les victimes auraient éventuellement le droit de pardonner. Si elles sont mortes, ou disparues de quelque façon, il n’y a pas de pardon possible”(Jacques Derrida)
Le 8 mai 2026, Madame Alice Rufo, ministre déléguée aux Armées et aux Anciens combattants, se rendait à Sétif pour participer aux commémorations organisées par les autorités algériennes autour des événements du 8 mai 1945. Lors de cette visite officielle, l’accent fut mis sur la répression exercée par l’armée française. En revanche, aucune évocation ne fut faite des victimes européennes tombées dans les violences qui précédèrent ces événements, ni de la souffrance des familles frappées par cette tragédie. Pas un mot pour cette autre mémoire, pourtant elle aussi inscrite dans l’histoire tragique de l’Algérie française.
Dès lors, une question demeure : pourquoi certaines mémoires bénéficient-elles de la reconnaissance officielle de la Nation quand d’autres semblent encore condamnées à l’ombre et à l’oubli ?
Trois semaines plus tard, le 29 mai, la ministre était présente dans les Pyrénées-Orientales pour inaugurer notamment le musée du Mémorial de Rivesaltes. À cette occasion, Louis Aliot, maire de Perpignan, et Suzy Simon-Nicaise, présidente du Cercle algérianiste, exprimèrent le souhait qu’elle profite également de son déplacement pour se recueillir devant le Mur des Disparus, érigé à Perpignan en mémoire des milliers de civils disparus en Algérie dont les familles n’ont jamais retrouvé la trace.
Ce geste n’aurait rien eu d’un acte politique. Il aurait simplement constitué un hommage de compassion et de respect envers des victimes qui n’ont jamais retrouvé ni sépulture ni justice, et envers des familles condamnées depuis plus de soixante ans à vivre dans l’attente, l’incertitude et l’absence.
Car les morts ont leurs tombes… Les disparus, eux, n’ont que les larmes de ceux qui les cherchent encore.
Ce vœu ne fut cependant pas exaucé. Une fois encore, le Mur des Disparus demeura seul face au silence.
Et pourtant, derrière chacune des pierres qui le composent, derrière chacun des noms qui y sont gravés, il y a un visage, une famille, une vie brisée. Il y a surtout une tragédie humaine dont l’Histoire n’a jamais totalement rendu compte et dont la mémoire semble encore embarrasser les consciences officielles.
C’est à ces oubliés de l’Histoire, à ces hommes, à ces femmes et à ces enfants disparus dans le chaos des derniers mois de l’Algérie française, à leurs familles qui attendent toujours des réponses, que cet article est consacré.
LES DISPARUS D’ALGÉRIE : LES OUBLIÉS DE L’HISTOIRE
Il y a plus de soixante ans, l’une des plus grandes tragédies de l’histoire française contemporaine sombrait dans le silence.
Lorsque s’acheva la guerre d’Algérie, des milliers de familles basculèrent dans une nuit dont elles ne sont jamais réellement sorties. Des hommes, des femmes, parfois de très jeunes gens, furent enlevés, engloutis par le chaos des derniers mois de la présence française. Ils disparurent sans laisser de trace, emportant avec eux leurs visages, leurs voix et leurs destins.
Derrière eux ne restèrent que des parents hagards, des épouses sans réponses, des enfants condamnés à grandir dans l’attente.
Car il existe une souffrance plus déchirante encore que la mort : celle de ne jamais savoir… Ne jamais connaître la vérité… Ne jamais pouvoir se recueillir sur une tombe… Ne jamais pouvoir refermer le livre d’une existence.
Le drame des disparus d’Algérie est d’abord celui-là.
Au lendemain des accords d’Évian du 18 mars 1962, alors que la paix était officiellement proclamée, une autre tragédie commençait. Les enlèvements se multiplièrent. Dans les villes comme dans les campagnes, des Européens furent arrêtés, emmenés, parfois sous les yeux de leurs proches, puis engloutis dans un univers dont ils ne revinrent jamais.
À mesure que les semaines passaient, les familles s’adressaient aux autorités civiles, aux responsables militaires, aux élus, aux organisations humanitaires, au clergé… Elles écrivaient, suppliaient, imploraient. Elles voulaient savoir.
Où étaient-ils ?… Étaient-ils vivants ?… Pouvait-on encore les sauver ? À ces questions, elles ne recevaient que le silence… Un silence administratif… Un silence politique… Un silence qui allait durer des décennies.
