La République et la meute… Louis n’était pas seulement un adolescent…
La République et la meute
Louis n’était pas seulement un adolescent. Il était un enfant que l’État avait officiellement pris sous sa responsabilité en le confiant à l’Aide sociale à l’enfance. Peu importe ici les carences bien connues de cette institution, le découragement de nombreux éducateurs, les placements défaillants, les décisions parfois incompréhensibles ou les drames qui jalonnent depuis longtemps son histoire.
L’ASE demeure, dans son principe, l’affirmation d’une idée simple : lorsqu’une famille n’est plus en mesure de protéger un enfant, la collectivité déclare qu’elle prendra le relais. Toute la légitimité de l’État moderne tient aussi dans cette promesse. La mort de Louis ne constitue donc pas seulement l’échec d’un dispositif administratif ; elle met en cause une promesse politique beaucoup plus profonde, celle d’une République qui prétend substituer la loi commune à la loi du plus fort.
On s’efforcera sans doute de ranger ce drame dans la longue chronique des violences qui accompagnent désormais l’actualité quotidienne. On parlera d’un fait divers, d’une rixe qui aurait mal tourné, d’une jeunesse en perte de repères, d’un contexte social difficile. Les mêmes mots reviennent à chaque tragédie, avec cette étrange capacité qu’ont les euphémismes à rendre le réel presque supportable.
Pourtant, ce qui s’est joué autour du corps de Louis ne relève pas seulement de la chronique judiciaire. Il s’agit d’un phénomène anthropologique dont les sociétés humaines ont connu d’innombrables manifestations et qui apparaît chaque fois que le groupe devient plus fort que la conscience individuelle.
Le mot de meurtre ne suffit pas. Il désigne l’acte juridique ; il ne dit rien du processus collectif qui le rend possible. Ce qui s’est produit est un lynchage. Or le lynchage n’a jamais consisté seulement à donner la mort. Sa fonction première est de fabriquer une communauté. La victime devient le support autour duquel le groupe se reconnaît, s’éprouve et se renforce. Chaque coup porté ne détruit pas seulement celui qui est à terre ; il construit simultanément ceux qui le frappent. Celui qui participe reçoit du groupe une reconnaissance qu’il ne trouve parfois nulle part ailleurs. Celui qui encourage confirme son appartenance. Celui qui filme ne se contente pas d’enregistrer la scène : il transforme la violence en récit commun, en preuve de puissance, en trophée destiné à circuler. Quant à celui qui hésite, il comprend aussitôt que son refus risque de faire de lui le prochain exclu.
Depuis plus de quarante années passées à travailler avec des jeunes violents, des policiers, des enseignants, des éducateurs, des habitants de quartiers où la peur organisait les relations quotidiennes, mais aussi avec des survivants du génocide des Tutsi au Rwanda et avec d’anciens génocidaires engagés dans un patient travail de reconstruction, je n’ai cessé de retrouver ce mécanisme. Les contextes historiques n’ont rien de comparable, les responsabilités ne sont évidemment pas de même nature, mais une constante apparaît : lorsque le groupe devient la principale source d’identité, il produit sa propre morale, sa propre hiérarchie et ses propres rites d’appartenance. L’individu cesse progressivement d’agir selon son jugement ; il agit selon ce que le groupe attend de lui.
Le même mécanisme peut être observé, sous des formes très différentes, dans des sociétés où l’autorité de l’État est contestée ou concurrencée par d’autres formes de pouvoir. Qu’il s’agisse de certaines régions du Caucase marquées par les solidarités claniques, de territoires d’Amérique latine dominés par les cartels, de zones du Moyen-Orient où des organisations armées exercent une autorité concurrente, ou encore du Rwanda de 1994, les contextes sont radicalement différents, mais une même logique apparaît : lorsque la protection, la justice et le prestige sont d’abord assurés par le groupe plutôt que par l’institution, la fidélité au groupe devient la valeur suprême. La violence n’est plus seulement un moyen ; elle devient parfois une épreuve de loyauté.
C’est précisément ce que le débat public refuse obstinément d’examiner. Les responsables politiques expriment leur émotion, les sociologues rappellent les déterminismes sociaux, les psychologues évoquent les traumatismes, les spécialistes des réseaux sociaux dénoncent la circulation des vidéos. Toutes ces analyses apportent un éclairage utile.
Aucune ne répond cependant à la question essentielle : pourquoi certains groupes transforment-ils l’humiliation publique et la destruction d’un être humain en source de prestige collectif ?
Cette question renvoie inévitablement à la transmission. Une société ne tient pas seulement par son droit ; elle tient parce qu’elle parvient à transmettre des interdits qui deviennent presque des réflexes. On n’achève pas un homme à terre. On ne fait pas d’un plus faible un trophée. On ne transforme pas la souffrance en divertissement. Ces évidences ne sont pas naturelles ; elles sont le produit d’une civilisation qui apprend aux enfants à contenir leurs pulsions, à reconnaître une limite et à accepter qu’il existe une loi supérieure à celle du groupe.
Depuis plusieurs décennies, une partie des élites politiques, administratives, universitaires et médiatiques a entrepris de déconstruire les institutions chargées de cette transmission. L’autorité fut assimilée à la domination, la discipline à l’humiliation, la culture commune à l’exclusion, la sanction à une violence symbolique. Cette critique n’était pas toujours dénuée de fondement ; aucune institution n’est à l’abri de l’abus. Mais à force de délégitimer ce qui faisait tenir ensemble une société sans reconstruire une autorité capable de lui succéder, un vide s’est installé. Or le vide n’existe jamais longtemps. D’autres appartenances, d’autres hiérarchies, d’autres règles viennent inévitablement l’occuper.
La mort de Louis ne prend son véritable sens qu’à la lumière de cette transformation. Ce n’est pas seulement un adolescent qui a été tué. C’est un enfant dont la République avait proclamé qu’elle assurerait la protection, confronté à un groupe qui ne reconnaissait d’autre légitimité que la sienne. Entre ces deux logiques, il ne s’agit pas d’un simple conflit de comportements ; il s’agit d’une confrontation entre deux conceptions de l’ordre social. L’une affirme que la communauté politique existe pour protéger les plus vulnérables et contenir la violence des groupes. L’autre considère que le groupe trouve sa cohésion dans la démonstration de sa force et dans la capacité d’imposer sa propre loi.
Le nom de Louis ne devrait pas être celui d’un fait divers promis à l’oubli. Il devrait nous obliger à regarder en face une question dont dépend peut-être l’avenir de notre démocratie : que devient une République lorsque les institutions chargées de fabriquer une appartenance commune cessent d’offrir à certains jeunes une identité aussi forte que celle que procure la meute ?
Charles Rojzman
Note de Christine Tasin
On pourra lire avec profit en complément un excellent article de Charles sur un thème proche.
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