J’ai déjà dit ici plusieurs fois que je ne souhaitais pas que J.D. Vance soit le candidat républicain à la succession de Donald Trump en 2028.
J’ai dit que s’il l’était, ce qui est tout-à-fait possible, j’hésiterais fortement à voter pour lui, et je ne le ferais qu’en dernier recours, si je pense que ma voix peut contribuer à éviter l’élection d’un candidat démocrate d’extrême gauche. J’ajouterai que si J.D. Vance était élu président en 2028, je craindrais qu’il prenne des décisions néfastes. J’entends ici me faire plus explicite.
Je précise pour cela ce qu’a été mon parcours dans le pays qui est désormais le mien. J’ai travaillé pour plusieurs think tanks américains, je connais la plupart des penseurs américains conservateurs, et certains d’entre eux sont des amis de longue date, et je connais très bien la vie politique américaine.
Ronald Reagan a été une figure majeure du conservatisme américain. Son principal conseiller à la Maison Blanche était un de mes amis. Il s’appelait Martin Anderson. Je l’ai connu lors d’une soirée à la Heritage Foundation à Washington, DC. Je l’ai rencontré souvent quand il travaillait à la Maison Blanche, et souvent aussi quand il est devenu chercheur à la Hoover Institution, à l’université de Stanford dans la Silicon Valley. C’est lui qui a découvert à la Ronald Reagan Library les écrits personnels de Ronald Reagan, qu’il a rassemblés et fait publier ensuite en anglais sous le titre Reagan in his own Hand. J’ai traduit, annoté et préfacé le livre en langue française sous le titre : Ronald Reagan, Écrits personnels. C’est un livre essentiel.
Martin a écrit un livre indispensable pour comprendre ce qu’a fait Reagan : Revolution. C’est Reagan qui a forgé le slogan Make America Great Again. Et c’est lui qui a forgé aussi l’expression peace through strenght. La politique économique de Ronald Reagan a été basée, pour l’essentiel, sur ce que Milton Friedman a exposé dans son livre Free to Choose, un livre essentiel là encore (j’ai traduit et préfacé en français un livre plus technique de Milton Friedman, Essais d’économie positive). La politique économique de Ronald Reagan s’est appuyée aussi sur ce qui a été appelé la supply side economic, économie de l’offre, dont le principal concepteur est Arthur Laffer, connu dans le monde entier pour la Laffer Curve, courbe de Laffer, qui explique pourquoi il y a un optimum fiscal (un niveau d’impôts au-delà duquel toute augmentation d’impôts rapporte moins au gouvernement car elle décourage les créateurs de richesse). L’autre penseur majeur de la supply side economics est George Gilder, auteur, entre autres, de Wealth and Poverty.
Les résultats de la politique économique menée par Ronald Reagan ont été extraordinaires et ont été exposés dans un livre de Robert Bartley, The Seven Fat Years.

C’est Ronald Reagan, en mettant en œuvre l’économie de l’offre qui a redonné un dynamisme à l’économie américaine après les désastreuses années Carter, et c’est lui qui, en libérant l’innovation et l’investissement, a permis l’émergence du secteur post-industriel qui est devenu un secteur majeur de l’économie américaine ensuite. C’est lui aussi qui a permis l’émergence des systèmes anti-missiles qui ont abouti au Patriot et au THAAD. Les crétins condescendants qui commentaient ses projets les ont appelés Guerre des étoiles, en les assimilant aux films de fiction de George Lucas.
Les résultats de la politique étrangère de Ronald Reagan ont été tous les composants de l’effondrement de l’empire soviétique, et Ronald Reagan a été l’un des plus grands libérateurs de l’histoire. La stratégie qu’il a mise en œuvre a été élaborée largement par Richard Pipes, grand soviétologue, le père de mon ami Daniel Pipes, avec qui j’ai écrit Face a l’islam radical. Non seulement les pays d’Europe centrale ont été libérés du joug soviétique, non seulement l’Union Soviétique elle-même s’est effondrée, mais l’apartheid en Afrique du Sud est tombé, tout comme les dictatures militaires en Amérique latine. L’ANC (African National Congress) et les mouvements de guérilla marxistes d’Amérique latine n’ont plus été financés par les Soviétiques, puisque l’URSS n’existait plus.
