SOS… Francophonie en péril !
Noyés dans la profusion de stands d’éditeurs et de distributeurs arabophones, les éditeurs francophones peinent à attirer l’attention au sein du double Salon du livre arabe et français, organisé cette année au Seaside Arena, sur le front de mer de Beyrouth.
Seule se distingue de loin l’enseigne de Hachette-Antoine, dont le très vaste stand semble concentrer l’essentiel de la fréquentation francophone de ce salon. Et pourtant, ce groupe, qui fait figure de phare de la francophonie dans un paysage éditorial libanais largement dominé par les publications arabes, et dans une moindre mesure anglaises, ne consacre qu’une part limitée de son activité à l’édition en français.
« Contrairement à ce que notre nom pourrait laisser penser, 90 % de notre production éditoriale est en langue arabe », révèle Émile Tyan, le PDG de ce groupe. Créée « il y a une quinzaine d’années à la demande de Hachette qui souhaitait s’appuyer sur un partenaire dans le monde arabe », cette coentreprise franco-libanaise réserve néanmoins une place à quelques projets francophones.
Parmi eux, L’Histoire illustrée du Liban, de Nayla de Freige et Maria Saad. « Publié en français, mais également traduit en anglais et en arabe, cet ouvrage nous tenait particulièrement à cœur, car il est pratiquement le seul à retracer l’histoire récente du Liban, notamment la guerre civile », souligne le patron de Hachette-Antoine. Il pilote également, sous le label « Antoine Édition », une activité éditoriale francophone fondée sur deux axes : l’impression locale de best-sellers français et l’édition à compte d’auteur. La première formule, à ne pas confondre avec la coédition, permet, moyennant le versement de droits, d’imprimer au Liban des titres déjà publiés en France afin d’en réduire le prix de vente de 40 %. Les derniers ouvrages d’Amin Maalouf et de Carole Dagher ont ainsi bénéficié de ce dispositif, qui les rend plus accessibles à un lectorat demandeur, mais dont le pouvoir d’achat s’est considérablement réduit.
Un lectorat en érosion
Car le recul de la lecture dû à la forte concurrence des réseaux sociaux ne suffit pas à expliquer les difficultés du secteur. Depuis 2019, la crise économique et sécuritaire a frappé de plein fouet le marché du livre, appauvrissant une classe moyenne traditionnellement lectrice et poussant une partie de celle-ci à l’émigration. À ces difficultés contextuelles s’ajoute l’érosion du français dans le paysage culturel libanais, particulièrement perceptible chez les jeunes générations.
« Aujourd’hui, le top des ventes qu’enregistre un livre en français à Beyrouth se situe entre 500 et 1 000 exemplaires », indique Alexandre Najjar, avocat, écrivain et fondateur des éditions L’Orient des Livres. Ardent défenseur de la francophonie, il constate un net glissement vers l’anglais : « Les moins de quarante ans ne lisent quasiment plus en français », affirme-t-il, rejoignant ainsi le diagnostic de nombreux professionnels du secteur.
Émile Tyan apporte toutefois une nuance à ce constat : « Le livre jeunesse en français se porte bien. » Une résistance que favorisent notamment les programmes de soutien de l’Institut français et du Centre national français du livre. Leurs différents dispositifs, dont BibliOh !, permettent à Hachette-Antoine ainsi qu’à des éditeurs de livres scolaires et parascolaires, à l’instar de Samir Édition, d’acquérir les droits de titres jeunesse français et de les imprimer à moindre coût au Liban.
Le français perd du terrain, les éditeurs vacillent
Mais cette relative vitalité ne peut masquer l’affaiblissement général du secteur éditorial francophone local. « Avant 2019, nous étions heureux de voir graviter autour de nous de petites maisons d’édition francophones, dont nous étions l’un des principaux relais en tant que libraires et vitrine de l’édition libanaise. Malheureusement, les crises successives ont entraîné la fermeture de certaines d’entre elles », déplore Émile Tyan.
Sur le stand de L’Orient des Livres, au Salon du livre de Beyrouth. Photo Annabelle Ghanem/L’Orient-Le Jour
Dans un pays où les auteurs francophones semblent parfois plus nombreux que leurs lecteurs, miser exclusivement sur le français relève désormais du pari risqué. Les éditions Tamyras, fondées par Tania Hadjithomas, ou encore Noir Blanc Etcetera, dirigées par Belinda Ibrahim, en ont fait les frais.
