Troisième et dernier article pour évoquer Lucrèce, dont un seul manuscrit a été découvert au Moyen Âge pour notre plus grand plaisir et surtout pour la science qui n’aurait pas été aussi avancée et dynamique sans lui.e
Pour lire les 2 premières parties, c’est ici :
Hommage à Lucrèce qui nous a démontré que les Dieux se fichaient des hommes (1)
Hommage à Lucrèce qui nous a libérés des Dieux (2)
L’histoire des réactions chrétiennes face à la métaphore du rivage (et au matérialisme de Lucrèce en général) est une guerre intellectuelle fascinante qui s’est déroulée en deux temps : d’abord la violence des Pères de l’Église durant l’Antiquité tardive, puis les subtiles tentatives de « baptiser » ou de censurer le poète à partir de la Renaissance.
Le piège classique de ce texte est d’y voir une forme de cruauté ou d’égoïsme du bourgeois bien à l’abri qui regarde un pauvre marin se noyer en se réjouissant de son propre confort: Il est doux, quand sur la vaste mer les vents soulèvent les flots, de contempler depuis la terre les rudes épreuves d’autrui ; non que l’on trouve grand plaisir aux tourments de personne, mais parce qu’il est doux de voir les maux auxquels soi-même on échappe…
Lucrèce prévient tout de suite qu’il faut éviter le contresens : non, le tourment d’autrui n’est pas un plaisir joyeux. En effet, pour Epicure comme pour Lucrèce, le plaisir naît de la fin d’une souffrance, fin d’une souffrance grâce à la philosophie. Le rivage n’est pas le lieu du confort matériel, de la mise à l’abri, c’est la métaphore de la philosophie même qui nous a guéris de nos peurs, peurs des Dieux, des passions, des déboires dus à l’ambition…
Et si le rivage était la métaphore du savoir qui met à l’abri ? Le rivage, une espèce de microscope qui permet de voir au loin la réalité. Depuis le rivage on voit une masse blanche immobile, quand on s’approche on voit une armée composée de milliers de soldats en mouvement.
La mer déchaînée ? Le monde, avec ses tempêtes, ses phénomènes imprévisibles, le chaos…
Le rivage ? C’est la vérité immuable, c’est la position de l’atome. Lucrèce utilise la distance spatiale (le rivage par rapport au grand large) comme une métaphore de la distance conceptuelle nécessaire pour observer le chaos du monde sans y être submergé.
Et puis, la poésie permet de parler de la politique romaine, invisibilisée sous la poésie. Quand Lucrèce écrit, c’est l’époque des guerres civiles, terribles, à Rome, Marius contre Sylla, Pompée contre César… il est évident que quand il parle des « grands combats de la guerre », c’est une invitation à se mettre en retrait de tout cela à refuser de s’engager dans une faction alors que Rome est ébranlée, que l’empire romain risque de s’autodétruire. (De fortes ressemblances avec ce que nous vivons, non ? Une raison de plus pour lire et relire Lucrèce…)
Bien sûr les écrits de Lucrèce ont représenté un grand danger, à son époque et un peu plus tard
-Les chrétiens ont vu chez Lucrèce une monstrueuse indifférence à la souffrance des hommes, un terrible égoïsme du poète, de l’intellectuel.. Pour le christianisme, la vertu cardinale est l’amour du prochain et la compassion. Regarder un homme se noyer depuis le rivage sans lui tendre une perche, ou observer une guerre sans intervenir, est le péché d’orgueil et d’égoïsme par excellence. Des auteurs chrétiens ont donc fait courir l’idée qu’être épicurien ce n’était pas avoir de la sagesse mais être cruel car indifférent aux malheurs d’autrui.
-Lucrèce gênait énormément l’Eglise chrétienne, or nul ne pouvait nier sa poésie, son talent, la beauté des vers et des images… ils ont trouvé la solution grâce à Saint Jérôme qui affirme que Lucrèce est devenu fou à l’âge de 43 ans après avoir bu un philtre d’amour, qu’il n’écrivait ses poèmes que pendant ses intervalles de lucidité et qu’il aurait fini par se suicider.
Il semble que cette biographie soit une invention totale, faite pour discréditer un philosophe et un poète d’un talent inouï afin de faire peur aux nouveaux chrériens : voilà où mène l’athéisme, à la folie et au suicide !
Par contre lorsque Le Pogge redécouvre le texte en 1417, l’Église ne peut plus l’effacer, car l’imprimerie arrive. Elle va donc changer de stratégie en expurgeant le texte de ce qui dérange l’Eglise :
Le De rerum natura est autorisé à l’étude dans les collèges jésuites et les universités, mais uniquement pour sa grammaire et sa beauté poétique.
Les professeurs découpaient le texte . On faisait réciter le préambule à Vénus ou la métaphore du rivage comme de purs exercices de style, tout en censurant ou en annotant lourdement les passages expliquant que l’âme meurt avec le corps ou que les dieux n’en ont rien à faire de nous.
Heureusement est arrivé Pierre Gassendi, prêtre catholique et philosophe français du XVIIème siècle.
Il adorait Lucrèce et a compris que la science avait besoin de l’atomisme pour progresser… qu’a-t-il fait ? Il a entrepris de christianiser Lucrèce:
D’accord, le monde est fait d’atomes et de vide ! Mais qui a créé ces atomes et leur a donné le premier élan (le fameux clinamen) ? C’est le Dieu chrétien. Et pour le rivage ? Gassendi explique que le vrai rivage de paix, la vraie tranquillité de l’esprit, ne s’obtient pas dans cette vie matérielle, mais post-mortem, dans la contemplation de Dieu…
C’est ainsi que cette oeuvre, conçue au départ comme un cri de guerre contre la religion a été combattu puis métamorphosé par les siècles chrétiens qui ont suivi la redécouverte de l’oeuvre de Lucrèce
Je vous invite à lire et relire Lucrèce, en français ou en latin, on en a plus que jamais besoin en ces temps de laideur, d’ignorance crasse et de plaisirs faciles qui laissent le coeur vide et desséché.
Christine Tasin
Demain un quatrième et dernier texte à propos de Lucrèce, proposé par Tintin.
126 total views, 125 views today


Soyez le premier à commenter