Ella Maillart une femme libérée qui atomise les mijaurées gauche caviar

Ella (1903-1997) ne manifestait pas. Ne revendiquait rien. N’exhibait pas ses nichons sur le parvis des églises. Elle agissait. Vivait à sa guise sans demander la permission à personne. C’était une individualiste qui pensait que les femmes pouvaient se défaire du joug masculin si elles le voulaient. En faisant comme elle.

« Je n’ai jamais véritablement songé à mener une vie rangée » écrit-elle dans ses mémoires. En dépit de ses origines bourgeoises et d’une éducation classique qu’elle s’est hâtée d’oublier. Au début du XXe siècle, on qualifiait cette Suissesse de « garçon manqué » ce dont elle n’avait cure.

Sa vie de sportive fut aussi éclectique que ses aventures autour du monde. Elle porta les couleurs de la Suisse aux championnats du monde de ski. Puis elle barra un monotype aux régates olympiques de 1934. Et comme si cela ne suffisait pas, elle alla mener l’équipe suisse de hockey lors de ces mêmes Jeux. Avant de choisir la bourlingue sur tous les continents et océans jusqu’à un âge avancé.

On la disait lesbienne et communiste, mais elle a aussi aimé des hommes et renié le marxisme

Il y a 100 ans, on ne s’épanchait pas sur sa vie privée. On doit donc s’en tenir aux indices qu’elle a parsemés dans ses livres tels les cailloux du petit Poucet.

Elle évoque son désarroi quand Hermine de Saussure (Miette) son amie très proche se marie avec l’archéologue Henri Seyrig (leur fille sera l’actrice Delphine Seyrig). Ainsi que sa relation tumultueuse avec Annemarie Schwarzenbach, une journaliste suisse saphique, avec laquelle elle a effectué un périple en Afghanistan en 1939 qui a renforcé leur crédibilité dans l’édition des récits de voyages, alors très populaires.

Elle ne paraissait pas totalement insensible aux hommes. Dans « vagabonde des mers » une œuvre de jeunesse, elle dit prendre le youyou pour aller passer la nuit sur la plage avec un beau jeune homme. La rumeur lui a prêté une aventure avec Alain Gerbault quand elle vivait à son bord. Mais le grand navigateur était un pédéraste notoire. En Polynésie où il avait jeté son ancre, on lui reprochait moins ses goûts particuliers que d’avoir choisi Pétain contre la France Libre en 1940.

Aventures géographiques autant que sentimentales

Son premier voyage à Moscou date de 1930. Il semblerait que les crimes des bolcheviks lui aient vite dessillé les yeux. Par la suite, elle ne vantera plus les réussites du communisme, mais utilisera l’URSS où elle est toujours bien reçue, comme un camp de base pour ses pérégrinations en Asie centrale. Sa notoriété lui assure des appuis utiles pour esquiver les questions gênantes de la Guépéou qui la soupçonne d’être une espionne. Qu’elle sera plus tard, ailleurs, en d’autres circonstances.

Toute femme qu’elle est, elle vit comme les grands voyageurs de son temps au plus près du terrain. Rien à voir avec les minets et minettes lustrés et calamistrés des télés pour qui le titre de grand reporter est un statut hiérarchique codifié par la convention collective des médias, qui n’a rien à voir avec leurs activités réelles.

Ce que les anciens observaient, les places fortes et les marchés, les frontières imprécises, les gens plus ou moins importants qu’ils rencontraient, la vénalité des autorités, les possibilités de se mêler à la population, leur flair pour sentir les tendances et quand le vent allait tourner, intéressaient tous les services de renseignement qui rivalisaient d’imagination pour leur tirer les vers du nez.

Ella pratique le grand reportage en s’impliquant personnellement dans l’histoire comme Albert Londres, Joseph Kessel, Blaise Cendrars, Tintin et Milou.

Jusqu’aux années 1920, les envoyés spéciaux des journaux étaient des flâneurs salariés. Des promeneurs qui observaient de haut et ne se mêlaient guère aux autochtones. Des touristes qui ne faisaient que passer et ramenaient des impressions de voyage que personne n’irait vérifier. L’exotisme de pacotille faisait vendre du papier.

Tout va changer avec les premiers reporters photographes dont beaucoup sont des indépendants. Ils choisissent leur sujet, vont où ils l’entendent au besoin en contournant quelques lois à leurs risques et périls, et personne ne leur tient la main quand ils écrivent. Le tissu dense des gazettes d’alors, toujours en quête de meilleurs tirages, permet aux plus talentueux de se vendre aux enchères.

