Jean-Paul Rappeneau, un grand monsieur du cinéma s’en est allé…

Il était une fois un prodige du cinéma, économe en réalisations, parce que chaque film représentait pour lui non seulement une expérience cinématographique, mais encore il avait à ce point le respect de son public qu’il était inconcevable de lui infliger de mauvais films, voire des navets idéologiques qui inondent le cinéma « français » d’aujourd’hui, avec nos deniers.

Il était donc une fois Jean-Paul Rappeneau, gentleman du cinéma, à qui l’on doit, entre autres, d’avoir transfiguré Gérard Depardieu dans ce qui reste pour moi son meilleur film et l’un des meilleurs de cet acteur hors-norme : Cyrano de Bergerac, où Depardieu est littéralement habité par le rôle du fameux Gascon du théâtre français, inspiré lui-même par l’authentique Savinien de Cyrano de Bergerac, qui sévit jadis, au temps du Grand Siècle.

Comment ne pas être emporté par le verbe d’Edmond Rostand, dans la bouche d’un Depardieu pas encore gâté par l’ubris, que je découvrais ainsi grimé d’un long nez, dans l’un des plus beaux cinémas de Paris, aujourd’hui disparu (le Kinopanorama, dans le XVe arrondissement) ?

https://www.youtube.com/watch?v=AOLJAhBTvBI

Rappeneau c’est aussi Le Sauvage, racontant la vie d’un créateur de parfums (Yves Montand), un « nez », qui s’est retiré du monde sur une île et voit sa vie bouleversée par une Catherine Deneuve survoltée. On y retrouve la comédie, la tendresse et le drame, tout ce qui composait le cinéma du réalisateur, tellement ancré dans la culture française. Enfin, une certaine culture, celle qui ne se détestait pas encore.

Rappeneau versa ainsi souvent dans la comédie, qu’elle fût dramatique ou romantique, notamment avec Les Mariés de l’an II, réunissant Belmondo – rompu à l’exercice de la comédie d’aventure depuis au moins ses collaborations avec Philippe de Broca auprès duquel travailla aussi Rappeneau en qualité de scénariste – et l’exquise Marlène Jobert. Il y eut aussi une autre comédie, faisant date dans le cinéma : Tout feu, tout flamme, avec Yves Montand et Isabelle Adjani, dont la beauté faisait alors presque brûler la pellicule. Dans ces comédies, on retrouvait cette atmosphère de théâtre qui répondait au goût très prononcé du réalisateur pour le mouvement, le rythme, à la manière d’un Jean Renoir dans La Règle du jeu. Ou L’image devenant une composition visuelle, accompagnée par une musique à laquelle Rappeneau attachait importance particulière : « J’attends de la musique qu’elle ajoute une émotion à la frénésie de mon rythme », aimait-il à dire.

Auparavant il y eut La vie de château, qui se déroulait en Normandie, à l’aube du Débarquement, avec une atmosphère très flaubertienne, façon Madame Bovary. Car la jeune et pétillante Catherine Deneuve s’ennuie auprès d’un homme terne, campé par un Philippe Noiret peu énergique, il est vrai. Sans doute pas le meilleur film de Rappeneau mais, tout de même, on sent poindre le grand talent à venir du réalisateur.

Notons aussi Le Hussard sur le toit, d’après l’exceptionnel roman de Jean Giono – infligeant dans son récit un choléra plus virulent que nature à la ville de Manosque –, qui, certes, n’atteint pas la puissance stendhalienne de l’écrivain, mais n’en constitue pas moins une superbe et libre adaptation. Rappeneau, en effet, préfère édulcorer la violence contenue dans l’œuvre de l’écrivain, pour ne pas se départir de son élégance, sans doute. Ce qui donne un film remarquable qui nous fait songer à ces réalisations d’autrefois, d’André Hunebelle et d’autres.

Bon Voyage viendra ensuite, sur fond de Débâcle cette fois et où un jeune héros doit faire des choix, alors que la France s’apprête à vivre des heures difficiles. On y retrouve Depardieu et Adjani, mais il y a aussi des nouveaux-venus tels Virginie Ledoyen ou Gregori Derangère, comme une passation de témoin entre l’ancienne et la nouvelle génération d’acteurs.

[Je n’évoquerai pas la toute dernière réalisation de Jean-Paul Rappeneau puisque je n’ai ne l’ai pas vue : le film Belles Familles, sorti en 2015, à une époque où j’en avais fini avec le cinéma français. Il faudra que je corrige cet oubli, ne serait-ce qu’en reconnaissance pour l’œuvre d’un réalisateur qui m’a tant fait voyager dans son imaginaire en nourrissant le mien.]

Ainsi, de 1958 à 2015, Jean-Paul Rappeneau aura réalisé huit longs métrages, à peu près tous entrés dans le panthéon du cinéma français, lorsque celui-ci avait encore du sens, et ayant rencontré un succès populaire indéniable. Aller voir un Rappeneau, c’était toujours un événement.

Toute sa vie, cet homme l’aura ainsi dédiée au cinéma et aux acteurs, participant à l’écriture de tous les scénarios de ses films, lui l’amoureux des Belles Lettres françaises. Ainsi, imitant l’Ermite de Croisset, autrement appelé Flaubert, Rappeneau peaufinait chaque détail pour atteindre une excellence que ses réalisations attestent, lesquelles, pour rien au monde, n’auraient supporté la moindre vulgarité satisfaite ou la laideur, toutes choses tant prisées de nos jours par une élite déconnectée d’un public qui le lui rend bien !

Alors adieu monsieur Rappeneau, merci, cela va sans dire. Vous qui, mieux encore que Sacha Guitry ne voulant pas rater sa sortie, avez à ce point soigné la vôtre en choisissant de mourir le même jour que Louis XIV, en 1715…

Charles Demassieux

ripostelaique.com

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