Feuilleton de l’été : la magnifique et lamentable histoire de DUKSON, le Lion noir du XVIIème 3/7

Episodes précédents

Episode 1

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Episode 2:

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Episode 3

Le père Dukson, originaire du Gabon, appartenait à la race des Pahouins, ces nègres couleur jais, pas très grands, souples et robustes. Brazza, lors d’un rapide séjour, avait réussi à grouper les indigènes dans des villes. Et c’est indirectement au grand colonisateur français que Dukson père doit d’être né — comme son fils, plus tard à Port-Gentil.
Au retour de la guerre de 1914-18, Dukson père, qui a vécu pendant quatre ans dans la métropole, et qui a apprécié les bienfaits du progrès, ne peut résister au désir d’éduquer ses frères de couleur. Il est nommé instituteur. En 1922, Georges Dukson vient au monde. Il est élevé à l’européenne, et son père s’attache surtout à développer chez lui l’amour de la France. L’éducateur réussit pleinement. Et en 1939, à la guerre, Georges Dukson, avec l’autorisation et aussi l’encouragement de son père, s’engage. Il a dix-sept ans.
Pendant six mois, il accomplit au Gabon, à Libreville, son service militaire, puis il arrive pour se battre dans la métropole, avec le grade de sergent. En juin 1940, Dukson est fait prisonnier. Pour ce nègre épris de liberté, les deux années qu’il passe en Allemagne sont terribles. A différentes reprises il essaye de s’évader. Il échoue et ses tentatives se soldent par des mesures de représailles.
Mais Dukson est têtu. En 1943, avec un camarade de captivité — un industriel parisien — il réussit enfin. Il ne m’a jamais raconté en détail cette évasion qui fut plus difficile que nulle autre certainement, car un nègre se promenant sur les routes d’Allemagne attirait le regard et la curiosité. Enfin il arrive à Paris et son compagnon, retrouvant sa situation, le prend à son service comme chauffeur et garçon de courses.
Dukson, en effet, est bloqué en France et souvent le soir, quand il pense à la petite école blanche de Port-Gentil, avec sa cour et son préau peint en vert, son cœur se serre.
Peut-être — mais sait-on jamais ? —son destin eût-il été changé si un jour son compagnon de captivité ne l’avait envoyé faire une course dans une grande pharmacie de l’Opéra. Une de ces pharmacies où les vendeuses, en sarrau blanc, sont belles et nombreuses.
Une grande fille, très brune, au visage doux mais aux yeux ardents s’est plantée devant le nègre. Le pauvre Dukson est ébloui. Ses yeux sont exorbités, il essaye de parler, il parvient à bafouiller. Finalement, il s’enfuit et va dans une autre pharmacie acheter l’aspirine dont il avait besoin. Mais la pensée de Carmen — appelons-la ainsi pour la commodité du récit — ne le quitte pas. Le lendemain, Dukson se précipite à la pharmacie. A la main, il tient un petit paquet. Un bifteck.
— Tenez, mademoiselle, dit-il gauchement, pour votre déjeuner.
La jeune fille sourit, accepte.
Dukson, lui, est déjà loin, détalant à toutes jambes, encore surpris de son audace.
Mais désormais, tous les prétextes lui sont bons pour venir rôder autour de la pharmacie. Souvent, il attend des heures avant d’être servi. Mais que lui importe : il voit Carmen aller, venir, souple, gracieuse, belle, désirable. Il ne lui en faut pas plus. La jeune vendeuse est flattée par cet hommage muet sinon discret. Pour elle, Dukson est un grand gosse qu’elle aime bien. Lui préférerait qu’elle l’aimât tout court. Mais cet adverbe correctif, depuis que les hommes conjuguent le verbe aimer, a causé trop de drames pour qu’il soit besoin d’y revenir. Carmen aime bien Dukson. Lui l’aime tout court. Il n’y a qu’un mot de trop. Mais un mot qui compte.
Une après-midi, le nègre arrive tout joyeux :
— Voilà, mademoiselle Carmen, c’est pour vous.
Et il lui tend un magnifique stylo.
La jeune fille le prend, mais le rend le lendemain prétextant qu’il a trop de valeur.
C’est d’autant plus vrai que Dukson a volé ce stylo à son patron, son camarade d’évasion, lequel n’hésite pas à signaler ce larcin à la jeune vendeuse. Dukson à présent baisse la tête. En regardant le plancher, ses yeux roulent des éclairs. Il quitte la pharmacie mortifié, soudain sujet à ce complexe d’infériorité qui agite depuis toujours et qui agitera toujours les hommes de couleur vivant parmi les blancs.
Dukson disparaît. L’industriel évadé ne le reverra pas. Carmen le rencontrera par hasard plus tard.
Notre jeune nègre pendant ce temps s’est installé dans un petit hôtel borgne des Batignolles où il a une chambre à la journée. Pour vivre, il fait du commerce. Oh ! pas de grandes affaires mais un petit trafic qui lui permet de vivoter. Il vend au prix du marché noir, bien entendu, des petits pains blancs qu’il livre à domicile. Il en va ainsi jusqu’au 20 août. Ce matin-là, Dukson qui n’a pourtant jamais lu Maurras, demande à son hôtelier un couteau de cuisine. On le lui refuse.

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