Et vous le savez très bien. Quand vous accusez Xenia Fedorova de relayer la propagande du Kremlin « qui vise à saper le fonctionnement démocratique en France », vous vous empressez d’ajouter que ce n’est absolument pas une atteinte à la liberté d’expression ou au pluralisme d’opinions.
« Ce n’est pas une atteinte à la liberté d’expression. On a parfaitement le droit en France de contester la politique du gouvernement français, on a parfaitement le droit de contester l’engagement de la France en Ukraine. C’est le débat démocratique, c’est le pluralisme politique. »
« Je ne doute pas une seconde que ceux qui portent des théories comme celle que développait Xenia Fedorova vont continuer à être diffusées. Quand on entend M. Philippot, quand on entend M. Mariani, on n’est pas très loin de ce que dit Mme Fedorova. Donc, ils continueront à s’exprimer ». C’est en effet leur droit élémentaire dans notre démocratie.
Notre Constitution et la Convention européenne des droits de l’homme garantissent la liberté d’opinion, ce qui signifie que l’État ne peut pas punir un citoyen pour ses idées ou ses croyances. Chacun a donc le droit strict de préférer le récit du Kremlin à celui de l’Otan, sachant bien évidemment que la liberté d’expression s’arrête là où commencent l’incitation à la haine, l’apologie de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité. Le débat d’idées reste donc intouchable.
C’est pourquoi il y a de quoi s’étonner quand on apprend à la lecture du JDD, que vos services considèrent que d’honorables citoyens comme Henri Guaino, Florian Philippot, Philippe de Villiers, Ségolène Royal ou Booba, « contribueraient à une opération de blanchiment de la propagande russe dans le débat public ».
Je constate que vos services ont omis de citer d’autres belles figures de la politique, farouchement opposées à notre engagement résolument russophobe, mais surtout ils ont oublié Pierre de Gaulle, ardent défenseur de l’amitié franco-russe et de la politique russophile du Général, son grand-père. Est-il lui aussi dans le collimateur du ministère de l’Intérieur ?
Tout cela n’est pas sérieux. On a le droit d’être prorusse ou pro-Israël, on a le droit d’être pour ou contre l’Europe, on a le droit de contester toute la politique étrangère de l’Élysée. Et surtout, on a le droit de le dire, sans être pris pour un agent du FSB ou du Mossad pour autant. On ne combat pas les idées par la censure. Car nous ne sommes pas en guerre.
Entre les deux narratifs, la question est de savoir « Qui dit vrai », l’Occident ou le Kremlin ?
Il suffit d’observer le 180° de Macron entre 2022 et 2026 pour comprendre que la géopolitique et les intérêts des Etats ont pris le pas sur les faits et donc sur la vérité. L’évolution du discours d’Emmanuel Macron sur la guerre en Ukraine montre un durcissement stratégique spectaculaire. D’un rôle initial de médiateur cherchant un compromis, notre Président est passé à une posture de va-t-en-guerre sans aucune “ligne rouge” face à Moscou.
2022 : Il dit comprendre les « inquiétudes contemporaines de la Russie ». « Il ne faut pas humilier la Russie afin que le jour où les combats cesseront, nous puissions bâtir un chemin de sortie par les voies diplomatiques »
2023 : « La Russie ne peut ni ne doit gagner » « L’heure n’est pas au dialogue parce que la Russie a choisi la guerre »
2024 : » L’envoi de troupes occidentales au sol ne peut pas « être exclu » à l’avenir »
« Si la Russie gagne cette guerre, la crédibilité de l’Europe sera réduite à zéro »
2025 : Le message est clair. Aider l’Ukraine n’est plus seulement un acte de solidarité, c’est une nécessité de sécurité nationale pour la France.
Difficile d’y voir clair chez un personnage aussi versatile, qui lance des petites bombes, attend de voir les réactions et se rétracte en déclarant qu’on a mal compris. Il dit avoir été trompé par Poutine alors que c’est lui qui parlait de paix avec le Tsar tout en livrant dans son dos des canons Caesar à Zelensky. Le « en même temps » a ses limites…
Mais revenons aux faits et aux véritables causes de la guerre, systématiquement occultées
Le principe de souveraineté, le respect des frontières, la thèse de l’agression impérialiste, le conflit entre une démocratie et une dictature, tout cela ce ne sont que des mots. En 1999, l’Otan ne s’est pas embarrassée de ces beaux principes superflus pour bombarder la petite Serbie sans l’aval de l’ONU, sur un faux prétexte de génocide au Kosovo. En 2008, l’Occident ne s’est pas gêné pour dépecer la Serbie et l’amputer d’une partie de son territoire au mépris du droit international. Ce que défend l’Otan, c’est le seul droit international qui convient à Washington.
1. L’encerclement par l’Otan : La Russie affirme que l’Occident a trahi la promesse tacite faite à la fin de la guerre froide de ne pas étendre l’Otan vers l’Est. On est passé de 16 membres en 1991 à 32 en 2026. Cette promesse faite à Gorbatchev est largement documentée avec le déclassement des archives de l’époque et les témoignages de nombreuses personnalités. C’est bien pour cela que l’intégration de l’Ukraine à l’Otan est une ligne rouge pour le Kremlin.
