
Félix Youssoupov, né le 11 mars 1887 à Saint-Pétersbourg (Empire russe) et mort le 27 septembre 1967 à Paris
Parmi les figures fascinantes qui peuplent l’histoire de la Russie impériale, le prince Félix Youssoupov occupe une place à part. Célèbre pour avoir été l’un des principaux acteurs de l’élimination de Raspoutine en décembre 1916 pour tenter de sauver la monarchie, il était aussi une personnalité excentrique, raffinée et pétillante d’esprit.
Héritier de l’une des familles les plus fortunées de l’Empire, dont le patrimoine rivalisait avec celui des Romanov, le jeune Félix grandit dans le luxe inouï du palais de la Moïka à Saint-Pétersbourg. Mais loin d’être un aristocrate guindé, le prince aux traits fins, au regard perçant et à l’élégance naturelle possédait un sens de l’humour ravageur et un goût prononcé pour la comédie.

Portrait du prince Felix Youssoupov, comte Soumarokov Elston (1887-1967), avec un chien. Peinture de Valentin Alexandrovich Serov (1865-1911), huile sur toile
Une jeunesse piquée de malice : la fausse chanteuse française
Les mémoires du prince Félix (Mémoires, publiés ultérieurement en exil) regorgent d’anecdotes savoureuses sur ses années de jeunesse. L’un des épisodes les plus pittoresques reste sans doute sa grande mystification pétersbourgeoise.
Il est né très faible. Sa mère voulait une fille et, jusqu’à l’âge de 5 ans, elle l’habillait en fille. Parfois, le jeune Felix regardait par la fenêtre et criait aux passants : « Regardez comme je suis beau ! ».

Adolescent, fasciné par le théâtre et doté d’une silhouette androgyne extrêmement élégante, Félix s’amuse à se travestir avec la complicité de son cousin Vladimir Lazarev. Maquillé et habillé avec le plus grand soin, le jeune prince arpente la célèbre perspective Nevski, attirant les regards admiratifs de la haute société qui croit croiser l’une des plus ravissantes beautés de la capitale.
Fort de ce succès, Félix pousse la plaisanterie encore plus loin avec la complicité de son frère aîné, Nikolaï. Ce dernier recommande au directeur du très chic restaurant l’Aquarium de Saint-Pétersbourg « une chanteuse française interprétant les dernières chansons françaises [à la mode] ».

Le public est conquis ! Pendant six représentations, la fausse cantatrice triomphe : des bouquets de fleurs pleuvent sur la scène. Des admirateurs épris lui envoient de passionnées déclarations d’amour écrites !
Alors que le directeur de l’Aquarium s’apprête déjà à lui faire signer un contrat mirobolant, la fausse cantatrice se produit avec les bijoux inestimables de la… princesse Zénaïde Ioussoupova. C’est ce détail luxueux qui vend la mèche ! La supercherie est découverte : on gronda le prince Félix et on lui reprocha longtemps d’avoir emprunté les bijoux de sa mère sans son autorisation.
L’exil parisien : la haute couture et l’élégance princière comme arme de survie
En 1909–1910, Felix étudia à Oxford, où il menait un train de vie somptueux, gravitant autour de figures comme Diaghilev, Karsavina et d’autres membres de la troupe du ballet des Saisons russes en tournée.
Au début du XXe siècle, il était l’idole de la jeunesse dorée de Saint-Pétersbourg et fut souvent comparé à Dorian Gray. En 1914, il épousa la grande-duchesse Irina, nièce du tsar Nicolas II.
Les deux familles se réunirent par mariage trois ans avant la fin de la dynastie Romanov. En décembre 1916, Felix organisa une intrigue qui culmina avec l’assassinat de Grigori Raspoutine dans sa maison de famille située rue Moïka à Saint-Pétersbourg.

Les conspirateurs pensaient qu’ils sauveraient ainsi l’Empire russe. En réalité, le meurtre de Raspoutine précipita la révolution et la fin de la dynastie impériale.
Après les secousses sanglantes de la Révolution de 1917 et la déferlante bolchevik, Félix et son épouse, la ravissante princesse Irina Alexandrovna (seule nièce du Tsar Nicolas II), doivent tout quitter. Quittant la Crimée à bord du cuirassé britannique HMS Marlborough, ils parviennent à emporter avec eux quelques bijoux sacrés et deux célèbres toiles peintes par Rembrandt.

Le prince Felix Youssoupov et son épouse Irina Alexandrovna
Après un court passage par Londres, le couple choisit de s’installer à Paris, devenue la capitale d’adoption de la « Russie blanche » en exil. Mais hors de question pour les Youssoupov de sombrer dans la nostalgie passive ou la misère morale.

En 1924, au cœur des Années folles, Félix et Irina fondent la maison de haute couture IRFÉ (acronyme composé des premières lettres de leurs prénoms, IRina et FÉlix), installée rue Duphot près de la place Vendôme. Le succès est immédiat et retentissant.
Le prince conçoit les modèles et imagine la mise en scène, tandis qu’Irina, d’une beauté aristocratique légendaire, défile elle-même pour présenter les créations.
Fidèle aux valeurs de solidarité et d’entraide de l’ancienne Russie, le couple emploie en priorité des réfugiés russes (nobles désargentés, anciennes dames d’honneur, officiers tsaristes devenus tisseurs ou couturiers) pour leur offrir un gagne-pain digne.
Pendant près d’une décennie, la maison IRFÉ incarne la quintessence du chic parisien teinté de l’âme slave, avant que la crise économique des années 1930 ne contraigne l’entreprise à fermer ses portes.
Le gardien de la mémoire et de l’âme russe

Même dépouillé de son empire d’autrefois, Félix Youssoupov conserve jusqu’à son dernier souffle l’allure, la générosité et l’esprit chevaleresque d’un grand seigneur de l’Ancien Régime. Dans leur maison de Boulogne-sur-Seine (puis dans le 16ᵉ arrondissement de Paris), les Youssoupov accueillent sans relâche leurs compatriotes déracinés, apportant secours financier et moral à tous ceux qui frappent à leur porte.
Le saviez-vous ?
En 1932, Félix Youssoupov fait une nouvelle fois parler de lui sur la scène internationale en intentant un procès retentissant aux studios hollywoodiens de la Metro-Goldwyn-Mayer (MGM) pour le film Raspoutine et sa cour, qui portait atteinte à l’honneur de son épouse Irina. Le prince gagne ce procès historique, imposant au cinéma mondial la mention obligatoire précisant que « toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement coïncidente ».
Un repos éternel en terre de France
Félix Youssoupov s’éteint à Paris en septembre 1967, à l’âge de 80 ans, suivi quelques années plus tard par sa chère Irina.
Il repose aujourd’hui au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, véritable nécropole de la mémoire impériale en Île-de-France, sous une tombe simple ombragée par des bouleaux.


Le 9 juillet 2021 à Drouot à Paris, vente de souvenirs historiques provenant de la collection du prince Félix Youssoupov.
Jusqu’au bout, le prince aura incarné cette Russie éternelle : audacieux dans sa jeunesse, héroïque dans les épreuves, digne et généreux dans l’exil. Un homme d’exception dont le souvenir continue de faire briller l’éclat incomparable de la Sainte Russie.
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