Le citadin n’a jamais vu mourir un cochon, voilà pourquoi il a peur de tout

À en croire les sociologues, les philosophes et les chroniqueurs de plateau, « nous » avons changé notre rapport à la mort.

Certes! 

Mais est-il nécessaire de réfléchir beaucoup pour comprendre?

Parce que « nous », en l’occurrence, c’est d’abord et avant tout le citadin, cette créature étrange capable de vivre sur une planète biologique sans en être vraiment conscient. 

Et le citadin – hélas! – est aujourd’hui l’espèce dominante.

 

Le monde d’avant : la mort faisait partie du décor.

 

Je commencerai par évoquer quelques souvenirs vieux de quelques décennies. 

En Bourgogne, dans le village de mon enfance, le cochon se tuait à la Toussaint. Loin d’être un drame, c’était une fête. Les voisins venaient, le bouilleur de cru était passé peu avant et l’animal, qui avait passé l’année à transformer en lard eaux grasses et patates bouillies, rendait l’âme dignement – quoique parfois bruyamment.

Les enfants regardaient. Personne n’aurait songé à les en empêcher. Ils apprenaient ainsi, sans cours magistral, que la vie côtoie la mort et que la viande n’est pas une substance mystérieuse fabriquée en usine par des robots bienveillants.

Le boucher s’activait toute la journée. Le festin avait commencé très tôt quand on chipait un gratton tout chaud dans le saindoux en train fondre. Il s’était poursuivi le soir avec le boudin et les abats. Pour le reste, fallait patienter un peu pour que la viande fraîche s’attendrisse, qu’elle « rassisse ». 

Le lard finissait dans les saloirs, les rôtis dans des bocaux et les jambons dans le sel avant d’être suspendus sous le manteau de la cheminée alimentée avec du bois de genévrier pour l’occasion.

La poule trop fatiguée pour pondre finissait en savoureuses rillettes. 

Les lapins que les enfants nourrissaient le matin pouvaient se retrouver dans leur assiette le soir même et ces mêmes enfants mangeaient le civet avec appétit.

Quotidiennement, Minou massacrait des souris et venait faire l’offrande de leurs entrailles sur le paillasson pour montrer qu’il avait bien fait son travail.

Quand Médor commençait à boîter bas,  le grand-père décrochait le calibre et l’emmenait faire une promenade en forêt, une bêche sur l’épaule.

Grand-père revenait seul, le cœur gros, les bottes tachées de boue et le fusil sentant la poudre. Tout le monde avait compris. Il avait fait son devoir.
Le vétérinaire, ça coûtait beaucoup plus cher qu’une cartouche. 

Et le chien avait eu droit à une fin brève.

Ce monde n’était pourtant pas cruel. 

Il était tout simplement cohérent. 

La mort appartenait au vivant, tout comme le gel de mai ou la sécheresse d’août.

On la subissait, mais on l’acceptait car il fallait bien « faire avec ». C’était ainsi. 

Ça l’avait toujours été.

Le rural n’avait pas besoin de philosopher sur la mort : il la côtoyait quotidiennement.

N’est-ce pas une forme ultime de sagesse?

Le citadin : la vie sans conséquences

Voici maintenant notre contemporain type, lui qui représente 80 % de la population française et dont les habitudes mentales sont devenues les normes de « la société ».

Il est né dans une clinique, a grandi dans un appartement, et mourra dans un hôpital après un passage obligé dans un Ehpad.

L’eau coule à son robinet quelle que soit la pluviométrie : il n’a jamais regardé le ciel en se demandant si son puits serait à sec. 

La nuit ne lui a jamais fait peur : les villes ne s’éteignent pas. 

Le froid ou la canicule ne le dérangent pas vraiment : il lui suffit de régler son thermostat pour corriger ces aléas.

La foudre est un phénomène météorologique spectaculaire trop rare à ses yeux. Le cas échéant, il la photographie pour un post sur Instagram. Il ne la craint pas : elle ne menace pas le vieux tilleul à côté du portail. 

Pour lui la vipère est un animal aussi légendaire que le dahu. Quoi de plus normal de la protéger? Dès lors, n’est-il pas nécessaire de voter une loi afin de punir de trois ans d’emprisonnement celui qui l’écraserait d’un coup de talon vengeur?

Quant au gel tardif de mai qui frille les bourgeons c’est tout au plus un désagrément matinal justifiant de penser à porter une écharpe en sortant. Ce n’est pas le risque de perdre son revenu annuel en une nuit.

