Trump ou la manière infaillible de perdre une guerre

« Le secret de la guerre réside dans le dépistage des faiblesses de l’adversaire et dans l’exploitation de ses erreurs ». Lorsque Sun Tzu rédigeait ces lignes dans L’Art de la guerre, il n’imaginait pas qu’un empire moderne viendrait, vingt-cinq siècles plus tard, lui offrir sa plus parfaite illustration par l’absurde.

En transformant la haute stratégie militaire en un spectacle de téléréalité et les relations internationales en un jeu de poker menteur, le second mandat de Donald Trump a érigé l’imprévisibilité en doctrine.

À l’épreuve du Moyen-Orient, le bluff a rencontré l’Histoire.

Ce qui devait être une démonstration de force absolue s’est muée en une magistrale leçon d’enlisement, rappelant la célèbre mise en garde du général prussien Carl von Clausewitz : « La guerre est un caméléon » dont le pouvoir politique ne contrôle jamais l’évolution ultime.

On aura beau titiller nos neurones, la « théorie du fou » de Donald Trump poussée jusqu’à l’incohérence s’échoue sur les rives obscures des critiques géopolitiques et militaires adressées au second mandat du président, à l’égard du conflit avec l’Iran. Sa répulsion/rejection du modèle séculier des « guerres éternelles », inconnu dans une région perpétuellement instable, s’est transformée en un cas d’enlisement stratégique.

La scène s’est, comme par miracle, figée.

On peut percevoir d’ici l’écho des préventions de Netanyahou, qui pour un bon laps de temps s’est laissé couler dans les flots mirobolants du refaçonnage du Moyen-Orient.

On peut déplacer des montagnes, creuser des fleuves, bâtir des remparts, mais jamais remuer d’un pouce la structure profonde des croyances, de la tentation, et surtout, la soif du pouvoir et du bénéfice… Il faut aussi considérer l’endoctrinement confessionnel et le régime régional dominant, éléments que l’Occident démocratique a sciemment ignorés et qui, aujourd’hui, ont pris des proportions gigantesques au point de menacer son existence.

Cette volonté de remodeler la carte — que Benyamin Netanyahou a longtemps caressée et que Donald Trump a cru pouvoir acter par la seule force de son nom — s’est fracassée sur le mur de l’hubris.

L’illusion d’un « Nouveau Moyen-Orient », prétendument pacifié par la seule domination technologique et les deals économiques, a totalement occulté la résilience historique et idéologique de l’Iran. En pensant la diplomatie comme une transaction immobilière et la guerre comme un show télévisé, Trump a confondu la destruction d’infrastructures avec la soumission d’un peuple et de son idéologie.

Cette déconnexion psychologique enfante aujourd’hui, en 2026, son implacable verdict sur le terrain. L’absence d’une stratégie de long terme a transformé les frappes spectaculaires en un piège d’usure asymétrique, où chaque escalade américaine rapproche paradoxalement Washington de l’enlisement qu’elle voulait éviter.

L’économie mondiale vacille sous le poids d’un marché pétrolier en feu, tandis qu’aux États-Unis, la colère face à l’inflation et le spectre des « guerres éternelles » brisent définitivement le front intérieur de Trump.

L’hubris a engendré le mirage ; le mirage a dicté la stratégie ; et la réalité du terrain est en train de consommer la défaite.

C’est précisément dans les mailles de l’asymétrie militaire que le piège se referme. Face à la plus puissante armée du monde, l’Iran n’oppose pas une force symétrique vouée à la destruction, mais une stratégie de harcèlement invisible et décentralisée. Là où l’administration Trump cherche une bataille décisive et télégénique, Téhéran répond par la guerre des ombres : essaims de drones low-cost, missiles balistiques mobiles, mines flottantes dans le détroit d’Ormuz et actions de réseaux affiliés à travers toute la région.

Parlant d’asymétrie, Israël et son conflit palestinien, perçu comme un prolongement de la stratégie d’usure asymétrique similaire à celle menée par l’Iran, se joue en Judée et Samarie, et devrait inquiéter sérieusement le gouvernement israélien. L’argument géographique et militaire est concret. Dans ses frontières actuelles, l’État ne dispose d’aucune profondeur stratégique. Créer un État palestinien souverain au cœur de la Judée-Samarie fait peser le risque permanent de voir les hauteurs surplombant Tel-Aviv et la plaine côtière se transformer en un bastion asymétrique (similaire à Gaza ou au Sud-Liban), mettant en péril l’existence même du pays. L’histoire a figé ce conflit dans une asymétrie totale où la puissance militaire ne parvient pas à dissoudre les croyances et l’endoctrinement confessionnel, et où l’idéologie refuse de plier face à la puissance matérielle. C’est la définition même d’une impasse tragique. Plus moyen de feindre, il faut absolument résoudre ce problème par un transfert volontaire, rétribué et avantageux.

De même, cette asymétrie paralyse la réponse américaine en inversant totalement le rapport coût-bénéfice. Des missiles Patriot ou des systèmes de défense de pointe à plusieurs millions de dollars sont consumés pour intercepter des engins artisanaux à quelques milliers de dollars.

L’armée américaine, conçue pour foudroyer des États, s’épuise à frapper du vide. En refusant d’engager des troupes au sol par peur de l’opinion publique, Trump condamne son dispositif à une posture purement réactive. L’Iran n’a pas besoin de « gagner » la guerre au sens conventionnel ; il lui suffit de ne pas la perdre, d’étirer le temps et de saigner financièrement et logistiquement le géant américain.

Ce faisant, la guerre des ombres met en lumière la vulnérabilité systémique d’une superpuissance minée par ses propres contradictions de politique intérieure. L’arsenal de Washington est d’une puissance absolue, mais son horloge politique reste indexée sur le temps court : celui des cycles électoraux, des courbes de sondages et de la sensibilité immédiate des électeurs au prix du carburant.

À l’inverse, la ténacité de l’Iran s’enracine dans une temporalité historique longue, une culture de la résistance à l’encerclement et un pouvoir autoritaire capable d’imposer d’immenses sacrifices à sa population pour préserver sa survie existentielle.

C’est là que réside la faille ultime de la doctrine Trump : avoir cru qu’un bluff théâtral ou une pression économique maximale briseraient un État forgé par des décennies de sanctions et de conflits asymétriques. En opposant l’impatience démocratique américaine à la patience stratégique perse, Washington s’est condamné à l’impuissance.

« Trump ou la manière infaillible de perdre une guerre » n’est donc pas seulement le récit d’un échec militaire ; c’est la démonstration qu’au XXIe siècle, la force brute déconnectée de la compréhension intime de l’histoire des peuples ne fait que précipiter le déclin de l’empire qu’elle prétendait protéger.

Le show télévisé a pris fin, laissant la place à l’implacable réalité de l’Histoire et ses conséquences dramatiques et évidentes pour les alliés.

 Thérèse Zrihen-Dvir

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