L’IA en littérature, ça vous dérange ?

J’ai parcouru d’un regard amusé et survolé d’une oreille distraite les invectives ciblant le dernier bouquin de Thélyson Orélien. Aurait-il usé de l’IA pour écrire à sa place après avoir soumis au robot un plan et quelques idées ? Si cela est avéré, ça prouve que ce lascar a juste pris un peu d’avance sur le monde de l’édition. Un microcosme rassis qui a mal intégré les nouvelles technologies, mais où tous les coups bas sont permis pourvu qu’on ne se fasse pas prendre.

Délibérément ou non, les journaleux mélangent compilations, plagiats et usage d’une IA

Rien de nouveau sous le soleil. Il y a belle lurette que la plupart des thésards ne font plus un travail original de recherche étalé sur trois au quatre ans. Beaucoup se livrent, avec un certain talent, à des compilations de mémoires ou de rapports oubliés au fond de tiroirs. Mais dans quel état j’erre ? Leur mérite consiste à raccorder des lambeaux disparates en les assaisonnant de commentaires pertinents. Tout le monde s’en accommode. Et si l’auteur est d’ultragauche, un maître de thèse du même bord se satisfera de pâtée pour les chats.

Les plagiats c’est plus grave, en principe. Mais plus personne n’y fait attention. C’est comme les « samples » de la musique électronique. Des miettes picorées ici et là qui, raccordées entre elles, sont supposées constituer une œuvre originale. Question littérature, un lecteur attentif et cultivé doit pouvoir s’en rendre compte. Mais qui va se livrer à ce travail fastidieux et mal rémunéré ? Quand un logiciel capable de parcourir rapidement des bases de données exhaustives peut faire le job. L’art L 335-2 du Code de la propriété intellectuelle est rarement appliqué puisque la jurisprudence tolère les « emprunts mesurés » et que les éditeurs préfèrent les arrangements financiers aux procès.

Les secret des Polichinelle scribouillards

La liste des auteurs plagiaires prouvés est longue. Corneille, Racine et Molière. Plus tard Musset, Stendhal, Alexandre Dumas, Chateaubriand. À notre époque, Paul Guth, Alain Minc, Thierry Ardisson, Calixthe Belaya, Régine Deforges, Irène Frain, Michel Le Bris, André Schwarz Bart, Henri Troyat, Jean Vautrin… pour les plus connus.

Quant à l’IA… Cette pratique existe depuis les middle sixties en moins sophistiquée qu’aujourd’hui certes, mais l’idée était là. La plupart des politiciens faisaient écrire leurs discours par des « nègres » bleus à droite, rouges à gauche, assistés par des machines électroniques.

Dès les premiers ordinateurs à cartes perforées, IBM ou Bull (français malgré ce nom de cow boy) il existait des programmes capables d’extirper dans les discours officiels les locutions et passages plaisant le plus au public, sondages et analyses sémantiques à l’appui, pour les réassortir ou les reconditionner selon des géométries légèrement différentes. Cela produisait des discours d’énarques sans relief, d’une grande uniformité, l’essence même de l’UMPS. La  « langue de bois » que des humoristes brocardaient dans les pipotron tandis que Robert Escarpit pondait en 1967 un savoureux roman picaresque « Le littératron » qui avait juste six décennies d’avance.

Le principe des tris croisés de données, réassemblées et remodelées, fait partie depuis toujours du processus de création. On peut l’interpréter de deux manières : une béquille de l’esprit pour aider les besogneux à usurper les couleurs spontanées du talent. Ou une gestion avisée du temps de travail libérant des plages d’inspiration pour les neurones.

J’ai été écœuré quand j’ai vu avec quelle désinvolture certains de ses thuriféraires ont laissé tomber Thélyson lorsque le pot aux roses a été découvert. Alors que pratiquement tous les auteurs, écrivains, journalistes, scénaristes, utilisent le web depuis des décennies pour nourrir leur documentation et tester leurs idées sur le public de façon anonyme via les forums et RS. L’outil cybernétique ne fait que reprendre les vieux trucs d’antan : sources encyclopédiques, citations sans guillemets, dictionnaires de synonymes, lectures publiques façon Greenwich Village.

Thélyson Orélien a été parmi les premiers à prendre conscience que la littérature de papa était morte et enterrée, et pouvait céder la place à une autre forme d’expression.

Ceux qui reprochent à cet Haïtien d’utiliser l’IA sont les mêmes qui, en d’autres temps, préféraient les enluminures à l’imprimerie. Puis le temps passant, ont valorisé la plume d’oie sur la pointe Bic. Affirmant qu’un vrai manuscrit ne saurait être tapé sur une Underwood à ruban. Car on ne pouvait plus voir les corrections, les ratures, les suppressions, les retours en arrière. Gages d’authenticité. On perdait la mécanique de la création, démontée sous les yeux. Mais qui en 2026 va se soumettre à cette discipline archaïque pour satisfaire des commissaires suspicieux ?