Son rapport à la nourriture est à l’avenant. La viande en barquette découpée en portions individuelles n’évoque plus rien de vivant. 

Le poisson est un filet blême ne rappelant en rien la bête qui nageait dans l’eau. Il ignore à quoi ressemble une truite vivante, et s’en moque. Il serait d’ailleurs incapable d’écailler et de vider un poisson. Il se révulserait à évoquer cette simple idée. 

Il ne connaîtra jamais le menu plaisir de faire péter une vessie natatoire entre ses doigts.

Fruits et légumes sont des objets tous pareils, presque stériles. Une chiure d’oiseau, une trace de terre, de moisissure, un ver ou une limace les rendraient impropres à la consommation. 

Jamais il n’aura le plaisir de se laisser guider par les guêpes qui, en ayant dévoré une partie d’une mirabelle lui ont ainsi indiqué laquelle était la plus mûre.

Car le citadin ne consomme que des produits alimentaires. Il ne mange pas. 

Surtout pas des êtres vivants transformés. 

Il se nourrit.

La chaîne causale entre le vivant et l’assiette lui est aussi étrangère que le principe d’indétermination d’Heisenberg.

Il faut bien réaliser toutes les implications de ce qui précède pour avoir une chance de comprendre. 

Le citadin n’est pas plus sentimental que le paysan.  

Il est simplement totalement déconnecté de la vie. 

Il peut se permettre d’ignorer le réel parce que tout est prévu, calibré, normé, emballé, sous-vidé, pasteurisé, analysé, certifié, validé, étiqueté, estampillé, contrôlé, autorisé, assuré et qu’en cas de non-conformité,  tous les recours sont possibles. 

Son monde est fondamentalement gérable et géré. 

Pour lui, l’imprévisible est par définition une abstraction aussi incongrue qu’incompréhensible.

C’est quelque chose qui n’a pas le droit d’arriver et dont quelqu’un doit répondre. 

Car il lui faut toujours un coupable.

 

Les très riches enseignements de l’imprévisible.

Le rural, lui, a reçu une éducation que personne ne lui a dispensée: l’éducation par imprévisible du réel.

Il a appris que la nature n’est pas programmable. 

Une colonie d’abeilles peut mourir d’un hiver trop long ou d’un printemps trop pluvieux. 

Il peut rentrer bredouille d’une cueillette de girolles ou d’une pêche au brochet. 

Il mangera autre chose.

Le chien qui revient boiteux d’une battue ne fera peut-être pas la saison suivante. 

La gelée de saint Mamert est une menace réelle, pas une métaphore poétique ni la croyance surannée des grenouilles de bénitier accordant tant de pouvoirs aux Saints. 

La tornade pourra abattre le grand pin Douglas sur sa toiture.

La foudre pourra mettre le feu à sa grange.

Il a vécu des situations pour lesquelles le citadin aurait recours immédiatement à un spécialiste, à un expert, à une administration voire à un tribunal.

Cette familiarité avec l’aléa a pour conséquence l’acceptation tacite du risque comme composante normale de l’existence. 

Ce n’est en aucune manière le fatalisme du vaincu, ni une forme de résignation mais tout simplement le sage pragmatisme de celui qui sait qu’il ne peut pas tout contrôler. 

Le réalisme de celui qui a appris à distinguer ce qui dépend de lui de ce qu’il doit accepter comme contrainte.

Le rural a aussi compris d’instinct ce que le citadin se refuse à intégrer intellectuellement :  la mort est le revers nécessaire de la médaille de la vie. 

Quand il abat le cochon en novembre, il ne célèbre pas la mort, il accomplit un cycle. 

Quand il enterre son vieux chien, il ne pratique pas la cruauté. Ceci s’intègre naturellement dans une continuité : l’animal a vécu avec lui, a protégé ses poules des renards et l’a accompagné à la chasse. Il l’aimait mais il sait qu’un autre le remplacera, tout comme un autre l’a précédé.

Il lui rend à sa manière ce qu’il lui doit : une fin digne et rapide et une place dans la terre sur laquelle il a vécu. Son corps nourrira le grand chêne sous lequel il aimait à se promener.

Il ne s’en débarrasse pas en payant un vétérinaire qui le fera incinérer.

Et, chaque fois qu’il passera sous le grand chêne, il aura une pensée fugace pour lui.

Le paradoxe des vertus modernes.

Le citadin a donc évacué la mort de son horizon pratique.
Il ne l’a pas pour autant supprimée : il l’a déplacée, sous des formes qui la désubstantialisent.