Pourtant, de nombreux témoignages et diverses déclarations publiques allaient alimenter l’espoir que certains disparus étaient encore détenus plusieurs années après les événements. Des informations faisaient état de captifs maintenus dans des camps ou des lieux de détention isolés. Souvent prouvées, ces révélations eurent un effet terrible sur les familles : elles ravivaient sans cesse une espérance qu’aucune certitude ne venait confirmer ni démentir.
Ainsi commença pour des milliers de proches une interminable attente… Une attente qui dura des années… Puis des décennies. La guerre était terminée pour le monde. Elle ne l’était pas pour eux.
Que de cris ont dû déchirer les nuits algériennes !… Que d’appels au secours ont dû monter de ces camps oubliés, de ces prisons sans nom, de ces lieux d’effroi où des hommes, des femmes, des enfants, attendaient encore qu’une main se tende vers eux, qu’un drapeau se souvienne d’eux, qu’une patrie prononce enfin leur nom.
Combien de regards se sont tournés vers l’horizon, vers cette mer qui séparait leur supplice de la France ? Combien ont attendu jusqu’à leur dernier souffle l’arrivée d’un secours qui ne vint jamais ?
Pendant des années, un silence immense recouvrit leur détresse. Un silence plus cruel encore que les chaînes. Un silence plus lourd encore que les murs. Un silence capable d’effacer les visages, d’effacer les noms, d’effacer jusqu’au souvenir même de ceux qui avaient disparu.
Et pourtant, ils étaient là. Ils respiraient encore. Ils souffraient encore. Ils espéraient encore. Ils vivaient dans l’attente obstinée d’un miracle.
Dans l’obscurité de leurs cellules, derrière les barbelés, au fond de camps perdus dans l’immensité du désert, ils regardaient passer les saisons. Les années s’écoulaient lentement, interminablement. Les plus faibles tombaient. Les autres continuaient d’attendre…
Attendre une visite de la Croix Rouge… Attendre un signe… Attendre la France.
Et tandis que leurs familles vieillissaient dans l’angoisse, tandis que des mères consumaient leur existence à guetter un retour impossible, tandis que des épouses demeuraient suspendues entre l’espoir et le deuil, eux continuaient de lutter contre l’oubli.
Car la pire des morts n’est peut-être pas celle qui arrête le cœur. La pire est celle qui efface jusqu’à la mémoire. La pire est celle qui transforme un être aimé en absence. La pire est celle qui condamne une mère à ne jamais savoir où repose son enfant.
Que sont devenus ces disparus ?… Où ont-ils rendu leur dernier souffle ?… Qui a fermé leurs yeux ?… Qui a entendu leurs dernières paroles ?… Qui a recueilli leur ultime pensée pour ceux qu’ils aimaient ?
Autant de questions demeurées sans réponse. Autant de blessures que le temps n’a jamais refermées. Car il existe des douleurs qui survivent aux générations. Des douleurs qui traversent les décennies comme un feu souterrain. Des douleurs qui ne demandent ni vengeance ni haine, mais seulement la vérité… Seulement la justice de la mémoire… Seulement le droit de savoir.
Aujourd’hui encore, leurs familles portent ce fardeau. Aujourd’hui encore, des noms gravés sur la pierre attendent que l’Histoire leur rende ce que l’oubli leur a volé. Aujourd’hui encore, des enfants devenus vieux continuent de chercher un père qui n’est jamais revenu. Et lorsque le soir descend sur le Mur des Disparus, lorsque les visiteurs s’éloignent et que le silence reprend possession des lieux, il semble parfois que ces noms murmurent encore.
Ils ne réclament ni gloire ni honneurs… Ils demandent simplement qu’on se souvienne… Qu’on se souvienne qu’ils ont vécu… Qu’ils ont aimé… Qu’ils ont espéré… Qu’ils ont attendu… Et qu’ils ont disparu.
Alors, tant qu’un seul de leurs noms sera prononcé, tant qu’une seule fleur sera déposée devant leur mémoire, tant qu’un seul cœur continuera de battre au souvenir de leur destin, ils ne seront pas tout à fait morts. Car l’oubli est la seconde tombe. Et la mémoire est la dernière patrie des disparus.
C’est là qu’ils demeurent désormais. Dans les larmes de leurs enfants. Dans la fidélité de leurs proches. Dans le recueillement de ceux qui refusent d’effacer leur histoire.
Et peut-être aussi, dans cette part secrète de l’âme humaine où vivent éternellement ceux que l’on a perdus, mais que l’on n’a jamais cessé d’aimer.
José CASTANO
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