Ivan Chichkine (1832-1898) : non, ses tableaux ne sont pas des photos

Ami lecteur pressé, ne meurs pas avant d’avoir vu ce petit diaporama !

S’il t’arrivait un jour d’être cloué sur un lit d’hôpital dont tu savais ne plus jamais devoir te relever, regarde les tableaux  de Chichkine : ses forêts te rendront, une dernière fois, la beauté intacte de notre vieille terre.

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Autoportrait. Il fut  membre du mouvement des Ambulants et fonda en 1871 la Société des aquarellistes russes. Il prit aussi part à de nombreuses expositions en Russie et à l’étranger, aux Expositions universelles de Paris en 1867 et 1878, et de Vienne 1873

Ivan Chichkine, ou la forêt comme prière

Il y a des peintres qui peignent des paysages, et il y en a un qui, en Russie, a peint une âme : la forêt de bouleaux et de pins, la lumière tombée entre les troncs, la rosée sur l’herbe folle — tout cela composait, pour Ivan Ivanovitch Chichkine, un visage. Le visage même de sa patrie.

Né en 1832 à Ielabouga, petite ville de province posée sur les rives de la Kama, dans une Russie encore lente, Chichkine grandit loin des salons et des modes. Fils d’un marchand cultivé, il trouve très tôt auprès de son père le premier assentiment à sa vocation. Il étudie à l’école de peinture de Moscou, puis à l’Académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, où il obtient la médaille d’or. Mais cette ville « froide et guindée », comme il la décrivait lui-même, ne le retiendra jamais tout à fait : son cœur reste ailleurs, dans les forêts profondes de sa Russie natale.

Il est curieux de songer qu’à cette même année 1832 naissait, à l’autre bout de l’Europe, un certain Jules Ferry — futur père de l’école laïque et gratuite, artisan de la Troisième République et de son expansion coloniale. Les deux hommes ne se sont jamais croisés, et tout, en apparence, les sépare : l’un légifère, bâtit des institutions, arrache la France à l’Église pour la donner à l’instituteur ; l’autre ne signe aucune loi, ne préside aucun conseil, et passe sa vie à genoux devant un sous-bois. Mais Chichkine mourra en 1898, cinq ans à peine après Ferry disparu en 1893 : deux existences presque jumelles par le calendrier, l’une tout entière tournée vers l’avenir d’une nation à instruire et à étendre, l’autre vers la mémoire d’une terre à simplement regarder, comme on regarde le visage d’une mère. Que la France ait produit son grand bâtisseur d’école et la Russie son grand contemplateur de forêts, la même année, n’est peut-être qu’un hasard du calendrier — mais c’est un hasard qui dit, mieux qu’un long discours, la différence de tempérament entre deux peuples et deux génies nationaux.

Car Chichkine n’a jamais cherché, dans la peinture, à raconter une histoire ni à styliser le monde.

Il voulait le regarder — vraiment le regarder — jusqu’à ce que chaque brindille, chaque écorce, chaque rai de lumière devienne une vérité. « Pour moi, disait-il, les détails sont la vérité vivante de la nature. » Cette humilité devant le réel n’était pas de la minutie froide : c’était une forme de dévotion. Peindre, pour lui, touchait au sacré. Il l’a formulé lui-même avec une simplicité bouleversante : la peinture, disait-il, est un dialogue muet mais chaleureux, un entretien vivant de l’âme avec la nature — et avec Dieu.

On comprend alors pourquoi ses contemporains l’ont surnommé le « tsar de la forêt ». Il n’y a chez Chichkine ni sentimentalisme ni grandiloquence : seulement une confiance absolue dans la beauté du monde tel qu’il est, et dans le devoir de l’artiste de s’en faire le témoin fidèle. « La nature est toujours nouvelle, disait-il, toujours prête à donner de son trésor inépuisable ce que nous appelons la vie. Que pourrait-il y avoir de meilleur que la nature ? » Une phrase qui pourrait sembler naïve si elle ne venait d’un homme qui avait fait de cette conviction toute une existence, toute une œuvre.

Cette existence ne fut pourtant pas sans ombre. Chichkine redoutait plus que tout la solitude, lui qui passait des saisons entières dans les bois, à observer, dessiner, recommencer. Peut-être est-ce précisément cette blessure intime qui donne à ses forêts leur silence habité : ce ne sont jamais des paysages vides, mais des présences. L’écrivain Nemirovitch-Dantchenko l’appelait, avec justesse, le « poète de la nature » — un homme qui pensait par images, et qui savait discerner la beauté là où le commun des mortels passe, indifférent.

Chichkine formulait son art presque comme un sacerdoce : « L’artiste doit être un être supérieur, vivant dans le monde idéal de l’art et n’aspirant qu’à la perfection. » Et encore, avec une gravité presque monastique : « Se consacrer à la peinture, c’est renoncer à toutes les frivolités de l’existence. » Rien, chez lui, de l’ambition mondaine ou du désir de briller — seulement cette fidélité obstinée à un lieu, à une lumière, à un pays.

Il est mort en 1898 à Saint-Pétersbourg, le pinceau presque à la main, dit-on, devant une toile inachevée. Il repose au cimetière Tikhvine, non loin des grands noms de l’art russe. Mais ses forêts, elles, n’ont pas cessé de vivre : elles continuent de nous regarder depuis les cimaises des musées, exactement comme il l’avait espéré de son vivant, dans un vœu qui ressemble à une prophétie tenue : que toute la nature russe, vivante et comme habitée d’une âme, se donne un jour à voir sur les toiles de ses peintres.

C’est peut-être cela, au fond, le miracle Chichkine : avoir fait d’un pin, d’une clairière, d’une flaque de lumière sur la mousse, le portrait le plus fidèle et le plus tendre qu’on ait jamais peint de la Russie — un pays qu’aucune histoire, aucune frontière ne pourra jamais tout à fait déposséder de ses forêts.

 

 

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1 Commentaire

  1. Merci Jules pour ce diaporama, quel coup de pinceau ! Je ressens soudain une grande mélancolie, que sont devenus ces paysages, tout passe, tout se transforme, tout meurt pour faire la place à d’autres fleurs, d’autres arbres, d’autres personnes, les mêmes rivières coulent, mais ce n’est plus la même eau. Le mouvement incessant de la vie, et pourquoi ? Panta rhei, disait Héraclite. Le destin tragique, être et ne plus être, pour paraphraser Hamlet.