George Herbert Walker Bush n’a pas été un bon successeur de Ronald Reagan, dont il n’a pas continué les politiques étrangère et intérieure. Son fils, George Walker Bush a été un bien meilleur successeur. Sa présidence a été placée sous le signe du retour à la supply side economics et du néo-conservatisme, qui était porteur d’idéaux reaganiens, mais avait une limite : les néo-conservateurs pensaient qu’il était possible d’apporter la démocratie dans le monde musulman (j’ai traité de la doctrine Bush dans mon livre Ce que veut Bush). Ils ont échoué et ont dû comprendre l’incompatibilité entre démocratie et islam. Les principaux penseurs du néo-conservatisme ont été Irving Kristol et Norman Podhoretz, un homme pour qui j’avais une vive estime et que je rencontrais chez lui à New York. Je le cite souvent dans mes conférences.
Un courant républicain est né en parallèle au néo-conservatisme, le paléo-conservatisme, dont le principal penseur a été Pat Buchanan, qui a été candidat par deux fois aux élections primaires républicaines d’élections présidentielles, en 1992 et 1996, et une fois candidat indépendant en 2000. Le paléo-conservatisme est la défense des valeurs traditionnelles chrétiennes des Etats-Unis, l’isolationnisme, un nationalisme économique impliquant l’intervention du gouvernement fédéral dans l’économie, façon Alexander Hamilton, premier Secrétaire au Trésor des Etats-Unis. Pat Buchanan avait des penchants antisémites qui ont poussé William Buckley, le fondateur de la National Review, principale revue conservatrice américaine, à tracer une ligne de démarcation et à rappeler que le conservatisme américain est strictement incompatible avec l’antisémitisme. Le paléo-conservatisme s’est trouvé marginalisé.
Tout en reprenant à son compte des slogans reaganiens (make America great again, peace through strength) et en prenant des positions reaganiennes, Donald Trump a incarné et incarne un conservatisme éloigné du néo-conservatisme et porteur de proximités avec le paléo-conservatisme. Tout ce qui est conservateur chez lui suscite le soutien que je lui ai apporté. Son soutien à Israël lors de son premier mandat était digne de Reagan. Sa politique économique aussi. Les accords d’Abraham étaient reaganiens : Israël a obtenu des accords de paix complets avec quatre pays du monde sunnite sans rien concéder concernant la « cause palestinienne » (j’ai traité de cela dans La révolution Trump ne fait que commencer, et dans Ce que veut Trump).
Le second mandat de Trump s’est inscrit au départ dans la même direction en termes de politique étrangère, mais s’est vite imprégné d’une volonté de passer des accords, quitte à laisser des puissances hostiles en place. Se comporter ainsi vis-à-vis de la Russie était explicable : la Russie est une puissance nucléaire et peut s’appuyer sur la Chine communiste, qui est l’ennemi principal aujourd’hui, et Poutine n’est pas communiste, l’Ukraine risquait, en outre, la destruction complète. Se comporter de la même façon vis-à-vis du Hamas, organisation terroriste à but génocidaire, était bien moins explicable, et mener la guerre contre le régime iranien comme elle a été menée ne peut jusqu’à présent que conduire à des réserves et à se poser des questions. La politique de Trump vis-à-vis de la Chine communiste, elle, est une politique d’endiguement s’inscrivant dans la lignée reaganienne : la Chine communiste a été éliminée d’une large part de l’Amérique latine, le contrôle par Trump du détroit de Malacca limite les possibilités d’action de la Chine vis-à-vis de Taiwan, et pour l’heure, le régime iranien n’est plus la pointe avancée de la Chine communiste au Proche-Orient. La tonalité du memorandum of understanding, elle, n’était pas du tout reaganienne et avait une ressemblance avec ce que pourrait faire un paléo-conservateur, puisque le texte était porteur de concessions américaines majeures, conformes à une volonté de retrait américain rapide. En politique économique, le recours aux taxes à l’importation était teinté de paléo-conservatisme, mais pouvait s’expliquer par une volonté de créer des rapports de force et d’obtenir des concessions de puissances hostiles ou inamicales.
