Chiche, qui dit vrai ?

Comment ne pas s’en sortir tout déboussolé ?

Ce matin, en me levant du lit, le crâne complètement vide, inerte et douloureux, regardant d’un œil distrait les informations matinales diffusées sur mon écran de télévision, je me saisis du décodeur pour changer de canal. Voilà que je tombe sur Al-Jazeera, qui diffuse un cours sur le Coran. Je me rassieds pour écouter la speakerine nous parler de Mohamed, l’envoyé d’Allah.

Puis vient l’éternel sursaut : le récit des attaques des croyants contre les mécréants, suivies du fameux ALLAHU AKBARJe ne peux m’empêcher de faire immédiatement une comparaison avec le prophète des Hébreux, Moïse. Je me demande alors, avec une candeur qui ne m’est pas habituelle : Chiche, qui dit vrai ? Moïse et ses Dix commandements d’un côté, et Mohamed et son Coran qui incite ses adeptes à soumettre ou tuer le mécréant, de l’autre.

Moïse face à Mahomet : c’est le choc de deux logiques théologiques incompatibles, et le défi ultime du libre arbitre.

Face aux tensions contemporaines, une question fondamentale émerge : comment des traditions se réclamant pourtant d’un Dieu unique peuvent-elles présenter des visions du monde, de l’autre et de la justice, si divergentes ? Pour comprendre cette fracture, il est nécessaire d’analyser les structures internes du judaïsme et de l’islam à travers le prisme de l’autorité prophétique, du traitement de l’altérité, de la place accordée à la raison critique, et surtout, du sens réel de la liberté humaine.

I. La Révélation divine : Unicité de la Loi ou progressivité du message ?

L’apparente contradiction entre les instructions données aux prophètes repose sur deux conceptions fondamentalement différentes de la parole divine.

Le modèle juif : une alliance éternelle et immuable. Pour le judaïsme, la Révélation de la Torah à Moïse sur le mont Sinaï est un événement unique, scellant une alliance définitive. La Loi divine est considérée comme parfaite et inaltérable. Dès lors, toute prétendue révélation ultérieure qui contredirait les principes éthiques de la Torah – notamment le respect absolu de la vie humaine et l’interdiction du meurtre – est théologiquement irrecevable.

Le modèle islamique : La Révélation progressive et finale. L’islam aborde la question sous l’angle de la correction historique. Selon la théologie musulmane, Dieu a envoyé le même message initial à Moïse (Moussa) et à Jésus (Issa), mais ces textes auraient été altérés par les hommes au fil des siècles (le concept de Tahrif). Le Coran, transmis à Mahomet, se présente ainsi comme l’ultime restauration de la vérité divine, adaptée aux réalités politiques et sociales du VIIe siècle en Arabie.

II. L’Éthique morale face au combat législatif : une divergence de trajectoires

L’opposition entre un prophète porteur de lois morales universelles et un prophète législateur-guerrier s’explique par les contextes historiques distinctes des deux figures.

Moïse : Sortie d’Égypte → Réception de la Loi → Errance au désert. L’objectif est de fonder une nation unie par un code moral et éthique, avant même qu’elle ne possède une terre ou un pouvoir étatique.

Mahomet : Période de la Mecque (Prédication spirituelle) → Période de Médine (Gouvernance et hégémonie). L’objectif est de fonder un État, d’unifier des tribus rivales et de mener des guerres de conquête.

Cette différence de trajectoire forge le rapport à l’autre :

L’éthique mosaïque et l’altérité : Bien que la Bible hébraïque décrive des guerres de conquête territoriale à l’époque antique, le judaïsme rabbinique a neutralisé ces récits en les limitant strictement à leur contexte historique révolu. Le cœur de la pratique juive repose sur les Dix Commandements (« Tu ne commettras pas de meurtre ») et sur l’obligation morale universelle envers le prochain, l’orphelin et l’étranger.

La dualité coranique et le statut du non-musulman : Le Coran s’est construit en deux étapes chronologiques. La période mecquoise est spirituelle et pacifique, tandis que la période médinoise introduit les lois de la guerre et les injonctions à combattre les « mécréants ».

La lecture littéraliste/extrémiste considère ces appels au combat comme des commandements intemporels et universels pour imposer la foi par la force.

La lecture historique/modérée soutient que ces versets visaient uniquement des ennemis précis de l’époque, s’appuyant sur le verset : « Nulle contrainte en religion » (Sourate 2, v. 256). Cependant, dans la pratique géopolitique, c’est souvent la logique de la soumission qui prévaut.

III. La place du Libre Arbitre : La fracture doctrinale majeure

C’est à ce point névralgique que la fracture apparaît dans toute sa grandeur. Que veut Dieu en vérité ? Une soumission totale et mécanique de l’homme, comme le prétend l’islam ?