2. L’Euromaïdan en 2014 : Le rôle cynique des Américains
Le récit occidental présente l’Euromaïdan comme une révolution populaire spontanée pour la démocratie. Le récit russe y voit un coup d’État téléguidé par la CIA pour placer une marionnette à la solde de Washington à la place du régime prorusse en place à Kiev. Or, l’ingérence américaine est parfaitement documentée. Un enregistrement le prouve. En février 2014, une conversation téléphonique interceptée entre Victoria Nuland, secrétaire d’État adjointe américaine, et l’ambassadeur américain à Kiev a fuité. On l’entend littéralement distribuer les rôles pour le futur gouvernement ukrainien (« Yats est le gars » en parlant d’Arseni Iatseniouk, qui deviendra Premier ministre). C’est à ce moment que Nuland lance son célèbre « Fuck the EU ». De plus, des sénateurs américains de premier plan comme John McCain, se sont rendus directement sur la place Maïdan pour haranguer la foule et soutenir l’opposition face au président élu Viktor Ianoukovitch. Le financement massif d’ONG pro-occidentales par des agences américaines a également préparé le terrain politique. On connait l’expertise de la CIA pour renverser les gouvernements qui déplaisent à l’Oncle Sam. Les Américains n’ont certes pas inventé la colère populaire en Ukraine, mais ils l’ont opportunément financée, encouragée et canalisée pour installer un pouvoir hostile à la Russie.
3. Les accords de Minsk de 2014-2015. Une arnaque antirusse
Ces accords prévoyaient notamment une réforme constitutionnelle donnant une large autonomie au Donbass au sein de l’Ukraine. Ils n’ont jamais été respectés. Merkel et Hollande ont reconnu qu’ils n’étaient qu’une duperie destinée à gagner du temps pour renforcer l’armée ukrainienne. Pour Moscou, c’est donc la preuve absolue d’une tromperie : l’Occident n’aurait jamais eu l’intention d’appliquer les accords, mais s’en serait servi comme d’un écran de fumée pour armer Kiev.
4. Le rejet méprisant des demandes de garanties de sécurité réclamées par Poutine.
Jusqu’en novembre 2021, Poutine a tenté d’obtenir des garanties de sécurité en Europe. Il demandait l’abandon définitif d’une adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’Otan, ainsi que le retrait des forces de l’Alliance des pays de l’Est frontaliers de la Russie. Ce fut un refus net et sans la moindre discussion.
La conclusion de tout cela est donc limpide
1) L’Otan continue de masquer ses promesses verbales de 1990
2) Washington nie son ingérence agressive en 2014
3) Les Occidentaux reconnaissent avoir trompé sciemment les Russes avec les accords de Minsk
4) Toutes les demandes de garanties de sécurité réclamées par les Russes ont été rejetées par Washington
Par conséquent, la politique occidentale à l’égard de la Russie peut se résumer en quelques mots : dissimulation, mensonges, cynisme et mépris sont au menu depuis la fin de la guerre froide.
Ajoutons que nos élites incultes ignorent l’histoire et méconnaissent l’âme russe. Elles nous ont conduits dans une impasse. Ce grand peuple slave ami de la France n’a plus aucune confiance en l’Occident. Nous avons gagné la guerre froide mais par la faute de quelques crétins aussi ignares qu’incompétents, américains et européens, nous avons perdu la paix. Une faute impardonnable qui a jeté les Russes dans les bras de la Chine.
Il est regrettable que personne n’écoute Pierre de Gaulle. Il est certainement celui qui connait le mieux la Russie d’aujourd’hui.
Opposé à l’engagement de la France, il affirme que les États-Unis et l’Otan ont orchestré ce conflit dans le but de « démembrer la Russie », de provoquer une guerre économique et de « déstabiliser l’Europe » pour mieux la transformer en vassal. Il dénonce notre soumission à l’Otan et la surenchère militaire dangereuse. J’adhère à cette thèse.
Notre politique antirusse actuelle est pour lui la trahison du « gaullisme » historique
« La France n’a jamais considéré la Russie comme un ennemi », ajoutant que la Russie actuelle est un modèle qui défend des valeurs essentielles, la patrie, la famille, la spiritualité, face à la décadence civilisationnelle des sociétés occidentales.
Il est donc temps d’œuvrer à la paix et de donner à la Russie les garanties de sécurité qu’elle réclame pour toute l’Europe. Cette guerre ingagnable nous ruine et toute escalade ne peut que nous mener au pire. Œuvrer à la paix est autrement plus utile que traquer la parole dissidente. Le carnage a assez duré.
Et pour conclure sur la liberté d’expression et d’opinion, rappelons que la géopolitique ne se résume pas à un strict choix binaire entre le narratif russe et le récit occidental. C’est un écosystème complexe d’intérêts divergents, de nuances historiques et de dynamiques multipolaires où chaque acteur valide ses propres impératifs de sécurité et d’influence, bien au-delà d’une simple logique de camp contre camp.
Par conséquent, aussi longtemps que nous ne sommes pas officiellement en guerre, traquer la parole dissidente est un non-sens démocratique.
Jacques Guillemain
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