Double vie à Téhéran : le témoignage choc d’une journaliste clandestine

En République islamique d’Iran, être à la fois une femme et une dissidente équivaut à porter une double condamnation.

La journaliste et militante des droits humains Maddie Ali nous livre ici  le récit fort d’un événement en apparence minime, mais éminemment révélateur de la terreur ordinaire à Téhéran. Une scène de la vie quotidienne que la grande presse internationale tend trop souvent à ignorer.

La terreur au coin de la rue

Maddie se trouve dans un café d’angle, une tasse entre les mains, lorsque l’atmosphère bascule. En Iran, nul n’a besoin d’un avertissement pour les reconnaître : bien qu’en habits civils et sans insigne apparent, deux hommes entièrement vêtus de noir franchissent le seuil — le noir étant le véritable uniforme des services de renseignement de la milice Basij. En une fraction de seconde, l’ensemble de la salle perçoit leur présence et un silence de mort s’installe aussitôt.

Les deux miliciens ne se dirigent pas vers elle, mais s’avancent directement vers le comptoir, emmenant à l’écart la propriétaire du café, une amie de Maddie. La scène se déroule sous les yeux de la journaliste, suffisamment près pour qu’elle puisse tout observer, mais trop loin pour entendre les paroles échangées. Nul besoin d’entendre pour comprendre : cette immobilité soudaine et cette terreur de l’interrogatoire sont familières à tous les Iraniens.

Prise d’une panique soudaine, la journaliste voit ses pensées s’emballer : Dois-je m’enfuir ? Sont-ils enfin venus pour moi ? Ont-ils découvert les articles que j’ai rédigés et mes activités de journaliste ? Ont-ils décidé que cela suffisait pour m’accuser de collaboration avec une puissance étrangère ? Est-ce le moment où mon travail s’arrête et où la prison commence ?

Puis une autre pensée traverse son esprit : Et s’ils ne sont pas là pour moi du tout ? Et s’ils sont venus pour mon amie ? Après tout, cette dernière se trouvait en première ligne lors des manifestations anti-régime survenues plus tôt dans l’année.

Pendant ce temps, le café refroidit, intouché. Le temps lui-même semble suspendu. Sans se presser, l’un des Basij sort un document papier et le tend à la tenancière, qui appose sa signature. Assise sans oser faire le moindre geste, Maddie sait que bouger, c’est prendre le risque d’être remarquée. Et aujourd’hui, être simplement vue est un danger mortel.

La menace implicite

Ce n’est qu’après le départ des hommes en noir qu’elle réalise qu’elle retenait son souffle. Laissant échapper un discret soupir, elle s’approche du comptoir. « De quoi s’agissait-il ? » demande-t-elle à son amie en s’efforçant de raffermir sa voix.

Son amie paraît plus épuisée que réellement effrayée, comme s’il ne s’agissait là que d’une contrainte supplémentaire liée à la gestion d’un commerce en Iran. « Ils sont venus nous avertir », explique-t-elle. « Tout le monde dans le café doit se conformer strictement à la loi sur le voile, et personne ne doit aborder de sujets politiques ici. » Après une brève hésitation, elle ajoute : « Ils ont affirmé que si nous n’obéissions pas, ils apposeraient les scellés sur le café. »

Les miliciens vêtus de noir se sont évaporés, mais l’atmosphère d’effroi qu’ils ont instillée demeure. Les conversations reprennent à voix basse, les regards se tournent instinctivement vers l’entrée, et le café a perdu sa vocation de refuge.

Maddie mène une véritable double vie en Iran : pour le grand public, elle n’est qu’une citoyenne ordinaire ; dans l’ombre, elle demeure une journaliste et une militante engagée pour les droits humains.

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Il suffit de 10 % de fanatiques pour imposer un  totalitarisme islamique dans un pays (le reste étant la majorité silencieuse et soumise)

Ce récit poignant d’une rencontre furtive et menaçante dans un café évoque inévitablement les scènes de la France occupée, où des membres du réseau Gallia ou d’autres mouvements de la Résistance se croisaient discrètement dans des établissements parisiens comme La Coupole ou Les Deux Magots sous le regard menaçant des forces d’occupation. En Iran, l’occupation prend une forme différente : il ne s’agit pas de troupes étrangères, mais d’une milice fanatisée imposant le dogme d’un régime théocratique à sa propre population.

Cette atmosphère de suspicion permanente, de paranoïa et de terreur feutrée rappelle puissamment le chef-d’œuvre du cinéma français de Jean-Pierre Melville, L’Armée des ombres (1969), adapté du roman de Joseph Kessel. Tout comme dans l’œuvre de Kessel et Melville, où la menace plane sur le moindre café et où la survie dépend du contrôle absolu de ses réactions faciales et de ses paroles, la vie clandestine de Maddie à Téhéran se déroule dans cette même pénombre où chaque regard peut être le dernier avant l’arrestation.

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