L’évidence nous frappe au visage : Dieu n’a jamais voulu la soumission totale de l’homme, sinon il aurait créé des robots. Un Dieu qui n’aurait cherché qu’une obéissance aveugle et programmée n’aurait pas pris le risque de doter l’humanité de la liberté du choix. Si l’homme n’était qu’un automate exécutant des décrets célestes, la notion même de bien, de mal, d’amour ou de foi n’aurait absolument aucun sens. Pour qu’un choix ait de la valeur aux yeux du Créateur, il faut impérativement que l’homme ait la possibilité concrète de dire « non ».

Ici, deux visions de la liberté s’affrontent :

Dans l’islam : Une souveraineté divine prédominante (Qadar). Le mot même Islam signifie « soumission ». Bien que l’homme soit responsable de ses actes, la théologie islamique majoritaire insiste lourdement sur la prédestination : tout ce qui advient est consigné et décrété par la volonté absolue d’Allah. Dans cette vision théocratique classique, le libre arbitre individuel doit s’effacer devant la nécessité d’établir un ordre social, politique et religieux entièrement soumis à la Sharia. Le doute ou la contestation y sont perçus comme des failles de la foi.

Dans le Judaïsme : Un pilier absolu (Bshira Hofshit). L’être humain est pleinement et tragiquement responsable de ses choix. Dieu propose la Loi mais n’impose jamais la foi. Le texte biblique est explicite : « J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la médiane. Choisis la vie » (Deutéronome 30:19). Le judaïsme ne cherche pas à convertir le monde ni à soumettre les consciences : les non-juifs ont pleinement accès au salut divin sans devenir juifs, à la seule condition de respecter les 7 lois de Noé (les principes éthiques de base du droit humain). Dieu dialogue avec des hommes libres, capables de contester, de négocier et de choisir leur destin. Chacun a le pouvoir ultime de faire son choix : vivre ou mourir.

IV. La raison critique : Le rempart universel contre les dérives dogmatiques

Face au sentiment de confusion provoqué par la confrontation littérale de doctrines opposées, la raison critique offre une grille de lecture rationnelle, historique et philosophique indispensable. Elle est la gardienne du droit humain.

La raison critique trouve ses lettres de noblesse chez les plus grands théologiens du Moyen Âge, qui refusaient que la foi insulte l’intelligence humaine :

Moïse Maïmonide (Judaïsme) : Dans Le Guide des égarés, il affirme que lorsque la lettre d’un texte sacré contredit la raison ou les faits démontrés, c’est que le texte doit être interprété de manière allégorique. La rationalité est un don divin que l’homme a le devoir d’exercer pour ne pas sombrer dans le fanatisme.

Averroès (Islam) : Dans son Discours décisif, il soutient que « la vérité ne peut contredire la vérité ». Si la philosophie et la révélation semblent diverger, le penseur a le devoir d’interpréter le texte pour trouver l’accord profond entre la foi et l’intellect.

En remettant chaque parole dans son siècle, l’approche historique et critique démontre que les injonctions de combat du VIIe siècle répondaient à des nécessités politiques et tribales d’une époque révolue. Elle prive ainsi les extrémistes contemporains de leur prétendu droit d’appliquer une violence médiévale au monde moderne. Dans l’espace public actuel, aucune loi religieuse ne peut supplanter les droits fondamentaux : le droit à la vie, à la sécurité et à la liberté de conscience.

Alors…

Qui a raison ? À la question de savoir « qui dit vrai » d’un point de vue purement dogmatique, la réponse est complexe : Tous et personne, car chaque système possède sa propre cohérence interne.

Mais si l’on regarde les fruits de ces doctrines sur l’élévation de l’esprit humain, la faille est béante. La raison critique déplace le problème : elle ne cherche pas à valider une vérité métaphysique invisible, mais à déterminer quelle interprétation garantit la paix, la liberté et la dignité humaine ici-bas.

Le judaïsme place le libre arbitre, la responsabilité éthique individuelle et le choix conscient au sommet de sa relation avec Dieu.

L’islam traditionnel, historiquement lié à la fondation d’un empire, a priorisé la soumission inconditionnelle de la communauté à la souveraineté absolue du divin, quitte à gommer l’individualité.

C’est précisément au croisement de ces deux structures logiques que se situe la fracture. Dieu n’a pas créé des robots. Seul l’exercice constant de la raison critique et le respect sacré du libre arbitre permettent aujourd’hui de séparer la véritable spiritualité de la barbarie politique et dogmatique.

L’homme cesse d’être le jouet de l’autre lorsqu’il exerce constamment sa raison et sa compassion. La raison sans compassion peut devenir froide et destructrice, tandis que la compassion sans raison peut être aveugle.

La vérité spirituelle appartient à l’intime, tandis que la responsabilité morale envers l’autre, est universelle.

Thérèse Zrihen-Dvir

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