S’adapter pour ne pas disparaître
Pour les maisons qui poursuivent leur activité, l’adaptation est devenue une nécessité. Aux éditions Dergham, fondées en 1999, Nadim Dergham a ainsi progressivement élargi à l’anglais et à l’arabe un catalogue initialement centré sur le patrimoine et majoritairement francophone. Ces deux langues y occupent désormais une place croissante. Il a également diversifié sa production en y introduisant des romans, des recueils, de la littérature jeunesse et des livres d’art. Cette diversification ne suffit toutefois pas à enrayer la contraction du marché : « Les tirages en français oscillent aujourd’hui entre 200 et 700 exemplaires », confie l’éditeur. Architecture intime, de l’architecte et urbaniste Ziad Akl, frôle le haut de cette fourchette, dans un marché où les volumes de vente restent particulièrement limités.
La situation est comparable à celle de L’Orient des Livres, maison fondée en 2011 par Alexandre Najjar. « Ces dernières années, nos ventes tournent autour de 500 exemplaires par titre, contre près de 2 000 auparavant », souligne son directeur Samer Abdo. La maison entend pourtant préserver une identité francophone forte et une ligne éditoriale exigeante. « Nous ne pratiquons pas l’édition à compte d’auteur. Nous sommes donc très sélectifs. Et force est de constater que les bons manuscrits deviennent rares », regrette-t-il.
Un choix exigeant de romans et d’essais en français au stand de L’Orient des Livres. Photo ZZ/L’Orient-Le Jour
Privilégiant notamment les sujets politiques ainsi que les traductions du français vers l’arabe et vice versa, L’Orient des Livres avait noué avant la crise un partenariat de coédition fructueux avec Actes Sud. Faute de moyens, la maison a dû y renoncer ces dernières années au profit de collaborations avec des structures plus modestes. La chute des ventes l’a également contrainte à réduire son rythme de publication, passé d’une dizaine de titres par an à quatre ou cinq aujourd’hui.
Cette contraction fragilise aussi les ouvrages de fond, dont l’intérêt ne garantit plus le succès commercial. Au catalogue de cette année figurent notamment May Ziadé. La passion d’écrire de Carmen Boustany, coédité avec Espace des femmes, ainsi que la traduction en arabe du récit-essai Beyrouth, 13 avril 1975. Autopsie d’une étincelle, de Marwan Chahine, initialement paru chez Belfond. Malgré leur intérêt, ces titres peinent à rivaliser avec les Mémoires de l’ancien ministre et député Marwan Hamadé ou avec l’essai Liban entre hier et aujourd’hui, du Premier ministre Nawaf Salam, publié en trois langues.
« Davantage que le sujet lui-même, c’est désormais souvent le nom de l’auteur, parfois sa ‘‘célébrité’’, qui détermine l’attrait d’un ouvrage », observe, avec une pointe de regret, Samer Abdo.
La diffusion, talon d’Achille du secteur
Reste alors une question décisive : comment assurer la viabilité des maisons d’édition francophones lorsque le marché local se contracte drastiquement et que les débouchés à l’étranger demeurent limités ?
Car « si les aides de l’Institut français et du Centre national français du livre contribuent à alléger les coûts de fabrication, elles ne règlent pas l’autre problème majeur du secteur : la difficulté de la diffusion », clament d’une même voix les éditeurs libanais. Encore faut-il pouvoir distribuer les livres, les rendre accessibles aux lecteurs des autres pays francophones. Sans réseau de distribution solide, les aides à la publication ne suffisent pas à garantir la pérennité des structures éditoriales.
L’édition à compte d’auteur, modèle de résistance ?
Dans ce contexte, l’édition à compte d’auteur constitue pour certaines maisons un moyen de maintenir leur activité. Elles proposent un accompagnement à différentes étapes de la réalisation d’un livre – relecture, mise en page, promotion –, les frais de publication restant à la charge de l’auteur ou d’un tiers, dans le cadre par exemple d’un mécénat culturel soutenant un ouvrage collectif.
Cette formule concerne notamment les primo-auteurs – souvent, osons le dire, des auteurs d’un seul livre –, porteurs d’un projet autobiographique ou d’une biographie familiale. Un genre qui semble très prisé au Liban, où, après des décennies de guerres, de bouleversements et de crises, nombreux sont ceux qui éprouvent l’envie de consigner par écrit leur traversée des événements.