Il traitera le cancer de son chien par chimiothérapie pour vingt mille euros afin de prolonger son agonie quelques mois. 

Le grand-père rural aurait sorti son fusil, geste de miséricorde qu’il considérait comme une responsabilité, non comme un crime. 

Le citadin, lui, soigne parce qu’il a perdu la compétence mentale et pratique de la mise à mort assumée. 

Chaque euro dépensé en chimiothérapie canine donne la mesure de son éloignement au réel biologique. 

Et la loi, désormais, le conforte dans son raisonnement : le grand-père s’exposerait au tribunal correctionnel. La compassion est devenue une obligation légale, la mort naturelle administrée un délit passible de prison. Une pratique d’un autre temps.

Car les lois sont faites par les citadins. C’est ainsi.

Ces mêmes citadins s’indignent à l’idée de manger du cheval. Du cheval? Un animal noble et meilleur compagnon de l’homme? Quelle horreur!

Mais ils ingurgitent sans le moindre état d’âme des nuggets de poulets de batterie élevés en 42 jours dans des hangars où la densité au mètre carré indignerait le grand père dont les poules courent dans le pré. 

La cohérence n’est pas leur fort. 

Leur seule cohérence serait le mécanisme : on protège ce qu’on connaît, on mange ce qu’on ne voit pas. 

Le cheval a un nom, une personnalité, une existence culturelle. 

Le poulet de batterie n’est perçu que comme de la protéine sous cellophane. Il a peut-être même été produit à l’autre bout de la terre. 

A-t-il même un jour été réellement vivant?

On retrouve les mêmes incohérences dans le pêcheur « no-kill ». 

Il passe son dimanche à taquiner la truite fario dans la Tille. Il la sort de l’eau avec les gestes délicats de l’obstétricien manipulant un grand prématuré, la photographie sous toutes les coutures pour ses réseaux sociaux, puis il la remet à l’eau précautionneusement. 

Il a pratiqué la pêche sans en assumer la finalité. 

Dans les années 1970, la quasi-totalité du poisson vendu en poissonnerie était entier. On voyait le poisson. On ne pouvait ignorer qu’il avait été vivant. Aujourd’hui, 80 % est commercialisé en filet. Mieux, les ventes de surimi ont explosé.

Le pêcheur no-kill aurait scrupule à tuer la truite qu’il a pêchée.

La boucle est bouclée.

La mort est passée à la trappe. On l’a éradiquée. On l’a invisibilisée.

Alors, il n’est bien sûr plus question de veiller grand-mère tout une nuit en buvant de la gnôle et en jouant aux cartes avec ses proches avant de la porter en terre le lendemain matin. 

On sous-traite le deuil en la confiant à un funérarium, puis on s’empresse de faire disparaître le corps en l’incinérant au plus vite.

Pour autant, la ville ne s’est pas débarrassée de l’anxiété.

La France comptait, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une population à peu près également répartie entre villes et campagnes. Désormais, plus de 80 % des Français vivent en ville. Cette migration massive, accomplie en deux générations, est l’une des transformations les plus radicales de notre histoire.

C’est également une des moins commentées, car ceux qui s’autorisent à parler sont précisément des urbains. Et parler de cet exode serait commenter un génocide culturel dont ils ont été les acteurs.

Ce qu’il a produit, entre autres effets, c’est une génération ayant perdu la mémoire du risque naturel. 

Des dizaines de millions de gens pour qui l’imprévisible est, par essence, une anomalie. Pour qui tout accident est une faute, toute perte vécue comme un préjudice, toute mort le fruit de la négligence de quelqu’un, personne physique sinon morale.

Le tout pour le plus grand bonheur des avocats.

L’assurance tous risques, le recours juridique automatique, la réglementation préventive en sont des manifestations concrètes.

Ce sont des réponses rationnelles à une expérience du monde d’où le risque ordinaire est banni. 

En revanche, en le bannissant, on l’a fait ressurgir sous une autre forme, celle d’une anxiété diffuse car sans objet précis.

Ainsi, le citadin angoissé exige le principe de précaution contre les OGM, refuse l’antenne du téléphone dans son quartier. Et il a d’ailleurs créé l’association « Robin des toits » pour lutter contre. 

Car « On ne sait jamais ! »

Il interdit à ses enfants de grimper aux arbres dans la cour de récréation. Il les oblige à porter un casque et des genouillères avant de monter sur un vélo.

Le citadin n’est pas vraiment stupide, il est simplement désarmé. 

