La Russie des grands orgues : un pont culturel franco-russe

Photo : l’orgue Cavaillé-Coll, fierté franco-russe du conservatoire de Moscou

Quand on évoque la Russie, on pense spontanément aux chœurs orthodoxes, aux balalaïkas ou aux grandes symphonies de Tchaïkovski. Pourtant, l’histoire culturelle russe cache un autre géant : l’orgue. Bien que cet instrument soit historiquement lié au christianisme occidental (catholique et protestant) et absent de la liturgie orthodoxe, la Russie s’est dotée au fil des siècles d’instruments absolument monumentaux, souvent portés par l’admiration des Tsars pour le génie technique et artistique européen.

Pour les lecteurs de Résistance républicaine, voici un voyage à la découverte de ces grands orgues russes, marqué par des destructions, des résurrections spectaculaires, et un lien charnel très fort avec la facture instrumentale française.

☑️Le joyau de Moscou : le Cavaillé-Coll du Conservatoire Tchaïkovski

S’il est un orgue qui incarne le lien indéfectible entre l’art français et la Russie, c’est le grand orgue de la grande salle du Conservatoire Tchaïkovski de Moscou.

Inauguré en 1901, cet instrument est l’une des toutes dernières œuvres d’Aristide Cavaillé-Coll, le plus grand facteur d’orgues français du XIXe siècle (à qui l’on doit les orgues de Notre-Dame de Paris et de Saint-Sulpice).

Commandé grâce au mécénat du magnat des chemins de fer russes, le baron von Derwies, l’orgue fit d’abord sensation à Paris lors de l’Exposition Universelle de 1900 où il fut monté dans les ateliers de l’avenue du Maine avant d’être démonté et expédié par train à Moscou.

L’anecdote historique : Pendant la période soviétique, alors que la religion était bannie, cet orgue ne dut sa survie qu’à son statut d’« instrument laïc » installé dans une salle de concert et non dans une église. Il a vu passer les plus grands virtuoses et compositeurs, dont Chostakovitch. Restauré avec un soin infini par des artisans européens, il sonne aujourd’hui exactement comme le voulait son créateur français.

☑️Le phénix de Kaliningrad : le plus grand complexe d’orgues de Russie

Situé dans l’enclave balte de Kaliningrad (l’ancienne Königsberg, patrie d’Emmanuel Kant), le grand orgue de la Cathédrale de la Grâce est un monstre de technologie et d’histoire.

Détruite par les bombardements britanniques en 1944 et laissée à l’état de ruine sous l’ère soviétique, la cathédrale a été entièrement reconstruite à partir des années 1990. En 2007, un projet pharaonique voit le jour : recréer le grand orgue historique. Construit par la manufacture allemande Alexander Schuke, il s’agit en réalité d’un « complexe » unique : un grand orgue de tribune couplé magnétiquement et numériquement à un orgue de chœur. L’organiste peut jouer les deux instruments simultanément depuis une seule console, actionnant un total de 122 jeux et plus de 8 500 tuyaux.

Le buffet de l’orgue est une réplique baroque exacte de celui de 1721, surmonté de statues mobiles (des anges qui jouent de la trompette) et d’un phénix qui déploie ses ailes, symbolisant la renaissance de la ville après les tragédies du XXe siècle.

☑️L’orgue du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg : le renouveau français

Saint-Pétersbourg a toujours été la fenêtre de la Russie sur l’Occident. Lorsque le mythique Théâtre Mariinsky s’est doté d’une nouvelle salle de concert symphonique dans les années 2000, le choix du directeur, le célèbre chef d’orchestre Valery Gergiev, s’est porté sur une maison française : la manufacture Daniel Kern, basée à Strasbourg.

Inauguré en 2009, cet orgue de 74 jeux est le premier orgue de facture spécifiquement française installé en Russie depuis la révolution de 1917. Conçu pour s’intégrer à l’acoustique moderne et exigeante de la salle, il permet aux musiciens russes d’interpréter le répertoire romantique et symphonique français (Widor, Vierne, Franck) avec les timbres d’origine.

Le saviez-vous ? L’amour des Russes pour l’orgue est tel que l’instrument s’est parfaitement laïcisé. Les salles de concert philharmoniques de presque toutes les grandes villes de Sibérie (Novosibirsk, Krasnoïarsk, Irkoutsk) possèdent leur propre grand orgue, souvent commandé à grands frais en Europe centrale ou en France, remplissant les salles à chaque concert.

  • À écouter : comment la tradition alsacienne résonne chez les tsars de la musique avec cet entretien sur YouTube.

Ces instruments rappellent que, par-delà les vicissitudes de la géopolitique, les ponts culturels entre la France et la Russie sont ancrés dans le plomb, l’étain et le bois de ces géants des partitions. Une résistance de l’esprit par le grand Art.

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1 Commentaire

  1. Merci Jules pour ce beau reportage. Ce qu’il faut surtout retenir, c’est le savoir faire français dans le domaine de la facture d’orgue et que si il n’y avait pas eu des gens comme Bernard Coutaz créateur de l’iconique label discographique Harmonia Mundi, ou le conseil général de l’Aisne, par exemple, de fabuleux trésors seraient peut être désormais à la déchetterie. Bonne journée.