Lafarge et Daech : qui était coupable, Lafarge ou l’Etat français ?

La justice pèse l’entreprise contre l’État dans le chaos syrien, avec la balance qui penche du côté de l’entreprise – symbole de l’hypocrisie évoquée plus bas . Image IA

On se souvient de l’affaire, ô combien compliquée. Et à présent l’Etat français prétend faire payer la note aux ex-dirigeants de Lafarge… Un peu facile, non ? 

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Le tribunal correctionnel de Paris a donc reconnu le cimentier Lafarge coupable de financement du terrorisme : paiements avérés de 5,6 millions d’euros (sur un total estimé entre 4,8 et 10 millions) à des groupes djihadistes, dont l’État islamique, pour maintenir l’usine de Jalabiya en Syrie en 2013-2014.

Huit anciens dirigeants ont également été condamnés. Or,  la note DGSE du 26 août 2014 prouve que l’État français était au courant de cet accord tarifé avec Daech !!!

 Et ceci dans un contexte géopolitique que tout le monde connaît à présent :  l’ambiguïté occidentale face à EI, la destruction des régimes syrien et irakien qui contenaient l’islamisme radical, le vide de pouvoir créé par Obama et nos politiques…

Cela ressemble à un sujet de philosophie pour les élèves de Terminale… sauf que ce n’est pas de la philosophie, c’est la vie, c’est le beurre et l’argent du beurre…

Peut-on absoudre Lafarge au nom de la survie d’entreprise et au nom de la complicité/incitation de l’Etat ? La question n’est pas seulement juridique. Elle est morale, politique et éthique : qu’est-ce que la faute  quand l’État crée le chaos, que l’entreprise y nage pour ne pas couler, et que la justice ne frappe qu’en bas ?

Un bon élève de philo ayant étudié Kant dans le désert syrien en 2014 n’aurait pas hésité il aurait dit non. Non et non. Le devoir moral est essentiel, il est prioritaire, il est catégorique. Et le reste n’est que billevesées...  

Financer un groupe dont la charte est l’exécution, l’esclavage et le terrorisme, c’est fournir des moyens à des fins intrinsèquement mauvaises. Peu importe l’intention positive  (préserver 1 000 emplois, éviter le dépôt de bilan, maintenir la production de ciment). Le résultat – des fonds qui ont contribué à financer des attentats, dont ceux de janvier 2015 en France, selon le tribunal – est inacceptable. L’entreprise n’est pas un État en miniature qui peut négocier avec le diable parce qu’il faut bien survivre. Elle est une personne morale, et la loi française (article 421-2-2 du Code pénal) est claire : fournir des ressources à une entreprise terroriste est un délit, quel que soit le motif.

(Note de C.Tasin : Si j’avais pu deviner, en 1972, quand je découvrais la philo avec un professeur exceptionnel qui m’a fait découvrir Kant et Sartre entre autres et les délices/délires des prises de décision morales ou pas que je penserais à elle plus de 50 ans après…  En tout cas, ce petit exercice de rhétorique calme un peu ma douleur et ma colère devant la défaite d’Orban… La vie est bizarre… et fort intéressante! )

Aristote, lui, n’aurait pas été du tout  d’accord… la vertu en soit n’existe pas, c’est le contexte qui lui donne son sens. En zone de guerre totale, où les autres multinationales avaient fui, où l’armée régulière syrienne ne contrôlait plus rien, où l’EI taxait tout ce qui bougeait comme un État parallèle, payer n’était pas un choix idéologique mais une nécessité, une rançon pour survivre !!!  Les dirigeants de Lafarge n’étaient pas des idéologues de Daech ; ils étaient des gestionnaires face à l’effondrement d’un pays.

Parce que, en fait, c’est bien de l’hypocrisie de l’Etat/des dirigeants français qui vient le scandale, non  ? Est-ce la faute des dirigeants de Lafarge si nos politiques ont été peu clairs, c’est le moins que l’on puisse dire,  sur l’EI ? La réponse est non, ce n’est pas seulement leur faute. L’ascension de Daech doit beaucoup à la stratégie occidentale post-2003 : destruction de l’Irak de Saddam (qui écrasait les djihadistes), soutien ambigu aux rebelles syriens contre Assad (qui tenait le couvercle sur l’islamisme), et une politique d’Obama qui oscillait entre retrait et frappes chirurgicales sans jamais assumer la stabilisation du terrain. Le vide créé a été rempli par les plus radicaux. Les services de renseignement français le savaient, comme le prouve la note de la DGSE : ils observaient, ils notaient l’« agreement », mais ils n’ont pas empêché.

Dès lors, juger Lafarge seul relève d’une forme de justice sélective. L’entreprise a payé pour survivre dans le chaos que l’État a contribué à créer. L’État savait et a laissé faire (pour des raisons de renseignement, d’influence, ou simplement d’impuissance). Et aujourd’hui, on condamne les dirigeants d’hier pour avoir fait ce que tout capitalisme en zone grise fait : payer la taxe  au seigneur de guerre local. On pourrait comparer avec Total en Irak : le géant pétrolier a poursuivi ses opérations au milieu du chaos post-2003, négociant avec des forces locales et des milices souvent douteuses pour protéger ses installations, sans subir de condamnations comparables pour « financement du terrorisme ». La différence tient-elle à l’importance stratégique du pétrole ou bien au peu de considération que l’on a, en France, pour les chefs d’entreprise comme Lafarge ? 

Ce n’est pas juste, tout simplement. C’est même ignoble pour deux raisons : faire payer à Lafarge la lâcheté  des politiques et avoir permis ainsi que des entreprises françaises aient financé Daech, fût-ce pour sauver des emplois ! On rappellera tout de même et il ne faudra jamais l’oublier que si le tribunal correctionnel de Paris a reconnu le cimentier coupable de financement du terrorisme (paiements de 5,6 millions d’euros sur un total estimé entre 4,8 et 10 millionsà des groupes djihadistes, dont l’État islamique, pour maintenir l’usine de Jalabiya en Syrie en 2013-2014) la note DGSE du 26 août 2014, révélée il y a des années par *Libération*, prouve que l’État français était au courant de cet accord tarifé avec Daech !

Or, qui était aux manettes en 2013-2014 en France ? Un certain Hollande qui travaillait déjà avec Macron, secrétaire général adjoint de son cabinet… avant de devenir son Ministre des finances en 2014… Ils ne pouvaient qu’être au courant, l’un et l’autre et devraient donc, en toute logique, être condamnés par le tribunal dans l’affaire Lafarge.

Quand les poules auront des dents, peut-être…

Christine Tasin

 

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2 Commentaires

  1. Si vous voulez faire des affaires, oubliez la morale, et si vous voulez faire la morale, oubliez les affaires. C’est bien beau d’accabler Lafarge, mais d’autres sociétés dans d’autres pays ont eu encore moins de scrupules.