Depuis le lancement de sa maison d’édition Calima, début 2019, Nidal Haddad a ainsi publié 62 ouvrages, dont 45 en français, majoritairement consacrés à des récits de cette nature. Un bilan dont elle se réjouit et qui témoigne, à ses yeux, « de la vitalité d’une production francophone ancrée dans l’expérience libanaise ».
Elle en veut pour preuve deux titres de son catalogue qui ont rencontré un succès suffisant pour être réimprimés cette année : Le pays dont on ne guérit jamais, de Bruno Tabbal, et Je ne te dirai jamais adieu, du Dr Carlo Akatcharian, tous deux initialement tirés à 500 exemplaires. Pour Nidal Haddad, ces résultats confirment qu’« il existe un public pour le livre francophone libanais, mais à condition de lui proposer des textes qui trouvent un écho en lui ». Une conviction qui nourrit son ambition de donner leur place à des voix émergentes. « Tant qu’il y aura des auteurs pour écrire, nous serons là », assure-t-elle.
La découverte de nouveaux auteurs constitue d’ailleurs un enjeu croissant pour l’ensemble des maisons francophones libanaises. Face à l’attractivité des éditeurs français auprès des écrivains libanais reconnus – Amin Maalouf, Charif Majdalani, Alexandre Najjar, Hyam Yared, Georgia Makhlouf ou encore Manal Lahoud, révélation de l’année –, les éditeurs locaux peinent à rivaliser. Leurs concurrents hexagonaux disposent de réseaux de distribution bien plus étendus, qui leur permettent de toucher des lecteurs dans tous les pays francophones.
« Lorsqu’un livre est publié en France, il peut bénéficier d’une diffusion plus large, qui inclut le Liban. L’inverse est beaucoup plus difficile », résume Émile Tyan. Une asymétrie qui illustre l’un des principaux handicaps du secteur : faute de débouchés suffisants à l’international, les maisons libanaises peinent à rentabiliser leurs publications et à leur assurer une visibilité durable.
Pourtant, certains éditeurs refusent de renoncer et cherchent de nouvelles voies pour élargir leur lectorat.
Des initiatives pour franchir les frontières
Nadim Dergham vient ainsi de nouer un partenariat avec BSN Presse, une maison d’édition suisse dirigée par Giuseppe Merrone, avec l’appui de l’auteur Barbara Polla, très active dans le milieu littéraire. Il mise également sur le numérique, en développant la conversion de ses ouvrages au format électronique pour Amazon, « dans l’espoir de toucher des lecteurs au-delà des frontières libanaises », dit-il.
Autre signe de cette persévérance, Christiane Choueiry, à la tête de la librairie francophone La Phénicie, reprend doucement son activité éditoriale après dix ans d’interruption. Son retour se place sous le signe de la jeunesse et de la valorisation du patrimoine libanais. « Nous publierons à Noël, en coédition avec Nathan, un récit graphique consacré au Liban, signé par Ralph Doumit, un auteur-illustrateur en pleine ascension », annonce-t-elle.
« Cette bande dessinée, dont les premières scènes se déroulent à Byblos, sera accompagnée d’un volet documentaire consacré au site antique, réalisé sous la direction de Graziella Hindi, une jeune archéologue », précise l’éditrice et conceptrice de ce projet. « Un ouvrage dont l’inscription au catalogue d’Interforum, le distributeur de Nathan, devrait lui ouvrir des débouchés bien plus larges que ceux auxquels peut prétendre une petite structure indépendante », fait-elle valoir.
Ces initiatives ne suffiront peut-être pas à elles seules à inverser la tendance. Elles montrent néanmoins que l’édition francophone libanaise conserve des ressources, des idées et des acteurs prêts à se battre pour elle. Car derrière la diversification des catalogues, les partenariats et les tentatives de conquête du numérique, se dessine un même enjeu : rendre les livres accessibles à leurs lecteurs, au Liban comme à l’étranger.
Plus qu’une question de glissement linguistique ou de pouvoir d’achat, la diffusion est désormais l’une des conditions essentielles de la survie économique du secteur. C’est aussi, pour les rares éditeurs qui continuent d’y croire, la possibilité de maintenir vivante une littérature francophone nourrie par l’histoire et les voix singulières du Liban. source Juvénal de Lyon
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France ton français fout le camp ! (pour parodier la Marquise de Sévigné s’adressant à Louis xv). Macron en est la cause depuis une décennie,mais personne n’ose l’apostropher parmi ses courtisans serviles. Ils n’ont pas de c…… s ! 😀