Le Ministère de la Vérité britannique est là. Et il ne se cache même plus

 

Ils l’ont annoncé à la tribune de l’ONU, sans rougir, comme on présente un nouveau programme de vaccination ou une réforme des retraites.

Andy Burnham, Premier ministre britannique, a formalisé la création du National Centre for Information Defence. Mission officielle : détecter, attribuer et perturber les attaques informationnelles  d’États hostiles. Traduction libre : l’État britannique se donne officiellement le droit de décider ce qui est vrai, de frapper les canaux qui dérangent, et de collaborer avec les plateformes et les services secrets pour faire taire ce qu’il juge toxique. Digne du nazisme…

Orwell n’avait pas inventé le Ministère de la Vérité par pure fantaisie littéraire. Il l’avait observé. Aujourd’hui, Londres le recycle en version soft power  et démocratie à défendre. On nous parle de Russie, d’hypertrucages avec l’IA, d’un milliard de livres sterling de propagande moscovite… Très bien. 

Sauf qu’on connaît trop bien la chanson. Les anciennes unités britanniques (Counter Disinformation Unit, devenue NSOIT,  -Unité de lutte contre la désinformation – créé en 2019) avaient déjà prouvé leur talent : elles surveillaient des députés, des journalistes, des scientifiques et des citoyens ordinaires qui critiquaient les politiques sanitaires, migratoires ou simplement le gouvernement. Big Brother Watch avait documenté le fichage de la dissidence sous prétexte de désinformation .

Aujourd’hui, on passe à la vitesse supérieure : un vrai pôle offensif, avec mandat de  perturber 

La frontière entre ingérence étrangère et contestation légitime ? Elle n’existe déjà plus dans la pratique. Elle n’existera encore moins demain. Quand l’État se proclame arbitre ultime de la vérité, il finit toujours par confondre ce qui est faux avec ce qui nous gêne .

 Sommes-nous en marche vers Le Meilleur des mondes ?

Certes, pour le moment, pas encore les somnifères dans le café et les castes biologiques. Mais la logique est la même. Huxley et Orwell décrivaient deux versions d’un même cauchemar : le contrôle de la réalité par ceux qui détiennent le pouvoir. L’un par le plaisir et l’oubli, l’autre par la peur et la réécriture. Nous sommes en train de construire un hybride plus subtil : la vérité officielle délivrée par des centres de défense de l’information,  validée par des « fact-checkers » (vérificateurs de faits) labellisés, amplifiée par des algorithmes responsables, et protégée par des lois qui criminalisent le doute.

La désinformation existe. Les campagnes étrangères existent. Les trucages, manipulations, mensongent… existent. Mais confier à l’État le monopole de la lutte contre elles, c’est confier au loup la garde de la bergerie.

L’histoire récente (Covid, migrations, élections) a montré que les unités de lutte contre la désinformation glissent presque immédiatement vers le contrôle de la parole dissidente. Toujours au nom du bien, de la cohésion, de la démocratie. Toujours.

Et les politiques français dans tout ça ?

En France, on se targue d’avoir Viginum, (dispositif de lutte contre la désinformation, créé en 2021...) service plus étroitement cadré : détection et caractérisation technique des ingérences étrangères uniquement, sans mandat offensif, sans pouvoir de censure directe. Les responsables eux-mêmes répètent à l’envi qu’ils ne sont pas un ministère de la vérité . C’est rassurant… jusqu’à un certain point. Car dès que la tentation se fait trop forte, le réflexe orwellien revient. Il suffit de penser à Xenia Federova pour comprendre ce à quoi je fais illusion.

On l’a vu également récemment avec les propositions macroniennes de labellisation des médias et de blocage accéléré des fausses informations . Bardella a parlé de « tentation autoritaire ».  Retailleau a martelé : « aucun gouvernement n’a le droit de trier les médias ni de dicter la vérité « . David Lisnard a dénoncé une dérive liberticide. Même certains dans la majorité ont dû reculer en niant tout  ministère de la vérité . La droite et l’extrême droite ont crié au loup. À juste titre.

À gauche, évidemment, le discours est plus ambigu : on dénonce volontiers les ingérences  quand elles gênent, mais on réclame parfois plus de régulation quand le récit officiel est contesté. La tentation d’un observatoire indépendant de la désinformation a déjà circulé au Sénat. L’indépendance, on la connaît : elle dure jusqu’au premier dossier politiquement sensible…

Le Royaume-Uni franchit un pas que la France hésite encore à franchir ouvertement. Mais le climat intellectuel est le même des deux côtés de la Manche : la liberté d’expression est devenue un luxe conditionnel, valable uniquement pour ceux qui disent les choses correctement. Les autres sont des relais, des utiles idiots, des agents d’influence, des complotistes.

Le plus inquiétant n’est pas que le Ministère de la Vérité existe. C’est qu’une partie croissante de la classe politique et médiatique trouve cela normal, voire souhaitable. On ne se cache plus. On assume. On le présente même comme un progrès démocratique.

Orwell avait prévenu. Huxley aussi. Nous n’avons plus d’excuse.

Christine Tasin

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