Il ne dispose plus des outils cognitifs lui permettant évaluer un risque réel parce qu’il n’a jamais géré de risques réels.

Il n’a jamais eu à marcher sur la glace d’un étang.

Sa jauge est déréglée. 

Tout lui paraît également menaçant parce que rien dans son quotidien ne lui a appris à distinguer le danger sérieux du danger négligeable.

Le paysan, lui, hiérarchise naturellement. Il sait que la tique est un risque réel (la maladie de Lyme existe), que la vipère est un risque marginal (elle mord surtout les imprudents mais tue rarement), et que la foudre est un risque spectaculaire mais statistiquement dérisoire. 

Il sait également que les fraises des bois peuvent porter les œufs microscopiques de l’échinococcose alvéolaire. Mais elles ont si bonnes… Et pourquoi diable ce foutu goupil serait-venu chier exprès sur celles qu’il s’apprête à ramasser? Faudra-t-il en outre qu’il soit malade? Ça fait beaucoup quand même…

Il a donc compris que le risque zéro n’existe pas, et que toute décision est un arbitrage entre risques, pas une élimination du risque. 

Cette sagesse-là s’apprend dans les champs, jamais dans les amphis.

Les leçons que l’on n’apprend jamais en ville.

Certes, les champs ne sont pas le berceau de toutes les vertus et la ville le cloaque de tous les vices.

Mais je soutiens qu’il est des savoirs ne pouvant s’acquérir que dans le contact avec le réel biologique tels que la naissance, la mort, la prédation, l’aléa climatique, le cycle des saisons vécu dans toute sa brutalité.

Et je soutiens fermement que la perte de ces savoirs a des conséquences dépassant de très loin la simple nostalgie.

Une société qui ne sait plus tuer son cochon devient, tôt ou tard, une société qui ne sait plus assumer ses choix. 

Elle se consolera en interdisant de faire abattre le cochon à la ferme. Elle finira par organiser ses fêtes sans cochon pour ne froisser personne: le recteur de la Grande Mosquée de Paris a déjà montré le chemin.

Une société qui confie ses morts à des professionnels du deuil comme on confie sa voiture au garagiste perd quelque chose d’essentiel dans sa capacité à se confronter à l’irréversible. 

Et une société qui a élevé l’absence de risque au rang du droit constitutionnel est une société qui a choisi de se mentir sur la nature du monde qu’elle habite.

Le réel, cependant, n’est pas signataire de ce contrat. 

Il continuera, avec son entêtement habituel, à produire des morts, des risques, des aléas et des irréversibilités que nul décret ni réglementation ne pourra jamais éradiquer. 

La pandémie de 2020 l’a prouvé : une société qui a oublié ce qu’était une épidémie a réagi tétanisée par la panique. 

La panique de ceux qui rencontrent pour la première fois quelque chose qu’ils ne contrôlent pas.

Peut-être faudrait-il, de temps en temps, emmener les enfants des villes voir tuer un cochon. 

Non par sadisme, mais par un souci de pédagogie du réel. 

Il leur faut comprendre que la côtelette a eu des parents, que la mort est indissociable de la vie, et que grandir, c’est apprendre à tenir sa place dans un monde qui fonctionne parfaitement en ayant cure de nos règlements.

Raoul Girodet

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4 Commentaires

  1. C’est un choix délibéré que d’avoir coupé de la terre l’humain. Mes parents étaient citadins mais mes grands parents étaient agriculteurs et j’ai pu profiter de ce mode de vie rigoureux mais gratifiant. Mais les politiciens, dans leur quête de vie éternelle, répandent la peur de vivre et mourir.

  2. autrefois,on veillait les morts dans nos maisons,mais c’était autrefois,;à 8 ans je savais plumer le poulet,le canard,les vider ;je savais tuer le lapin,c’était autrefois,dans un autre monde,sur une autre planète

  3. Bonjour le citadin a surtout peur de tout car il est trop à l’écoute des medias qui insémine une peur constante, les habitants des campagnes ont d’autres activités bien plus profitables. Les citadins ignorent aussi qu’il y a bientôt plus de renards dans les villes qu’en forêt,le risque d’une infection par des œufs oeufs du ver du renard est donc réel, mais l’homme n’est pas naturellement un hote pour ce ver et on exagère un peu le risque, le seul moyen de s’en débarrasser est de cuire 10 min à plus de 60 degrés. Je me suis fait mordre plusieurs fois par des tiques, plus elle est retirée tôt et plus le risque d’infection diminue. Bonne journée.