Dans son monde, chaque fait divers est une faille réglementaire qu’il convient de colmater. Il a demandé à me rencontrer suite à sa lecture de ma nouvelle sur l’intelligence artificielle qu’il a compris comme étant une dénonciation sans appel.
En effet, il déteste l’IA. Je peux comprendre pourquoi il déteste l’artificiel, et, après cet interview, j’ai aussi compris pourquoi l’intelligence lui posait problème…
Avant l’interview il m’avait fourni un document listant des propositions qu’il m’assurait porter au plus haut niveau.
Nous nous sommes rencontrés dans un café chic parisien.
J’étais arrivé 10 minutes en avance mais il était déjà présent.
Il portait une veste col Mao d’une sobriété monastique. Nous l’appellerons « SC ». Ce n’est pas un marginal aux idées farfelues : c’est l’archétype de ces hauts fonctionnaires éclairés, biberonnés aux statistiques sanitaires et convaincus que la liberté d’agir n’est que le nom donné à l’incompétence du citoyen.
Voici l’interview dans son intégralité.
DiogeN : SC, bonjour. En lisant votre document, une évidence s’impose : le quotidien du Français moyen vous semble être un champ de mines permanent. Commençons par la mobilité. Vous proposez d’imposer le casque intégral, les coudières et les genouillères aux usagers de trottinettes, et d’étendre l’obligation du casque à absolument tous les cyclistes, quel que soit leur âge.
SC :
Tout d’abord je tiens à souligner que toutes ces mesures visent à participer à l’effort que nous devons tous mener pour lutter contre le réchauffement climatique et pour améliorer la biodiversité.
En cela l’Europe doit être en première ligne.
Concernant la mobilité urbaine sur trottinette, c’est de l’arithmétique médicale. Une boîte crânienne adulte n’est pas plus dure que celle d’un enfant de 11 ans. Pourquoi la loi protégerait-elle l’une et pas l’autre ? Quant aux trottinettes, la cinématique d’une chute à 25 km/h sur du bitume projette le visage en avant dans 60 % des cas. Le casque bol est une illusion. L’équipement intégral et articulé est la seule réponse rationnelle.
DiogeN : Poussons la logique hors de la ville : vous voulez également forcer les piétons à porter un gilet jaune hors agglomération dès la tombée de la nuit ?
SC : L’obscurité n’est pas une opinion. Un piéton en vêtements sombres sur une départementale sans trottoir est un obstacle invisible à plus de 30 mètres. Le gilet fluorescent est une mesure d’autodéfense minimale. Si vous circulez dans l’espace public nocturne sans être vu, vous mettez sciemment en danger la santé mentale du conducteur qui va vous percuter.
DiogeN : L’argument culpabilisateur est imparable. Venons-en aux véhicules à moteur. Vous proposez la présence obligatoire d’un extincteur contrôlé chaque année, doublée d’une formation obligatoire au maniement tous les deux ans pour tous les permis de conduire.
SC : Absolument. Un départ de feu dans un compartiment moteur met moins de trois minutes à embraser un habitacle. Attendre les secours est une aberration logistique. Tout conducteur doit être en mesure d’agir comme un premier intervenant certifié. Deux heures de recyclage bisannuel, ce n’est rien à l’échelle d’une vie humaine sauvée.
DiogeN : En somme, le permis de conduire devient un brevet de pompier à durée limitée. Rentrons à présent dans le domicile des Français. Votre rapport suggère d’imposer un diagnostic électrique obligatoire tous les dix ans avec obligation de travaux immédiats, mais aussi d’encadrer la possession de chiens à l’intérieur même des logements.
SC : Le domicile est le lieu de tous les aveuglements. Les incendies d’origine électrique représentent un tiers des sinistres domestiques ; imposer des travaux sous contrainte d’inhabitabilité est un acte de salubrité publique. Quant aux chiens, les morsures sur les facteurs, les artisans ou les enfants surviennent majoritairement dans la sphère privée. Imposer un dispositif de retenue ou une sectorisation de l’animal dans le logement lors de visites n’est que du bon sens civilique.
DiogeN : Le chien en laisse dans le salon, donc. Et pour le dimanche après-midi, vous prévoyez d’encadrer très strictement, voire d’interdire, les barbecues, tout en restreignant l’accès aux produits ménagers courants.
SC : Le barbecue est une double hérésie : un risque pyrotechnique majeur en période de sécheresse et un vecteur d’émission de particules fines non filtrées. Nous devons aller vers une interdiction ciblée et une homologation stricte des appareils. Pour les produits ménagers, laisser des solutions hyper-concentrées d’hypochlorite ou de soude caustique en libre-service dans les supermarchés est une irresponsabilité. Ces produits doivent être vendus sur présentation d’une pièce d’identité, enregistrés en registre, et réservés à des usages tracés.
DiogeN : Il ne manque plus qu’une autorisation préfectorale pour déboucher son évier. Mais vous avez pensé à tout, puisque votre ultime proposition vise à réguler ce qu’il reste de liberté dans nos têtes : une formation citoyenne obligatoire à « l’esprit critique » pour lutter contre la désinformation.
SC : La désinformation est une pathologie sociale au même titre qu’une intoxication chimique. Donner à chaque citoyen, via un parcours éducatif contraint tout au long de la vie, les outils algorithmiques et factuels pour évaluer l’information, c’est vacciner le corps social. L’esprit critique ne se présume pas, il s’administre.
DiogeN : Qu’allez vous faire ces prochaines semaines ?
SC : Je prends des vacances bien méritées. Nous avons réussi à doubler le montant des subventions de notre think-tank et je pars en Bolivie. J’ai beaucoup aimé ce pays lors d’une mission visant à évaluer l’impact d’une information sur le transgenrisme dans les régions défavorisées de Potosí et de Chuquisaca
Je quitte SC alors qu’il enfile son gilet de haute visibilité et ajuste ses petites lunettes rondes. Il me scrute une dernière fois avec son regard inquisiteur. Sans doute pour avoir une dernière confirmation que « je n’en suis pas ». Il se consolera ce soir avec une ligne de coke
Dans son monde parfait, personne ne meurt d’un accident, personne ne brûle une merguez, et personne ne pense de travers.
Fascinant et tellement iréel que je me demande si cette rencontre a bien eu lieu.
J’ai ressenti une sorte de frisson a l’idée que j’en avais rencontré un, mais qu’ils étaient des milliers comme lui, au plus haut sommet de l’Etat, à oeuvrer pour notre bien.
DiogeN
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