Il revient de loin, de cet endroit où l’humanité s’est perdue et n’a plus cherché à se retrouver. Il a vu ce que voient les morts quand ils s’attardent trop parmi les vivants : la vie vidée de sens, la parole dévaluée, la tendresse devenue spectacle.
Il a traversé le siècle comme on traverse une plaine minée, les yeux baissés, le souffle court, priant pour ne pas exploser à chaque pas. Il n’a pas été un héros — seulement un survivant. Et survivre, c’est une forme de honte.
Il a connu les hommes, leurs bêtises sublimes, leurs fidélités cruelles, leurs colères déguisées en amour. Il les a vus pleurer devant leurs victimes, et rire devant leurs dieux. Il sait que l’homme ne hait pas tant pour détruire que pour exister. La haine, parfois, est le seul moyen de se sentir vivant.
Il a longtemps cru que la douceur sauverait le monde. Puis il a compris que le monde ne voulait pas être sauvé. Le monde veut durer, comme une plaie veut suppurer. Et l’homme, cet animal pensant, ne cherche pas la paix : il cherche seulement à donner un sens à sa propre douleur.
C’est cela, la véritable religion de notre temps : la douleur justifiée, la souffrance expliquée, la blessure sanctifiée. On ne prie plus pour être délivré du mal, on prie pour que le mal ait un sens.
Il a vu passer les idéologies comme des trains funéraires : le communisme, le fascisme, l’humanisme, le libéralisme — tous chargés de cadavres et d’espoirs pourris. Il n’a pas monté à bord. Il s’est tenu sur le quai, seul, regardant partir les wagons, les drapeaux, les hymnes, les uniformes.
Il savait que tout cela finirait dans le même fossé.
Il écrit aujourd’hui comme on écrit sur la vitre d’un train : avec la buée de son souffle. Ce qu’il dit s’effacera vite. Mais il le dit quand même, parce que se taire serait pire.
Il n’a plus d’illusions, plus de doctrine, plus de parti.
Il ne croit plus au progrès, ni à la révolution, ni à la rédemption. Il croit seulement à la lucidité, cette lumière froide qui éclaire les décombres sans les juger.
Son livre n’est pas un cri, ni une prière. C’est un constat. Le constat d’un homme qui a aimé les hommes et qui, pour cela, a cessé de leur faire crédit.
Il ne parle pas du monde tel qu’il devrait être, mais du monde tel qu’il est : blessé, violent, magnifique dans sa déchéance. Un monde où le bien et le mal copulent dans les mêmes lits, où les saints sentent la poudre et les bourreaux pleurent en silence.
Il ne cherche pas à convaincre. Il veut seulement témoigner.
Témoigner que, malgré la laideur, la bêtise, le sang, il reste parfois, dans un regard, dans un geste, dans une phrase, un éclat de beauté assez fort pour donner envie de continuer.
Ce livre est né de cette certitude fragile :
que l’homme mérite encore d’être compris, même s’il ne mérite plus d’être cru.
Charles Rojzman
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