Il faut vivre avec son époque et inclure un nouvel outil d’écriture dans un contexte technologique qui a changé radicalement au cours des cinquante dernières années : l’ordinateur associé à de nouvelles formes de publication. L’auto-édition n’est plus la voie de garage des manuscrits refusés. Salman Rushdie avait adopté une démarche innovante en publiant sur une plate-forme de newsletter payante. Tandis que Marc Édouard Nabe, dont les grandes maisons se disputaient la signature, s’auto-édite. Pour être libre, dit-il. Mais aussi parce que ça rapporte plus. Car n’en déplaise aux puristes, un bouquin est aussi un produit.

J’ai connu les dernières années de l’époque bénie des dieux où tu touchais une avance à la remise du tapuscrit et un à-valoir confortable dès la mise en rayons. Même si tu étais un illustre inconnu. Yvon Chotard, PDG de France-Empire, mon premier éditeur, agissait en véritable entrepreneur qui n’hésitait pas à prendre des risques… À présent, sauf exceptions pour les politiques, les stars du show-biz et les ectoplasmes des télés bénéficiant d’un matraquage médiatique écrasant, les bouquins sont imprimés vite, en petites quantités, en fonction de la demande, à partir d’une matrice cybernétique. On écarte ainsi le risque mortel pour les petits éditeurs de devoir pilonner les invendus.

On peut voir dans « C’est ça ou mourir » un titre provocateur qui ridiculise de façon prophétique le microcosme germanopratin si sûr de son bon goût pour décider des goûts, des modes et des récompenses.

Je me suis régalé en voyant Thélyson le polisson porté au pinacle par une ribambelle de cuistres subjugués, le proposant comme récipiendaire des prix littéraires les plus prestigieux. Parce que l’histoire d’un migrant écrite par un autre migrant au fort taux de mélanine cutanée ne peut être qu’un chef d’œuvre… Ce parti pris bobo ne disqualifie pas l’artiste. Pas plus que sa part d’autobiographie et ses emprunts au reportage pour crédibiliser ses personnages. Avant lui, Kessel, Henri Béraud, Montherlant, Monfreid, Lartéguy ont eu recours à ces artifices. Mais pour esquiver la vindicte des chicaniers, mieux vaut afficher la recette et relativiser.

Le président du prix Goncourt, Philippe Claudel, a refusé de condamner Thélyson Orélien. estimant que l’Académie Goncourt n’a ni les compétences techniques ni les moyens humains pour contrôler l’usage de l’IA dans les romans qu’elle sélectionne. « Ce travail-là doit être celui des éditeurs », ajoute-t-il dans les colonnes du Figaro. Peut-on le blâmer de leur refiler la patate chaude ?

IA ou pas, la question est de savoir si on aime ou déteste un ouvrage pour son contenu, son style, ses idées. Et son aptitude à faire fonctionner des personnages dans des mondes imaginaires. Tout est très subjectif. Les philistins de la culture gauchiste délivrent blâmes ou bons points à un ouvrage en fonction de leurs affinités avec l’auteur. Les gens honnêtes peuvent détester Céline l’antisémite et Aragon le stalinien, mais apprécier leurs écrits pour d’autres raisons que la politique.

Des maisons d’édition réputées prennent une belle baffe

Leurs directeurs de collection et leurs attachées de presse assurent, les deux mains sur le cœur, disposer d’équipes compétentes et attentives et jurent qu’on ne les roulera pas comme ça. Ils ne peuvent pas dire autre chose. Mais ils ont déjà perdu les escarmouches avec une guerre de retard. Trop occupés à se copier les uns les autres et à faire du buzz en quête de succès éphémères… Pour les nouvelles générations, l’IA est un outil créatif de communication multimédia comme le smartphone. Et elles ne voient pas pourquoi elles s’en priveraient. Il y a des podcasts débordant de talent et de créativité.

J’imagine que, pour leurs auteurs, lorsque le processus d’écriture s’enclenche dans le cerveau, il se produit, comme chez les écrivains traditionnels, un véritable feu d’artifice des neurotransmetteurs. Des molécules de dopamine, noradrénaline, adrénaline, sérotonine et des endorphines submergent les flux neuronaux, explosant en formes et couleurs psychédéliques. Ce sont des drogues stimulantes mais douces, naturelles et sans danger, qui investissent les méninges et soulèvent les ponts-levis des univers oniriques. Il en résulte un bien-être indéfinissable, un état second insaisissable mais réel. Comme quand on récite un poème, qu’on dessine, qu’on peint, ou qu’on plonge dans la musique.

Christian Navis

Le réchauffisme est le ventre mou du mondialisme

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