Les positions de Vance sont, elles, plus nettement teintées de paléo-conservatisme en politique étrangère. Avant ses propos menaçants et faux vis-à-vis d’Israël, et avant ce qui ressemblait à une offre à Netanyahou que celui-ci ne pourrait pas refuser, avant des propos soulignant que Netanyahou devait ne jamais oublier qu’Israël dépend fortement des Etats-Unis et devrait faire attention avant de parler, Vance avait été hostile à une intervention américaine contre les Houthi au temps où celles-ci menaçaient la circulation dans le Bab el-Mandeb et la mer Rouge. Vance, face au régime iranien, a été hostile à toute intervention militaire, puis a été l’un des artisans du memorandum of understanding. Il a dit qu’il y avait au sein du régime iranien des modérés avec lesquels il serait sans doute possible de s’entendre, ce qui est à l’évidence faux, et il a montré qu’il était prêt à procéder à toutes les concessions inscrites dans le memorandum of understanding et à entériner un retrait américain sans victoire sur le régime iranien et sans dénucléarisation de celui-ci. Il a tenu vis-à-vis d’Israël des propos très douteux s’ajoutant à ceux que j’évoque plus haut, et montrant une distance critique à la limite de la diffamation : un pays de neuf millions d’habitants, a-t-il dit, « ne peut pas simplement recourir à la force meurtrière pour résoudre tous les problèmes de sécurité nationale ». Il a, dans d’autres phrases, accusé Israël plus nettement encore de bellicisme. Israël ne demanderait pas mieux que pouvoir vivre en paix, et ne fait que riposter aux agressions et s’efforcer de mettre ses agresseurs hors d’état de nuire. Il y a des gens aux Etats-Unis qui accusent Israël d’être fauteur de guerre : ce ne sont pas du tout des amis d’Israël. Vance est clairement non interventionniste, et du non-interventionnisme a l’isolationnisme, il n’y a qu’un pas, et les positions de Vance en politique étrangère sont proches du paléo-conservatisme. Son antipathie envers Israël est elle-même paléo-conservatrice. Je l’ai dit : Vance n’a jamais dénoncé Tucker Carlson, qui est désormais un antisémite virulent et qui est devenu un extrémiste du paléo-conservatisme (il n’est pas le seul : Thomas Massie, Marjorie Taylor Greene, Matt Gaetz sont du même côté que lui et sont simplement moins virulents).
Et je ne veux pas qu’on me dise que Vance est ami de Tucker Carlson et qu’on peut être ami de quelqu’un « en n’ayant pas les mêmes opinions ». L’antisémitisme, le négationnisme, ne sont pas des opinions, mais des positions relevant de la haine et de la falsification, et impliquent de se démarquer d’elles explicitement, a fortiori quand on est un dirigeant politique. Je ne pourrais avoir été l’ami de Robert Faurisson ou d’Alain Soral. Même si Vance finit par faire le nécessaire, il le fera bien tardivement. Vance, je l’ai déjà dit, a deux conseillers nés en Iran : Trita Parsi, co-fondateur, avec Andrew Bacevich (très anti-interventionniste et très hostile aux idées de Ronald Reagan), du Quincy Institute, un institut prônant le non-interventionnisme et financé, entre autres, par Georges Soros, et Sorhab Ahmari, un paléo-conservateur favorable à la social-démocratie. Plusieurs rabbins américains conservateurs et influents ont dénoncé Vance et dit leurs réserves à son égard : entre autres, Pesach Wolicki et Pinchas Taylor. Et j’ai un profond respect pour eux. Les Juifs américains votent majoritairement à gauche, mais pas les évangéliques, qui sont très attachés à l’existence d’Israël (la principale organisation de soutien à Israël, en supplément de l’AIPAC et de ZOA, est CUFI, Christians United for Israel. Je doute que AIPAC, ZOA et CUFI apportent un soutien sans réserve à Vance.)
