Non, simplifier l’accord du participe passé n’est pas un progrès pédagogique. C’est un aveu


Le Conseil scientifique (sic !) de l’Éducation nationale a produit un rapport (Rationaliser l’orthographe du français pour mieux l’enseigner, juin 2024) qui constate ce que tout le monde savait déjà : moins de 20 % des élèves en fin de primaire maîtrisent l’accord du participe passé avec avoir lorsque le COD est antéposé.
La conclusion retenue n’est pas enseignons mieux, ni exigeons davantage , ni  protégeons le temps consacré à la langue » C’est : simplifions la règle ! Avec avoir, le participe resterait invariable. On écrirait donc  les fautes que j’ai commis* « les difficultés que nous avons rencontré*», « les enfants que l’école a formé* ». Plus « simple . Plus « rationnel« . Plus « adapté »… Ben voyons ! On nous explique que la règle serait trop complexe, désuète, qu’elle tomberait en désuétude chez les adultes et qu’elle pénaliserait les élèves en difficulté. Traduction : plutôt que de transmettre une règle qui structure la pensée, on abaisse la barre pour qu’elle coïncide avec le niveau réel. C’est la logique du renoncement présentée comme bienveillance.

Sauf que, bonnes gens (et pas gens de bien)…

La langue n’est pas un accessoire !

Accorder, ce n’est pas une lubie d’académiciens. C’est apprendre à identifier ce qui est déjà nommé dans la phrase, à hiérarchiser l’information, à distinguer le sujet de l’objet, le fait de la modalité. C’est une gymnastique de l’attention et de la précision. Dur dur ! On se demande bien comment font et ont fait les étrangers pour apprendre le français et la grammaire! Quand on déclare qu’il est inutile de s’acharner  à enseigner ce que seule une minorité maîtrise encore, on dit en réalité que la maîtrise fine de la langue n’est plus un objectif collectif. On organise ouvertement et délibérément le nivellement.

La grammaire n’est pas un ornement. Elle est un outil de pensée. Supprimer des distinctions, c’est appauvrir les opérations mentales qu’elles rendaient possibles. On ne « libère »  pas du temps pour de meilleurs apprentissages ; on libère du temps parce qu’on a abandonné l’ambition de former des locuteurs capables de nuances. Le résultat prévisible est une écriture de plus en plus proche de l’oral approximatif, une perte progressive de la capacité à démêler une phrase complexe, et une pensée qui s’aplatit faute d’instruments. Bref on crée des imbéciles qui se laisseront mener pas le bout du nez, un peu comme ces générations qui a-do-rent le dangereux Mélenchon mais sont tellement cons qu’ils ne voient pas comment medias et Mélenchonistes les mènent par le bout du nez ni où ils les conduisent.

 Le non-dit

Pourquoi la règle d’accord du participe passé, précisément maintenant, devient-elle intolérable? Parce que le système scolaire accueille une proportion croissante d’élèves pour qui le français n’est ni la langue maternelle ni une langue parfaitement stabilisée. Au lieu de reconnaître que l’intégration linguistique exige un effort intensif, long et exigeant— et que le volume de cette tâche a explosé —, on préfère adapter la norme à la difficulté. On ne dit pas : nous avons un problème d’assimilation linguistique de masse . On dit : la règle est trop dure pour les enfants .

C’est le même mécanisme que partout ailleurs : face à l’échec de l’intégration, on change les critères de réussite plutôt que de changer la politique. La langue suit le même chemin que tant d’autres normes. On simplifie pour inclure . On relativise pour ne pas stigmatiser . On abaisse pour « ne laisser personne au bord du chemin ». Le chemin, lui, s’efface.

Et puis vient la pente. Si la complexité de la langue devient un obstacle à l’intégration, pourquoi s’arrêter là ? Pourquoi ne pas assouplir d’autres exigences culturelles, alimentaires, vestimentaires, comportementales, au nom du même principe de facilitation ? Le raisonnement est déjà là : ce qui est trop  « nôtre » , trop historique, trop exigeant… doit céder devant le volume de ceux qu’il faut intégrer. La langue d’abord. Le reste ensuite.

 Ce n’est même pas/plus  une question de gauchos ou de réactionnaires

C’est une question de transmission. Une société qui décide que ses propres règles de précision sont trop lourdes à porter pour ses enfants et pour ses nouveaux arrivants choisit, en réalité, de ne plus se transmettre. Elle choisit l’adaptation unilatérale. Elle transforme la langue en variable d’ajustement.

On peut parfaitement discuter de pédagogie. On peut chercher de meilleures façons d’enseigner une règle difficile. On peut même, dans des contextes limités, tolérer certaines variations. Mais déclarer que la règle elle-même doit disparaître parce qu’elle n’est plus assez souvent maîtrisée, c’est confondre le diagnostic et la capitulation.

Accorder le participe passé, ce n’est pas une torture. C’est un exercice de rigueur. Renoncer à l’exiger, ce n’est pas soulager les enfants. C’est les priver d’un outil et, plus profondément, leur signifier que la précision n’est plus une valeur commune. Quand on cesse d’exiger que les mots s’accordent, on cesse peu à peu d’exiger que les pensées s’accordent avec le réel. Et c’est là que le vrai appauvrissement commence.

Christine Tasin

 

Sommes-nous en train de régresser, pour d’autres raisons que celle données par Chrysale, privés de la connaissance, la source de la vie humaine ?

Molière, les Femmes Savantes, II7

Chrysale

C’est à vous que je parle, ma soeur.
Le moindre solécisme en parlant vous irrite ;
Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite.
Vos livres éternels ne me contentent pas ;
Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,
Et laisser la science aux docteurs de la ville ;
M’ôter, pour faire bien, du grenier de céans,
Cette longue lunette à faire peur aux gens,
Et cent brimborions dont l’aspect importune
Ne point aller chercher ce qu’on fait dans la lune,
Et vous mêler un peu de ce qu’on fait chez vous,
Où nous voyons aller tout sens dessus dessous.
Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
Qu’une femme étudie et sache tant de choses.
Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses enfants,
Faire aller son ménage, avoir l’œil sur ses gens,
5 Et régler la dépense avec économie,
Doit être son étude et sa philosophie.
Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,
Qui disaient qu’une femme en sait toujours assez
Quand la capacité de son esprit se hausse
10 À connaître un pourpoint d’avec un haut de chausse.
Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien ;

[… ]

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3 Commentaires

  1. Il n’y a pas que des élèves qui ne maîtrisent pas l’accord du participe passé. Beaucoup d’élus, et pas des moindres, ne le maîtrisent pas non plus…et certains journalistes TV aussi !

  2. Bonjour, si on commence à adapter le francais au niveau des élèves, on va finir par adopter le langage des signes! Même si l’orthographe et la grammaire ont évolué au cours du temps, la langue ne mérite pas une transformation radicale, de toute façon, une bonne partie des jeunes parlent déjà le « rebeu » bonne journée.