Au retour de Moscou, elle traverse le Caucase en laissant le hasard des rencontres la guider. Elle en tirera son premier livre non nautique « Parmi la jeunesse russe ». Puis elle repart. Quand on a pris le virus des grands espaces, c’est pour la vie. Avec son sac à dos pour tout bagage, à pied, à dos de mulet ou juchée sur un chameau, elle se rend au Turkestan en 1932. De là, elle gagne la chaîne du Tien Shan (monts Célestes), visite les Kirghizes, les Kazakhs et les Ouzbeks alors aussi coupés de la civilisation que les Pygmées et les Papous.

On la compare à Alexandra David-Néel qui l’a précédée en Asie centrale. Comme tous les grands voyageurs de son temps, elle est autant ethnologue, historienne et géopoliticienne que reporter stricto sensu. Elle veut apprendre et comprendre. Partageant la vie et l’inconfort des indigènes, elle s’implique autant qu’elle explique. Sans la condescendance ethnocentriste des Occidentaux qui avait cours à l’époque.

Intuitivement, elle pratique l’observation participante avant que Bronislaw Malinowski et Claude Levi Strauss la définissent. Les esprits taquins se délecteront à lire les ruses qu’elle doit imaginer pour ne pas se faire violer par les rudes montagnards d’Asie centrale et finir cloîtrée dans un harem. Margaret Mead sera moins farouche avec les sauvages du Pacifique, mais eux n’enferment pas les femmes.

Elle voyage souvent sans permis ni visa, vêtue comme les indigènes, en évitant les points de contrôle.

Et en tire un nouveau récit « Des monts Célestes aux sables Rouges». Illustré par des films qu’elle a pris en route. En 1934, elle convainc le rédacteur en chef du Petit Parisien, Élie-Joseph Bois de l’envoyer au Mandchoukuo. Un État fantoche créé de toutes pièces en 1932 par les Japonais qui ont dépecé la Chine. Le plus grand quotidien français de l’époque finance son expédition et lui fournit une carte de presse. Précieuse car, à l’époque, les ambassades de France et de Suisse savent se faire respecter et défendre leurs ressortissants.

Elle va travailler ensuite avec Peter Fleming, agent du MI6 et frère de Ian le « père» des James Bond. Ainsi participera-t-elle à la véritable opération golden eye. Peter et Ella entreprennent en février 1935 un périple de six mille kilomètres qui va durer sept mois, de Pékin jusqu’à Srinagar en Inde. Ella Maillart en tire un nouvel ouvrage « Oasis interdites ». Du miel pour le Quai d’Orsay et le Foreign Office. Le succès de cet ouvrage va lui permettre de financer d’autres expéditions.

En 1937, elle traverse l’Inde, l’Afghanistan, l’Iran et la Turquie où elle effectue plusieurs reportages. Puis en 1939, elle repart à Kaboul en voiture avec Anne Marie Schwarzenbach qu’elle appelle Christina. Une odyssée romancée assortie de photos de qualité dans « La Voie cruelle.» Ensuite, de 1940 à 1945, elle fait retraite dans un ashram hindouiste du Sud de l’Inde, loin des tumultes qui agitent l’Europe.

Après la guerre, elle retrouve ses montagnes suisses et s’installe dansle village de Chandolin, à 2.000 m d’altitude dans le canton du Valais, sans renoncer à sa vie de nomade.

Jusqu’en 1987, quand elle n’écrit pas en puisant dans ses souvenirs, Ella devient guide d’aventures et fait découvrir plusieurs pays d’Asie à des petits groupes de courageux qui souhaitent sortir des sentiers battus des agences de voyages. Sa vie passée de bourlingueuse est un gage d’authenticité. Toujours en forme, Ella faisait encore du vélo et du ski à l’âge de 84 ans. De quoi secouer les jeunes gens nés fatigués !

La commune de Chandolin lui rend hommage en organisant dans le village une exposition permanente qui retrace sa vie, à travers des photographies et de nombreux souvenirs de ses voyages. Les manuscrits et documents d’Ella Maillart sont conservés à la Bibliothèque de Genève, son œuvre photographique est au musée de Lausanne (20 000 négatifs et 10 000 positifs) et ses films sont conservés à la Cinémathèque suisse.

Christian Navis

https://climatorealist.blogspot.com/

 22 total views,  22 views today

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Soyez le premier à commenter