J’ajoute à cela que Vance a des positions économiques venues directement du paléo-conservatisme : il critique Milton Friedman, qui, dit-il appartient à une ère révolue, et il se dit hamiltonien en économie. Il va, en fait, bien au-delà d’Alexander Hamilton, qui était protectionniste et interventionniste, mais défendait, malgré tout, le libre marché. Vance défend une intervention plus prononcée du gouvernement fédéral dans l’économie, et est un étatiste considérant qu’il faut placer la défense du « bien commun » au-dessus de la recherche du dynamisme économique. Le dynamisme économique accroît le niveau de vie de la population et donc le bien commun, et opposer l‘un à l’autre n’a aucun sens, sauf si on a des penchants socialistes et qu’on veut lutter contre les « inégalités ».
Joe Biden en 2020, a prononcé des phrases ressemblant à celles de Vance et procédé au même type de critique de Milton Friedman que Vance, qui l’a fait dans un podcast récent, un entretien avec Michael Knowles (https://www.youtube.com/watch?v=XQTeDhe63xI). Il y a un parti étatiste et interventionniste aux Etats-Unis, le Parti Démocrate, qui a maintenant glissé vers l’extrême gauche. Le Parti Républicain doit rester le défenseur du capitalisme, de l’initiative individuelle et de la libre entreprise. Vance a, par ailleurs, et c’est grave, émis des réserves quant au statut du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale. Le statut du dollar, a-t-il dit, maintient un niveau de vie élevé aux Etats-Unis et des prix relativement bas, malgré les déficits budgétaires et l’endettement du pays. Il est tout à fait possible de combattre les déficits budgétaires et l’endettement du pays sans sacrifier le statut mondial du dollar américain, sans abaisser le niveau de vie aux Etats-Unis et sans provoquer une hausse des prix. Si le dollar américain cessait d’être monnaie de réserve mondiale (ce que souhaitent les adeptes de la dédollarisation, qui se situent en général dans la gauche anti-américaine), il y aurait une dévaluation du dollar, une paupérisation de la population américaine, un abandon du statut mondial des Etats-Unis en tant que superpuissance, une impossibilité pour les Etats-Unis de prononcer des sanctions internationales efficaces. Les Etats-Unis deviendraient assez vite un pays plus pauvre et moins puissant, même si les entreprises américaines exporteraient sans doute davantage car elles bénéficieraient d’une monnaie plus faible et même si le déficit commercial américaine s’amenuiserait (amenuiser le déficit commercial tout en donnant de grands avantages aux ennemis des Etats-Unis est inepte, sauf si on a l’intention d’aider ces ennemis : la Chine communiste est sans doute très favorable au paléo-conservatisme). C’est là ce que souhaiteraient certains paléo-conservateurs (outre Pat Buchanan, Paul Craig Roberts, Thomas Fleming, Samuel T. Francis), qui ont une nostalgie pour une Amérique plus pauvre, plus frugale, et au sein de laquelle la frugalité conduisait à moins d’individualisme et à plus de rapprochement au sein de communautés locales.
Si Vance maintient l’ensemble des positions que je décris ici, cela signifiera qu’il voudrait renoncer à ce qui a fait des Etats-Unis la première puissance du monde et la puissance de défense de la liberté sur terre.
Vance devra absolument clarifier ses positions avant 2028, et le plus tôt sera le mieux. S’il ne clarifie pas ses positions, elles seront mises en avant pendant la campagne électorale et, s’il est candidat, pourraient le conduire, s’il est le candidat républicain à la présidence, à perdre l’élection, ce qui serait une catastrophe pour le pays et pour le monde.
© Guy Millière pour Dreuz.com. Toute reproduction interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.
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